Dossier : « Elsa »

« elsa et le retour réflexif »

Le retour réflexif n’est pas une notion nouvelle à l’AFL. Ce travail nécessaire à l’apprentissage et à la construction des concepts a déjà été évoqué dans nombre d’articles des Actes de Lecture, que ce soit à propos de l’utilisation d’ELSA (et de ce que ses prescripteurs auprès des élèves doivent faire lors de son utilisation) ou que ce soit dans la modélisation de l’apprentissage que nous proposons avec le fameux « tableau à neuf cases » [1]. La plupart des actions humaines contient une bonne part de savoir-faire tellement intégrés et automatisés qu’ils ne sont pas conscients. C’est un phénomène naturel qui permet de ne pas être constamment envahi par le doute et la réflexion qui paralyseraient la prise de décision. Cependant, on constate que les plus experts des experts dans un domaine sont ceux qui ont explicité, expliqué, conscientisé leurs pratiques et leurs savoirs ; ils en ont produit une représentation hautement abstraite, décontextualisée des variations conjoncturelles, bref, une théorie. Cette théorie est perpétuellement enrichie, remodelée et ajustée au regard de chacune des nouvelles pratiques qui se présentent. Ce qui caractérise aussi ces experts, c’est que cette théorisation de l’action fonctionne en parallèle de l’action, sans la stériliser ; on fait et, en même temps, on réfléchit à ce qu’on fait pour l’optimiser. Acte en conscience et conscience en actes. La prise de conscience est donc un moment crucial car elle favorise le passage de l’action à la conceptualisation, et donc ensuite de l’action à l’action réfléchie, puis automatisée dans une procédure efficace. Elle permet de passer de la réussite seule à la compréhension des moyens qui ont permis cette réussite ou des raisons qui la fondent. Dans le domaine de la lecture, cette prise de conscience est déterminante pour suivre la voie de l’accès à des compétences expertes et déconstruire les représentations (et les actions erronées) du déchiffrement [2].

Il s’avère que nos comportements ne sont pas toujours pertinents ou efficaces... Il convient alors de les faire évoluer, voire de les transformer radicalement s’ils mènent à l’échec. L’idéologie anglo-saxonne du « self mode man » affirmera qu’à force de volonté on peut y arriver seul [3]. La nature essentiellement sociale de l’être humain et la pratique de la pédagogie, dont la vertu première n’est autre que d’activer cette nature, nous amènent plutôt à penser que c’est une pratique guidée et partagée de la réflexion qui va déboucher sur la prise de conscience de ses actes et sur la possibilité de les améliorer. Ainsi, l’échange avec des Pairs plus experts sur ce qu’on vient de faire, la réflexion partagée avec le Maître sur ce qu’on vient de vivre, seront les moyens les plus efficaces d’accéder à la conscience de ce qu’on fait (ou ne fait pas). L’enjeu est, en vertu du phénomène général qui va de l’inter-psychique à l’intra-psychique, de réussir à faire en sorte que ce « moteur réflexif interne » se mette en route et que l’enfant intériorise la médiation qu’il aura pratiquée avec les autres et qui l’aura conduit à prendre du recul sur lui-même.

Le nouvel elsa comprend donc maintenant des moments spécifiquement dédiés à des arrêts réflexifs, des retours sur actions. Ils permettent soit, immédiatement soit, de façon différée, de prendre le temps de revenir et réfléchir sur les actions menées lors de l’entraînement (exploration, anticipation, mobilisation des connaissances, comportement de l’œil, etc.). Ces moments sont guidés par tout un appareillage pédagogique construit à partir de plus de 30 ans d’expérience dans l’utilisation des logiciels d’entraînement à la lecture de l’AFL. Ils sont destinés à simuler et reproduire le dialogue qu’on aurait avec le stagiaire si on le voyait faire ce qu’il est en train de faire.

Série E

L’exercice propose un texte dont la fin est tronquée : ce qui est visible, c’est l’emplacement d’un mot manquant et les cinq mots qui le suivent en vision floue. Malgré les encouragements à lire le texte pour s’appuyer sur lui et en déduire le mot manquant, la tentation est grande d’essayer de renseigner l’espace vide en ne s’appuyant que sur les quelques mots précédents voire au mieux les deux phrases précédentes. Et donc de ne pas tenir compte de l’ensemble du texte qui influe sur la probabilité de trouver ce mot. L’activité de retour réflexif est une sorte d’exercice récapitulatif : il donne le même texte entier pourvoi des 10 trous des mots qu’il y avait à chercher, ainsi que la liste de ces mots. Il permet de passer de la tentation d’un pas à pas collé à une géographie restreinte du texte, à une vision globale de celui-ci qui permet de prendre du recul et de voir la logique de la fin du texte et sa cohérence par rapport à tout son début ; d’où l’idée qui germe que la prochaine fois on sera plus attentif à l’ensemble du texte pour trouver les mots manquants, pour s’appuyer sur son style, sur la petite musique que fait entendre l’auteur, pour être dans la continuité de ce flux organisé suivant un parti pris particulier. On prend aussi conscience, en ayant tous les mots manquants sous les yeux, de l’importance de tous les mots de la langue qui ont une grande fréquence. Au final, on prend conscience que l’activité de lecture est une activité d’anticipation très guidée par les règles de la langue, par le pilotage du sens, une activité de prédiction probabiliste étroitement encadrée et convergente. On prend conscience également de l’importance des aides apportées tout au long du déroulement de l’exercice, en repensant à leur catégorie grammaticale, leur champ sémantique et que finalement tout cela est déjà porté par le texte et par la langue si on y est attentif.

Série D

L’exercice propose en guise de retour réflexif trois questions qui demandent au lecteur de prendre position par rapport au texte en donnant son avis sur la difficulté de celui-ci, sa propre difficulté à s’y repérer et son éventuelle envie d’aller le découvrir en lecture intégrale. Il doit également se positionner par rapport à une analyse de sa performance que l’application lui fournit. Ces actions demandent de prendre du recul sur l’activité, de réfléchir à ce qu’on a fait, de revoir mentalement les stratégies qu’on a adoptées. La possibilité d’accéder au texte entier pour une lecture intégrale est offerte à ce moment : elle permet de confronter la représentation basée sur la structure construite lors de l’exercice et ce qu’on en tire en le lisant. On mesure alors facilement si on était loin de l’avoir « cartographié » et sur quels éléments on aurait pu s’appuyer.

C’est aussi au moment de cette phase de retour réflexif qu’est ouvert l’accès à une série de vidéos qui explicitent la raison d’être et les enjeux de l’exercice ou qui donnent des conseils stratégiques pour une meilleure exploration. Les vidéos proposées ne sont pas à proprement parler des outils directement créés pour entrer dans le dispositif de retour réflexif. Cependant, à l’usage, on se rend compte que leur consultation, qui renseigne sur les fonctions et le fonctionnement des diverses parties de l’exercice et sur son économie générale, représente une aide précieuse à la compréhension de ce qu’on vit en faisant l’exercice.

Série F

Cet exercice aiguise la sensibilité aux divers types de réseaux internes au texte qui font de lui un tissu serré de sens, de syntaxe, de temps verbaux, etc. Lors du retour réflexif, on s’appuie sur une partie réussie de l’exercice, on demande au lecteur de repérer de façon volontariste et la plus consciente possible les éléments de ces réseaux : parce que finalement, on peut très bien avoir perçu implicitement, à travers les diverses présentations parcellaires du texte, si c’est une fiction, si cela parle d’animaux, s’il y est question d’une trahison, etc. mais il convient de faire émerger cela de façon claire en pointant directement les constituants qui ont pu donner accès à ces compréhensions.

L’affichage des résultats

Le tout dernier écran des exercices, affichage des résultats, peut être l’occasion pour le stagiaire entré dans une « démarche intériorisée de réflexion sur son action » de replacer ses résultats dans le cours de son entraînement. D’une part, dans celui de chacune des séries et voir comment on y progresse, d’autre part, dans celui de l’entraînement général en allant consulter les résultats qui portent sur l’ensemble du travail effectué. Occasion de réfléchir à sa marge de progrès et pourquoi pas de se stimuler pour trouver des stratégies efficaces...

« elsa et le retour réflexif »

[1Voir la série d’articles de la partie « des outils, des pratiques, des réflexions, des témoignages » dans l’espace recherche écriture de notre site

[2Il faut voir les yeux d’enfants de cycle 3 alphabétisés et l’état dans lequel cela les met de s’apercevoir que l’œil procède par sauts quand il se déplace dans un texte ; qu’on lit par empans et qu’on arrive à exploiter leurs contenus sans tout voir de façon nette. Il faut voir les discussions provoquées par la constatation qu’on peut lire deux à trois fois plus vite qu’en oralisant et en comprenant mieux... Il faut avoir vu l’émerveillement de ces enfants dont le cerveau produit des images cinétiques et des idées à partir de l’écrit et non plus du son improbable. Avoir vu cela et ne pas entrer en révolution contre le déchiffrement est proprement incompréhensible.

[3Pure propagande, les exemples les plus emblématiques des ’self made men’ sont des parangons de réussite individuelle secrétée par un groupe, par un fonctionnement collectif.