Nous avons lu
« Si peu de temps ensemble »
Lu par Solange DUMAY
SI PEU DE TEMPS ENSEMBLE, LES ÉLÈVES DE L’ÉCOLE POMPIDOU A DE COMPIÈGNE ET FABIAN GRÉGOIRE, AFL COMPIÈGNE [1],201 S, 40 p., 8 € (+3 € de frais de port)
Un jour, une adolescente tombe sur l’histoire de son arrière grand-mère, Mélanie, mariée le 25 juillet 1914 avec Edmond, porté disparu le 14 mai 1915 sans avoir connu Marie-Jane, sa fille, née le 5 août 1915. Elle écrit un récit familial qu’elle confie à sa grande tante qui le transmet à la responsable de l’Association Française pour la Lecture de Compiègne et à la directrice des affaires culturelles de la ville qui le font lire à la classe de CM2 de François Guidet, directeur de l’école Pompidou A. On est à quelques semaines de la commémoration du centenaire de la « grande guerre » tout près de la clairière de Rethondes.
Le travail pédagogique débute par la lecture de la correspondance échangée quotidiennement par le couple : les documents (photos, lettres, pièces administratives) sont éclairés par les lectures, les leçons d’Histoire et les rencontres avec les descendants d’Edmond et Mélanie. Le 11 novembre 2014, devant le premier ministre, deux élèves lisent la dernière lettre du Poilu et, tout au long de l’année, Fabian Grégoire, alors en résidence dans la région, aide les élèves à écrire une histoire dans la Grande histoire. Sous les lignes calligraphiées, ils suivent la noce de Mélanie et d’Edmond, la mobilisation, les permissions, les événements militaires et civils, l’annonce d’un bébé et la disparition du soldat. Ils s’attachent à ce couple, lui, qui ménage sa jeune épouse, elle, qui s’enflamme de sentiments patriotiques. Lectures, écritures, dessins, débats constituent, peu à peu, la matière d’un écrit collectif.
Les séances de travail ont été longues et répétitives. Les élèves ont cherché dans les phrases récurrentes du discours amoureux un rythme pour leurs émotions et dans les photos d’époque un cadre pour leur imagination. Il leur a fallu s’imprégner de cette « préhistoire » où on circulait encore à cheval, où les femmes ne sortaient pas sans chapeau et les hommes faisaient des demandes officielles de mariage, imiter, transformer, déployer, résumer, recopier, et, de ces gestes sans cesse refaits, repérer une tournure, une idée, un mouvement, la fignoler et la verser dans le projet collectif. C’est entre le front et l’arrière que les enfants ont acquis un regard et qu’ils ont élaboré un plan mais c’est parles événements (mariage, séparation, trains bondés, places pleines de soldats et d’animaux, combats) qu’ils se sont unis à l’écriture pour rapprocher, avec les mots, les sentiments d’hier aux émotions d’aujourd’hui. Des images naïves se sont formées d’église fleurie, de mairie placardée, de gare en oriflammes, de champ de batailles et comme un geste de résistance, deux anneaux gravés sur le papier réunis.
Le livret paru juste avant les vacances, a été présenté officiellement dans la grande bibliothèque de Compiègne où l’AFL a l’habitude de recevoir de grands auteurs (récemment Rascal, François Place, Philippe Corentin, Pef et bientôt Anaïs Vaugelade et Bernard Friot). Là, intimidés, les auteurs, entre 10 et 12 ans, ne se sont pas comportés en vedettes mais en « ouvriers » de la mémoire ayant créé à partir d’un héritage privé un document public. De tels projets ne se mènent pas parallèlement à un enseignement classique, ils sont le cœur de la pédagogie dont la mission est de reprendre, avec les forces vives du corps social (dont les enfants font partie) les questions des aînés, là où ils les ont laissées, moins pour s’émouvoir que pour comprendre et apprendre à répondre, c’est-à-dire résister.
[1] Pour se procurer l’ouvrage : AFL Compiègne... 17bis rue de Stalingrad. 60200 Compiègne T.03.44.20.03.13 - solange.dumay@orange.fr