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« L’imaginaire de la Commune »
Lu par Monique MORET
L’IMAGINAIRE DE LA COMMUNE, KRISTIN ROSS (LA FABRIQUE ÉDITIONS, 2015,175 p., 14€)
William MORIUS, Elisée RECLUS, Pierre KROPOTKINE...
3 noms autour desquels Kristin ROSS écrit son livre. 3 personnages qui tiennent dans ce livre un rôle important. 3 « révolutionnaires » qu’on ne cite pas d’emblée quand on pense à la Commune de Paris.
William Morris (1834-1896), c’est un britannique, poète-artiste... qui a touché à peu près à tout ce qui tourne autour de l’Art. Il n’est entré en politique qu’en 1876 (donc, après les 72 jours qu’a durés la Commune de Paris). Et pendant les années 1880-1890, Morris parcourut la Grande-Bretagne en tant que militant socialiste, alternant conférences et discours. Il prônait l’amélioration de la qualité de la vie des travailleurs manuels, de la classe ouvrière tout entière, grâce à l’éducation et les loisirs avec, en particulier, l’enseignement des arts appliqués. Il considérait la guerre entre le capital et le travail comme le sujet essentiel de toute réflexion sur la société contemporaine. Il s’insurgeait contre le côté philistin de la société victorienne qui le faisait désespérer d’un possible épanouissement de l’art dans le système capitaliste basé sur le profit et la production de masse dénuée de qualité.
Élisée Reclus (1830-1905) est, lui, un géographe libertaire français. Communard, militant et théoricien anarchiste, il fut un pédagogue et un écrivain prolifique. Membre de la première Internationale (en 1864), il s’engagea activement dans l’action politique et militaire durant la guerre franco-prussienne de 1870, puis pendant la Commune de Paris, il fit partie de la fédération de la garde nationale avant de participer au journal LE RÉVOLTÉ.
Quant à Pierre Kropotkine (1842-1921), c’est un russe, scientifique, théoricien du communisme libertaire. Il était officier des Cosaques de l’armée russe et démissionna lors de l’insurrection polonaise de 1863. Ses premiers engagements datent de 1872, quand il se rend en Belgique puis en Suisse où il adhéra à la Fédération jurassienne de la Première Internationale. En 1879, avec Élisée Reclus (alors réfugié en Suisse), il fonda le journal LE RÉVOLTÉ.
Ceci, pour nous montrer que la Commune de Paris déborde l’espace-temps (les 72 jours de lutte) et l’espace géographique (les fortifications parisiennes sur lesquelles elle a combattu) qui lui sont classiquement attribués. Cet événement qu’a été la Commune n’est pas seulement un événement international ; il s’étend au-delà du domaine politique ; il s’étend vers l’art, l’éducation, la littérature, la relation au travail. C’est en cela que Kristin Ross peut parler d’« imaginaire de la Commune ». La Commune, c’est un monde nouveau qui s’invente pendant ces quelques semaines de 1871.
En partant de ces personnages célèbres ou redevenus anonymes, Kristin Ross, professeur de littérature comparée à la New-York University, fait émerger de cette Commune de Paris ce que celle-ci avait de plus subversif et de plus fécond. Elle ne fait pas le récit de ces journées sombres (supposées être connues de tous), mais elle s’intéresse à la pensée et surtout aux prolongations de cette pensée dans les années qui suivirent la Semaine sanglante. Elle nous montre comment l’air du temps communard et ses idées sur l’art l’éducation, l’écologie ou l’internationalisme ont survécu... au point que ces idées nous semblent aujourd’hui plus contemporaines que jamais.
La Commune fut « un laboratoire d’inventions politiques, improvisées surplace ou bricolées à partir de scénarios ou d’expressions du passé, repensées selon les besoins du moment et nourries des désirs nés au cours des réunions populaires de la fin de l’Empire ».
Gustave Courbet, outre ses tableaux réalistes qui avaient choqué l’Académie lors des salons, au cours du second empire, est connu comme le « tombeur de la colonne Vendôme ». Il présidait la fédération des artistes qui avait écrit un manifeste (rédigé par Eugène Pottier, l’auteur de l’Internationale), qui entendait sortir l’Art des académies ou des musées pour l’engager dans la vie quotidienne et dans la mission éducative populaire que s’était fixée la Commune. Les artistes et les artisans d’art y adhérant, s’employaient à détacher le contrôle de l’État de la production artistique. La plupart des artistes ne signaient pas leurs œuvres. Ce fut une tâche difficile pour la Fédération, de ne faire admettre que « des avares signées de leurs auteurs, créations originales ou traduction d’un art par un autre, telles que la gravure traduisant la peinture, etc. Il repousse d’une maniéré absolue toute exhibition mercantile, tentant à substituer le nom de l’éditeur ou du fabricant à celui du véritable créateur. » « Mission éducative »... Kristin Ross s’intéresse non seulement à la pensée de la Commune mais aussi aux prolongations de cette pensée, prolongations que nous vivons encore. C’est elle, la Commune, qui avait institué l’École publique, gratuite, obligatoire et laïque... dix ans avant la 3ème République ! Mais, les Communards qui avaient inventé cette école-là avaient une toute autre idée sur l’école que Jules Ferry. C’était une école orientée vers la république des travailleurs et non dirigée vers la nation. Dès 1867, lors de son congrès de Lausanne, l’Internationale avait réclamé une éducation laïque. Il faut rappeler qu’à cette époque-là, les écoles vivaient sous la loi Falloux qui avait imposé l’éducation religieuse dans toutes les écoles. La première mesure des communards fut donc de démanteler la mainmise de l’église catholique sur une école que le tiers des enfants ne fréquentait pas du tout.
Des noms ?
► Benoit Malon qui aida à mettre sur pied dans son arrondissement un asile pour les orphelins et les fugueurs où ils pouvaient recevoir des rudiments d’éducation ;
► Paule Minck qui fut une des premières à ouvrir une école pour filles ;
► Édouard Vaillant qui créa une école professionnelle d’art industriel pour filles dans laquelle tout travailleur qualifié pouvait enseigner ;
► Marie Verdure et Charles-Élie Ducoudray qui présentèrent leur projet d’organisation de crèches, ce qui servit de modèle à ce qui existe encore aujourd’hui ;
« Apprendre à l’enfant à aimer et respecter ses semblables ; lui inspirer l’amour de la justice ; lui enseigner également qu ’il doit s’instruire en vue de l’intérêt de tous : tels sont les principes de morale sur lesquels reposera désormais l’éducation communale » ; c’est la formulation des objectifs de l’éducation communale signée par Gustave Lefrançais et Arthur Arnould sur une affiche placardée sur les murs de Paris.
Des femmes ?
► Louise Michel, la plus connue des Communardes : anarchiste, franc-maçonne, féministe..., institutrice, elle s’intéressa forcément à l’éducation des jeunes enfants ;
► Elisabeth Dmitrieff, jeune russe, « envoyée spéciale » de Marx pour lui rendre compte des événements, elle fonda l’Union des femmes ;
► André Léo, Anna Jaclard, Noémie Reclus et Clara Perrier participent à la commission créée par Vaillant « pour organiser et surveiller renseignement dans les écoles de filles ».
Le fondement des idées de l’école de la Commune avait été apporté par Charles Fourier, (1772-1837), un philosophe français fondateur de l’école sociétaire. Pour lui, « les phalanstères formeront le socle d’un nouvel Etat ». Il prônait « l’Ecole unitaire et intégrale-composée ». Il faut que « dès son jeune âge, l’enfant passe alternativement de l’école à l’atelier. [...] Il faut enfin qu’un manieur d’outil puisse écrire un livre, l’écrive avec passion, avec talent. [...] Il faut que l’artisan se délasse de son travail journalier par la culture des arts, des lettres ou des sciences, sans cesser pour cela d’être un producteur ». Il faut que les enfants deviennent « des hommes complets, c’est-à-dire capables de mettre en œuvre toutes leurs facultés et de produire non seulement par les bras mais encore par ¡’intelligence ». C’était cela le « luxe communal » : l’art public pour tous dans la République pour tous.