Bonnes pages

« Le liseur du 6h27 »

Extrait de : « Le liseur du 6h27 » de Jean-Pierre DIDIERLAURENT aux Éditons Au diable Vauvert

Quand on tient des toilettes publiques, quelles qu’elles soient, on n’est pas censé tapoter sur le clavier de son ordinateur portable pour y tenir son journal. On doit juste être bonne à torcher du matin au soir, à astiquer les chromes, à récurer, à briquer, rincer, réapprovisionner les cabinets en papier toilette et rien d’autre. On attend d’une dame-pipi qu’elle nettoie, pas qu’elle écrive. Les gens peuvent concevoir que je fasse des mots fléchés, des mots croisés, des mots mêlés, des mots cachés, des mots enfermés dans toutes sortes de grilles. Ces mêmes gens peuvent également admettre que je lise à mes heures perdues des romans-photos, des hebdos féminins, des magazines télé, mais que je pianote de mes doigts abîmés par l’eau de Javel sur le davier d’un ordinateur portable pour y coucher mes pensées, ça, ça leur interpelle l’entendement Pire, ça porte à suspicion. Il y a comme un malentendu, une erreur de casting. Dans le monde d’en bas, même un malheureux portable de dix pouces allumé à côté de la soucoupe des pourboires finira toujours par foire tache dans le paysage. Oh ! j’ai bien essayé de l’utiliser à mes débuts mon PC, mais j’ai tout de suite vu dans leurs regards parfois outrés que ça n’allait pas du tout qu’il y avait comme de l’incompréhension et de la gêne, voir du rejet devant cette situation anormale. Il a fallu me rendre rapidement à l’évidence que les gens n’attendent en général qu’une seule chose de vous : que vous leur renvoyiez limage de ce qu’ils veulent que vous soyez. Et cette image que je leur proposais, ils n’en voulaient surtout pas. C’était une vue du monde d’en haut, une vue qui n’avait rien à faire ici. Alors sil y a une leçon que j’ai bien apprise en près de vingt-huit ans de présence sur cette Terre, c’est que l’habit doit faire le moine et peu importe ce que cache la soutane. Depuis, je fais illusion, je donne le change. L’ordinateur reste hors de vue, sagement remisé dans sa housse au pied de ma chaise. On laisse plus facilement la pièce à une jeune femme en train de tenter de résoudre laborieusement le jeu des sept erreurs du dernier magazine de mode tout en suçotant le capuchon de son stylo, qu’à cette même femme plongée dans la contemplation de l’écran lumineux de son PC dernier cri. Se couler sagement dans le moule, enfiler ce costume de dame-pipi pour lequel on me paie et tenir le rôle en collant au texte. C’est plus facile pour tout le monde, à commencer par moi. Et puis ça les rassure, les gens. Et comme le dit toujours ma tante, tantologisme n°11 : un client rassuré sera toujours plus généreux qu’un client perturbé. J’en ai un plein cahier de ses tantologismes, à ma tante. Je les collectionne depuis mon CM2 et m’en suis fait une petite réserve sur un carnet à spirales que je garde toujours à portée de main. Je pourrais vous les citer tous par cœur. Tantologisme n°8 : si un sourire ne coûte souvent rien, il peut en revanche rapporter beaucoup. Le 14 : les petites courses ne font pas les grosses commissions. Le numéro 5, le plus court, mon préféré : uriner n’est pas jouer.

Avec le temps, j’ai appris à écrire sans en avoir l’air. Je noircis mes petits calepins sur la frêle table de camping qui me sert de bureau, griffonne leurs pages au milieu du foisonnement de papier glacé des magazines étalés devant moi. J’avance par petites touches. Il ne se passe plus une seule journée sans que j’écrive. Ne pas le faire serait comme de ne pas avoir vécu cette journée, de m’être cantonnée à ce rôle de dame-pipi-caca-vomi qu’ils veulent que j’endosse, une pauvre fille avec pour unique raison d’être cette fonction triviale pour laquelle on la paie.

Guylain releva la tète. L’auditoire semblait ravi. Le silence qui régnait dans la salle n’avait rien de pesant C’était le temps d’une digestion légère. Il pouvait lire sur ces visages marqués par les ans comme du bien-être. Guylain se réjouit de partager avec eux l’univers lisse et blanc de Julie.

« Ça se passe où ? » demanda une voix chevrotante. À cette interrogation, une forêt de bras s’était élevée vers le plafond. Avant même que Monique riait eu le temps de canaliser le flux, les réponses fusèrent de toutes parts :
- Dans une piscine, suggéra un pensionnaire.
- Un centre de cure thermale, proposa un autre.
- Dans des toilettes publiques, ânonna un chauve au premier rang.
- Ça ne veut rien dire, Maurice, ce que tu dis. On le sait bien que ça se passe dans des toilettes mais y’en a partout, des toilettes publiques. Ça ne nous dit pas où elles se trouvent.
- Un théâtre, s’enthousiasma André. La vieille femme est dame-pipi dans un théâtre.
- Pourquoi vieille, Dédé ?
- Elle a raison, Maurkette. Pourquoi vieille, tu peux nous le dire André ? aboya la furie de la dernière fois qui semblait prendre toujours autant de plaisir à vomir son fiel sur le brave Dédé.
- Elle est pas vieille, coupa un papy endimanché. Ça dit même qu’elle a 28 ans. Et puis elle a un ordinateur. Elle écrit.
- Comment voulez-vous que le monde tourne droit si n’lmporte qui se met à écrire ? bougonna un grincheux depuis le fond de la salle.
- Monsieur Martinet, ce n’est pas parce que vous avez fait lettres modernes que vous avez le monopole de la littérature, le tança vertement l’institutrice en retraite.

Monique interrompit le débat avec l’autorité naturelle qui était la sienne : « Allons, allons ! Laissons Guillaume poursuivre s’il vous plaît. »

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