Bonnes pages
« Le voyage d’Octavio »
Miguel BONNEFOY
Le voyage d’Octavio est celui d’un analphabète vénézuélien qui, à travers d’épiques tribulations, va se réapproprier son passé et celui de son pays, le destin voudra qu’il tombe amoureux de Venezuela, une comédienne de Maracaibo qui lui apprend l’écriture...
Personne n’apprend à dire qu’il ne sait ni lire ni écrire. Cela ne s’apprend pas. Cela se tient dans une profondeur qui n’a pas de structure, pas de jour. C’est une religion qui n’exige pas d’aveu.
Cependant, Don Octavio avait toujours gardé ce secret, creusé dans son poing, feignant une invalidité qui lui épargnait la honte. Il n’échangeait avec les êtres que des mots simples, taillés par l’usage et la nécessité. Il avait traversé l’humanité en comptant sur ses doigts, devinant certains mots par la somme de leurs lettres, lisant ailleurs, les yeux et les mains, la pantomime des autres, étranger à la jalouse relation des sons et des lettres. Il parlait peu, ou presque pas. Par mimétisme, il répétait ce qu’il entendait, parfois sans comprendre, supprimant des syllabes, prononçant à l’ouïe, et souvent les paroles déposées sur ses lèvres étaient comme des aumônes enfermées dans ses mains. De ce monde, il ne prenait que l’oxygène : au monde, il ne donnait que son silence.
À l’âge d’apprendre, l’école lui est refusée. C’était une époque où l’on trouvait encore, dans les livres de primaire, aux chapitres de l’histoire indigène, le mot « découverte » pour parler de la conquête de l’Amérique. À dix-huit ans, le jeune Octavio ne votait pas et avait signé toutes les feuilles de sa vie d’une croix tremblante, l’unique lettre de son alphabet. Simple, il vivait cette simplicité comme une identité. Il avait cet air d’oubli, ou peut-être de tendre mégarde, qu’ont souvent les rêveurs. Il ignorait la sensation du grain du papier et le parfum des vieux livres. Il avait appris à deviner les horaires des bus à leurs heures de pointe, les marques aux motifs des emballages, l’argent à la couleur des billets. Il calculait le montant d’un achat en lisant dans les yeux du vendeur la confiance qu’il mettait dans les siens.
