Editorial

« Se sentir socialement exister... »

Annie JANICOT

L’Association Française pour la Lecture propose une nouvelle version du logiciel d’entraînement ELSA. Entraînement... Entraînement pour ceux qui souhaiteraient se perfectionner ou pour ceux qu’on voudrait aider à être plus efficaces. Entraînement aussi, dans l’autre sens du terme, de tous ceux qui cherchent un sillage, un mouvement à suivre pour proposer au-delà de solutions ponctuelles une qualité d’approche pour une vie socialement inscrite.

La pratique sportive est conseillée à tout âge : développement physique, entretien, lutte contre la sédentarité, bien-être, vertus euphorisantes. On incite même tout un chacun à devenir son propre coach, « consacrer un peu de temps à soi, c’est prendre le temps de s’écouter un peu... Cette intimité retrouvée avec soi-même, c’est se sentir physiquement exister. Cela peut aider à mieux appréhender l’environnement et les autres. » (psychologies.com). Comment comprendre que cette phrase ne soit pas diffusée avec le même effort de marketing au sujet de la lecture ? Il suffit de remplacer le mot « physiquement » par un autre, intellectuellement ou même surtout, socialement, se sentir socialement exister !

La pratique sportive est aussi vantée pour ses vertus citoyennes, le respect de l’adversaire et le sentiment d’appartenance à une équipe. La lecture est une rencontre permanente de l’autre, entre celui qui a écrit-réfléchi pour partager et celui qui a lu appréciant la qualité du dribble entre les mots ou regrettant le manque d’engagement, voire le manque d’entraînement. Mais la lecture n’est jamais un sport en chambre, confortablement installé devant son téléviseur. Car personne ne peut « lire » pour vous comme on lit pour soi. On peut vous communiquer le contenu d’une lettre, vous pouvez écouter un enregistrement audio, mais ces propositions (d’ailleurs très limitées) n’ont rien d’équivalent avec les effets de la lecture face à face avec le texte : lecture émotion, lecture réflexion, lecture mobilisation, lecture écriture.

Pourquoi introduire l’écriture ? Parce que tous les points d’appui découverts au fil de l’entraînement en lecture, comme autant de muscles cachés activés et développés, deviennent disponibles pour l’activité miroir qu’est l’écriture par rapport à la lecture. Et produire, c’est mettre sur la table son point de vue, c’est enfin exister politiquement. C’est tout aussi vital que les échanges gazeux dans le système respiratoire. Il est donc bien urgent de prendre une participation dans la collectivité de lecteurs, de prendre une licence et de faire partie d’une fédération de lecture. Car ne peut lire-écrire que celui qui suit un stage permanent en immersion avec programme, stratégies et objectifs. Cela devrait être possible souplement en famille dès la petite enfance, cela devrait être intégré professionnellement à l’école, c’est une formation possible tout au long de la vie. La lecture-écriture à expertise égale pour tous est un droit de l’homme, que tous ceux qu’on appelle « acteurs sociaux » devraient viser. En développant une nouvelle fois un programme d’entraînement sans but lucratif, l’Association Française pour la lecture utilise l’outil de formation à distance qu’est Internet et met à la portée de chacun, chez soi, de se sentir socialement exister.

A la différence de certaines plateformes, Elsa est conçu comme un entraînement kaléidoscopique qui demande au lecteur de considérer un texte parmi d’autres, de le percevoir du dessus ou de l’intérieur, dans sa progression et dans sa cohérence, dans l’information diffusée et dans la langue française. Puis de se considérer lui lecteur face à ses résultats, bilan ponctuel mais aussi perspective grâce aux différents schémas.

Comme toujours les effets seront accrus s’il devient possible d’échanger avec d’autres lecteurs, lecteurs en herbe ou lecteurs déjà avertis en recherche d’une efficacité consciente ; les effets seront décuplés si des croisements et des transferts sont opérés grâce à des propositions ou préconisations de formateurs, au sens large, à partir de textes proches des besoins individuels. Les essais seront aussi transformés, comme au rugby, si les situations d’exercices sont renversées, à la fois pour en créer de nouvelles ou pour produire de nouveaux écrits structurés, tramés de réseaux lexicaux et de choix syntaxiques parce qu’orientés par un point de vue personnalisé.

L’Association Française pour la lecture offre les moyens d’un entraînement régulier à forte fréquence. Chaque lecteur, quel que soit son âge et son niveau, est concerné. Encore faut-il réussir à faire connaître l’outil : et c’est l’affaire de tous ceux qui se savent exister socialement de donner cette information.

Peut-on se contenter de constater les non-résultats aux évaluations PISA ?

Les environnements d’apprentissage ne sont plus enfermés, ils sont à disposition sur tous les outils nomades. A vous de créer cette dynamique d’entraînement qui touchera le plus grand nombre au profit d’un progrès social collectif.

« Se sentir socialement exister... »