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« La fabrique du conformisme »

Lu par Yves-Marie ACQUIER

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« La fabrique du conformisme » (Éric Maurin, Editions du Seuil, la République des idées, 2015)

Avec la fabrique du conformisme, Éric Maurin tente d’expliquer la réussite ou l’échec relatif de différentes réformes politiques. Quels effets produisent-elles ? Ces effets sont-ils ceux attendus ? Les publia visés sont-ils ceux atteints ? Y a-t-il des effets inattendus ? Comment ces effets se répandent-ils ?...

Éric Maurin commence par un constat : « Avec l’effacement des grandes normes religieuses et sociales, l’individu contemporain a gagné le droit à l\autonomie et l’accomplissement personnel, loin des contraintes parfois étouffantes du couple et de la famille ». Par un effet de balancement la suite de son constat est : « ...il a aussi obtenu de se retrouver de plus en plus séparé des autres - de plus en plus seul ». Et, de citer Michel Houellebecq : « Si les relations humaines deviennent progressivement impossibles, c’est bien entendu en raison de cette multiplication des degrés de liberté ».

Isolé, séparé des autres, l’individu contemporain subit de nouvelles formes de pression sociale et professionnelle. Le salarié est aujourd’hui invité à mobiliser ses « capacités de réaction et d’adaptation » plutôt que son « sens du collectif ou de la discipline ». Il peut prendre des initiatives, mais, subit en retour des conditions de vie et de travail de plus en plus déstructurées.

La croyance que chacun est en concurrence avec l’autre et que le mérite individuel est le moteur de « l’auto-réalisation individuelle » se répand. « Les politiques publiques ne semblent avoir de sens qu ’à la condition de ne pas entraver la diversité des possibilités d’accomplissement personnel ».

Cette solitude et cette précarisation montante « nourrissent le mythe d’une disparition du lien social, d’une société peuplée d’individus détenus indépendants les uns des autres. Ce contresens fonde une vision du progrès social et de l’action politique en grande partie tronquée, oublieuse des liens multiples que les individus continuent d’entretenir les uns avec les autres, de l’enfance jusqu’à la mort ».

L’équipe d’Éric Maurin a étudié ces liens multiples au travers de cinq observations : 1) les collègues ou le regard des autres, 2) les 35 heures ou le temps des autres, 3) les vacances ou le loisir des autres, 4) les camarades de classe ou le jugement des autres, 5) le quartier ou la couleur des autres.

Ces cinq terrains font apparaître quelques constantes. « ... Nombre de nos comportements et de nos choix s’inspirent directement de ceux des autres, parfois par peur d’être blâmé et rejeté, le plus souvent pour rester dans le rythme et ne pas se retrouver seul ». L’injonction contemporaine d’auto-réalisation « oblige chacun à être plus que jamais attentif aux autres, à se placer sous leur influence concrète, aussi éloignée, changeante et imprévisible soit-elle, sauf à se retrouver davantage isolé et à contretemps ».

Nous sommes passés d’un conformisme contraint par la tradition à un conformisme d’adhésion, une dépendance consentie aux règles observées par ceux qui nous entourent. Étonnamment ce nouveau conformisme se révèle être un des principes par lequel la société échappe à l’action politique. Fort de cette compréhension des choses, pouvons-nous imaginer des stratégies pour que l’éducation nouvelle devienne le conformisme pédagogique auquel la profession enseignante adhérera bientôt ?

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« La fabrique du conformisme »