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« 30 ans de ZEP, même pas mal »

Emmanuelle BUFFIN

30 ANS DEZEP, MÊME PAS MAL, AUX CHARMES DE LA VILLENEUVE, BIOGRAPHIE D’UNE ÉCOLE DE ZEP (ZONE EXTRÊMEMENT PASSIONNANTE), EMMANUÉLE BUFFIN, ILL. HÉLÈNE MOREAU, ÉD. TOM POUSSE (COLLECTION TÉMOIGNAGE), 2015, 117 p. 11 €

Dans les années 70, en pleine mutation nationale (exode rural, désindustrialisation, immigration, choc pétrolier), un quartier se propose de faire vivre ensemble des citoyens économiquement divisés. Une institutrice, aujourd’hui à la retraite, témoigne. Trop gourmande du présent pour être nostalgique et trop bien élevée pour se croire indispensable, elle a attendu pour livrer ses souvenirs, lesquels bénéficient d’une distance bienvenue.

Brefs, précis, ils passent par le filtre des enfants, des parents et des collègues moins par modestie que pour affirmer la nature sociale de toute subjectivité. Le texte, par fragments, répercute les effets contrastés d’une utopie dans une société crispée par l’avenir ; le dessin, par touches, diffuse des impressions d’enfants découvrant un groupe en construction. Ensemble, ils évoquent ces années qui imaginèrent des réponses collectives aux détresses individuelles (raréfaction de l’emploi, nouvelle pauvreté, repli communautaire). L’énergie est intacte, les échecs non dissimulés, l’actualité des propos évidente.

La responsabilisation des enfants est centrale. Quand ils créent de drôles de mots ou posent des questions étranges, ce n’est pas mignon mais révélateur de leur mode d’action : ils revendiquent de comprendre et justifient l’injustifiable, s’intéressent au détail et à l’essentiel, négocient leur marge d’activité sans que les enseignants ne lâchent un pouce de leur autorité. Auteurs de bêtises ordinaires et d’agissements incompréhensibles, ce sont des enfants qui oublient leurs fragilités (échecs personnels, drames familiaux, guerre, exil) en rentrant les escargots la nuit pour qu’ils n’aient pas froid, ce sont des élèves, avides d’apprendre y compris comment vit la maîtresse. Ensemble, ils explorent les outils de la démocratie (journal, radio) et les lisières d’une morale personnelle, des aptitudes individuelles pour réussir ensemble.

Les parents, présents, omniprésents, furtifs, invisibles, sont des coéducateurs réels. Avec intuition, sans préjugé, l’enseignante sent (épice, tabac) que les cartables ont été ouverts et saisit, aux dessins d’un enfant, que son père, absent de l’école, l’emmène à la pêche, s’en occupe. L’école est traversée par les univers familiaux pour des broutilles (Barbies plein le cartable), des questions identitaires (religieuses, ethniques, sexuelles), des revanches (« mange, c’est cher », dit Rania à sa copine au moment du goûter) : alors elle s’ouvre aux dilemmes à la recherche d’un dialogue social propice à tous. Tout n’a pas été résolu et le pire n’a pas toujours été évité mais si il y a une leçon à retenir dans cet ouvrage c’est celle que renvoie l’élève à sa vieille institutrice : « Tu ne sais pas danser, alors fais ce que tu nous disais : essaye ! ». Osons ! Aujourd’hui nous l’impose.

« 30 ans de ZEP, même pas mal »