Editorial
« Le syndrome du gobie... »
Michel PIRIOU
Kemours offre ses façades blanches aux vents d’été. Au bar des boulistes, on n’entre pas toujours en saluant. Suffit d’une contrariété.
– La mer est belle.
– Belle
– Mon beau fils est arrivé.
– Ah !
– Il est allé fouiner sur l’estran.
– Ah !
– L’a ramené un gobie.
Sourires discrets. Il faut dire que le gobie est un animal de roche très répandu qui figure souvent parmi les premiers trophées des enfants qui s’initient à la pêche. Poisson de mets en Méditerranée, il est dédaigné avec obstination en Bretagne ! Le sujet frôle l’incompréhension. Pourrait fâcher.
– Gros ?
– Comme une carotte. Il l’a bouffé.
– Savez qui a gagné l’étape aujourd’hui ?
Socrate demeure dans la mémoire commune le maître dans l’art d’interroger et de conduire une discussion. Il imposait à ses interlocuteurs une pratique rigoureuse de la parole, et plus encore, de l’exigence vis-à-vis du « logos » (le langage et la raison). Le logos, ici fait pour communiquer, s’échanger, est véritablement dia-logos, dialogue. En effet, le langage oral peut obéir à des règles communes à tous, qui interdisent, par exemple, de dire n’importe quoi, de se contredire ou de changer subrepticement le sens des mots. Ce genre de conversation qui se termine en queue de poisson. C’est au prix de la rigueur intellectuelle que le dialogue peut mener à l’éclatement des idées fausses et des opinions creuses. Socrate exige l’écoute, l’honnêteté intellectuelle, l’absence de mauvaise foi ou de chauvinisme dont on ne se prive pas dans les discussions de comptoir ou les discours des tribunes. L’outil ainsi établi a un véritable pouvoir d’élucidation, il permet de travailler, pétrir, malaxer de la pensée. On dira que la puissance et les ressources de ce langage — on peut parler de dialectique — feront faire ses premiers pas à la philosophie.
Platon fera de cette dialectique socratique une science. Il la fera dépasser non seulement le niveau de l’opinion mais aussi celui des savoirs inductifs, [1] construits sur la base de l’observation et de l’expérience. Si le savoir inductif est un raisonnement orienté vers la construction de connaissances, le savoir déductif débouche vers l’application des connaissances existantes à des contenus particuliers, vers la production de connaissances à partir d’autres connaissances. Et plus encore, Platon accédera avec l’écrit à un autre niveau de pensée, un autre langage. Vygotski [2] dira plus tard, mais, bien plus tard : « Le langage écrit est un processus tout autre que le langage oral quant à la nature psychique des fondions qui le constituent... Le langage écrit est l’algèbre du langage, la forme la plus difficile et la plus complexe de l’activité verbale intentionnelle et consciente ». Et Goody [3] de renchérir : Lorsque j’utilise l’expression « technologie de l’intellect » pour parler de l’écriture, j’entends ce terme principalement non pas comme référant au premier niveau, celui de l’instrumentation physique, mais pour désigner la manière dont l’écriture affecte les opérations cognitives et intellectuelles, termes qui pour moi recouvrent au sens large la compréhension du monde dans lequel nous vivons, et plus spécifiquement les méthodes que nous employons pour y parvenir.
L’AFL soutient depuis longtemps que la lecture seule, prise comme phase de réception de l’écrit, exerce déjà sa fonction de technologie de l’intellect : au-delà du plaisir de lire ou de la nécessité de s’informer, l’acte de lire, et plus encore l’acte d’écrire, permet la compréhension du monde.
Les méthodes d’alphabétisation sont ré-inventées régulièrement par l’université, affûtées, aiguisées, optimisées scientifiquement..., cependant les élèves, dans leur grande majorité, atteignent les compétences de base quand il faudrait accéder aux compétences remarquables. Cela apparaît simplement dans les tests nationaux du ministère ou avec l’exemple des résultats PISA. Le niveau moyen de lecture chez les adolescents oscille autour de 500 points. Autant dire que 90% d’une génération de jeunes n’utilise pas l’écrit pour penser. « On enseigne à écrire le « français » aux jeunes gens mais on ne songe pas que le meilleur conseil serait de les inciter à réfléchir quelque peu sur le langage. » [4]
L’AFL s’efforce d’amener la communauté éducative à reconsidérer la nature de l’acte de lire comme à considérer l’acte d’écrire, et propose une autre démarche pédagogique. Vers la fin des années 80, Jean Hébrard réagit au débat : Déscolariser la lecture pour faire mieux lire (...) Voilà qui ouvre une brèche décisive dans la forteresse scolaire et laisse augurer un renversement de situation. L’idée commence à germer chez certains (bibliothécaires, mais les enseignants ne sont pas en reste) que l’accès à la lecture, apprentissage compris, pourrait bien relever non de l’école, mais de la bibliothèque, parce qu’elle est un outil qui est aussi un environnement. [5] L’AFL propose de réfléchir à des politiques territoriales éducatives et culturelles. L’action restera militante. Edwy Plenel préviendra : « Votre faiblesse, c’est la déscolarisation. Comment imaginer que l’école ait pu s’instaurer uniquement par contrainte ? Elle a aussi répondu à des vœux. Il faut donc analyser toutes les contradictions qui ont présidé à sa naissance, se livrer en quelque sorte à une critique de la critique de l’école. (...) A mon ans, il existe un levier : ce sont les enseignants. Je les joue contre la déscolarisation ». [6]
• Inférieur à 335, environ 20% d’une génération d’élèves qui ânonnent les mots sans comprendre.
• De 335 à 480 : environ 40% d’une génération d’élèves accèdent aux compétences dites de base. Vitesse de 0 à 9000 mots/heure. Ils sont capables de reconnaître les éléments principaux du texte (personnage, lieu, action...)
• De 481 à 625 : environ 30% d’une génération d’élèves ont les compétences approfondies, ils ont accès à l’explicite du texte. Les plus compétents peuvent faire une évaluation critique d’un texte. Vitesse de 9 à 15000 mots/heure.
• Plus de 625 : environ 10% d’une génération d’élèves ont les compétences remarquables, ils ont accès à l’implicite du texte.
Plus tard, c’est au niveau des milieux culturels que la réflexion sera poussée. Jean Gattegno, Directeur du Livre et de la Lecture au Ministère de la Culture et de la Communication demanda à Bernard Pingaud d’établir un nouveau rapport pour « étudier la possibilité et les conditions du lancement d’un ambitieux programme national de développement de la lecture, programme dont le principe serait de rechercher les méthodes permettant le renforcement de l’efficacité des équipements et des actions existants ».
Dans ce nouveau rapport, intitulé « Le droit de lire », l’AFL n’est pas oubliée. Ses travaux sont cités, l’idée des Villes-Lecture est reprise, les propositions pour une politique de lecture sont adoptées. Las, Bernard Pingaud calera sur le concept de déscolarisation de la lecture : « L’idée est malheureuse dans la mesure où elle pourrait donner à croire que la lecture est une affaire trop grave pour la laisser aux mains des instituteurs ». Le débat persiste encore un peu mais avec de la désillusion du poisson d’avril. Lucie Desailly, dans le numéro 5 de la revue Argos, rappelle qu’il y a toujours eu souci officiel de lier enseignement de la lecture et diffusion du livre mais la jonction ne s’est pas faite entre souci scolaire et souci culturel (...) D’où le rôle déterminant des BCD et des CDI qui se doivent de « ne pas larguer les amarres vis-à-vis de l’école »...
Socrate, qui n’a jamais pu partir en vacances en Bretagne, prétendait avoir hérité de sa mère qui était sage-femme, le don d’accoucher la vérité. Il poussa le dialogue jusqu’à l’exaspération des instances dirigeantes. Courage et obstination. Ou symptôme d’un mal humain profond. Il en mourra.
Plus tard, mais bien plus tard, quand les médias [7] auront fini d’entretenir le syndrome du gobie, qu’ils s’attacheront à lever les incompréhensions plutôt que de noyer le poisson, la nature et les enjeux de la lecture apparaîtront au public. On retrouvera la raison graphique, la nécessité pour tous de s’approprier les langages [8], et le pouvoir de peser civiquement sur le monde. Des anciens songeront sans contrariété à des formes de sociétés éducatrices...
En attendant, l’AFL entretient la flamme provocatrice des maquisards de la lecture avec le dossier de ce numéro : la déscolarisation. Il faut savoir aussi que le monde francophone peut se réjouir puisqu’il pourra désormais améliorer ses compétences de lecteur, en ligne en s’abonnant à elsa.
Un vent d’été flotte sur Kernours. Au loin, mais bien plus loin, là où de petits flots viennent se briser, un gobie rêve vaguement aux vases de poissons.
[1] RICHARD, J-F : Les activités mentales. Comprendre, raisonner, trouver des solutions. Paris, A. Colin ; 1995.
[2] Lev VYGOTSKI, Pensée et langage, Éd. Sociales.
[3] Jack GOODY, Pouvoirs et savoirs de l’écrit, Éd. La Dispute. L’anthropologue britannique est mort ce 16 juillet 2015.
[4] Paul VALÉRY, Cahiers.
[5] Jean HÉBRARD, Anne-Marie CHARTIER. Discours sur la lecture.
[6] Edwy PLENEL. interview. A.L. n°18.
[7] On lira plus loin, mais bien plus loin, le droit de réponse de Jean Foucambert à l’hebdomadaire « Marianne ».
[8] Comme la peinture, les mathématiques ou le cinéma sont des langages, chacun montrant ce que les autres ne peuvent découvrir.