Dossier : « La maîtrise de l’écrit par le corps social »

« L’écriture, préalables à sa pédagogie »

Jean FOUCAMBERT

En 1988, l’AFL publie un livre intitulé « L’écriture, préalables à sa pédagogie », dans lequel ses auteurs, Paul LÉON, professeur d’École Normale, et Jeannette ROUDIER, conseillère pédagogique, proposent une pédagogie de l’écriture qui n’est ni « techniciste » ni « expressionniste ». L’intérêt de leurs propositions, étayées par une réflexion politique, est justement qu’elle permet de définir et d’entreprendre une véritable politique de l’écriture à l’école et au collège. Nous reproduisons aujourd’hui dans le cadre de ce « dossier », une partie de la préface écrite alors pour ce livre.

« La forme d’une œuvre d’art n’est rien
d’autre que l’organisation parfaite de son
contenu ; sa valeur dépend donc entièrement
de celui-ci. »

Bertbold BRECHT

[...] Faute de se préoccuper réellement de lecture, l’école se condamne à l’inefficacité dans le domaine de l’écriture. L’AFL n’a, jusqu’ici (1987), guère exprimé de propositions précises, si ce n’est, mais c’est peut-être l’essentiel, de poser le problème de l’écriture dans la perspective du lecteur. Comment celui qui écrit anticipe-t-il les stratégies de son lecteur pour les combler, les surprendre et les faire évoluer ? Cette réflexion est possible dès le début lorsqu’elle s’appuie sur une théorisation de l’expérience actuelle de lecteur de celui qui se propose d’écrire et, dans un groupe, sur une confrontation de ces théorisations, quel qu’en soit le niveau. On n’écrit qu’à partir de ce qu’on comprend qu’il se passe quand on lit : écrire oblige à théoriser ses stratégies de lecture ; et lire à théoriser ses stratégies d’écriture...

[...]

Des ateliers d’écriture sont mis en place ici et là et sans doute avec quelque succès ; mais est-ce si simple ? Et d’abord, quels ateliers pour quelle écriture ? Si on observe ce qui se fait dans les formations de journalistes, on constate, par exemple, que les ateliers sont tournés vers les techniques de mise en ordre, d’exposition, de recherche de lisibilité, bref, d’efficacité de la communication. D’autres, en milieu non professionnel, portent sur des techniques de déblocage et d’expression, de prise de confiance en soi et de conscience de soi : tout le monde a quelque chose à dire et peut le dire. Oui, répond un troisième courant, mais entre avoir quelque chose à dire pour l’écrire et avoir quelque chose à écrire, la différence est grande. Écrire, c’est précisément travailler avec du langage écrit pour découvrir ce qu’on a à dire. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces approches ne s’intéressent pas, sous le terme d’écriture, aux mêmes aspects ou aux mêmes composantes. Ainsi, se dessinent au moins deux courants principaux :

► Un courant traditionnel sur les présupposés duquel se fait d’ailleurs l’essentiel de la demande du public : « Je veux apprendre à rédiger, à écrire ce que j’ai à dire, de manière efficace, élégante, rapide et claire. Parce que je suis étudiant, chercheur, journaliste, technicien, je suis amené fréquemment à produire des textes, éludes, comptes rendus, analyses, réflexions et j’éprouve le besoin de bien manier l’outil et de maîtriser les techniques de sa mise en œuvre. J’ai un peu la même demande envers l’écriture que vis-à-vis de la photographie ou du dessin : il y a des choses à représenter ou à exprimer, ici par l’écrit, je veux posséder l’outil qui me permet de le faire de manière satisfaisante. Enseignez-moi les techniques correspondantes. »

► Un courant issu d’une certaine approche littéraire qui trouve son expression, entre autres, dans les apports de la textualité (de BARTHES à RICARDOU : l’écriture n’est pas dans l’usage d’un outil pour exprimer quelque chose qui préexiste mais dans le travail d’un matériau ; c’est la confrontation au langage qui est première). Cette approche par la manipulation du signifiant s’appuie sur l’analyse de la fonction poétique du langage et sur l’évidence que l’usage littéraire englobe toutes les autres fonctions. Le texte de Paul LEON va dans cette direction. Il est fréquent d’opposer ces deux courants, au risque de la caricature. Le premier présuppose qu’on sait ce qu’on veut dire et qu’il s’agit simplement de l’écrire, mais admet d’expérience que la confrontation aux contraintes spécifiques du matériau va réagir sur ce qu’on voulait dire, qui en sera alors transformé. Le second fait référence à l’analyse de BARTHES : « ... la langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. Dès lors qu’elle est proférée, fût-ce dans l’intimité la plus profonde du sujet, la langue entre au service d’un pouvoir. (...) Il ne reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue, qu’à tricher la langue. Celle tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature. (...) C’est à ¡’intérieur de la langue que la langue doit être combattue, dévoyée : non par le message dont elle est l’instrument, mais par le jeu des mots dont elle est le théâtre. »

La réflexion sur l’écriture est ainsi, selon John BARTH cette fois !, marquée de ces « querelles entre réalisme et irréalisme, formalisme et contenuisme, littérature pure et littérature d’engagement, narrativité d’élite et narrativité de masse... ». Claude SIMON esquisse un rapprochement : « NOVALIS, écrit-il, énonçait avec une étonnante lucidité cet apparent paradoxe qu’il “en va du langage comme des formules mathématiques : elles constituent un monde en soi, pour elles seules ; elles jouent entre elles exclusivement, n’expriment rien sinon leur propre nature merveilleuse, ce qui, justement, fait qu’elles sont si expressives que, justement, en elles, se reflète le jeu étrange des rapports entre les choses”. C’est, ajoute SIMON, à la recherche de ce jeu qu’on pourrait concevoir un engagement de l’écriture qui, chaque fois qu’elle change un tant soit peu le rapport que, par son langage, l’homme entretient avec le monde, contribue dans sa modeste mesure à changer celui-ci ». Ainsi, tout autant que le poète, le prosateur ne se sert pas du langage comme d’un simple véhicule. C’est ce qu’il fait sur le langage, du langage, qui constitue son engagement. Et Claude SIMON cite Paul VALÉRY : « Si on s’inquiète (...) de ce que j’ai voulu dire (...), je réponds que je n’ai pas voulu dire mais voulu faire et que c’est cette intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit  ». Puis explique à son compte : « Eh bien, lorsque je me trouve devant ma page blanche, je suis confronté à deux choses : d’une part, le trouble magma d’émotions, de souvenirs, d’images qui se trouve en moi, d’autre part la langue, les mots que je mis chercher pour le dire, la syntaxe par laquelle ils vont être ordonnés et au sein de laquelle ils vont en quelque sorte se cristalliser. Et, tout de suite, un premier constat : c’est qu’on n’écrit (ou ne décrit) jamais quelque chose qui s’est passé avant le travail d’écrire, mais bien ce qui se produit (et cela dans tous les sens du terme) au cours de ce travail, au présent de celui-ci, et résulte, non pas du conflit entre le très vague projet initial et la langue, mais au contraire d’une symbiose entre les deux qui fait, du moins chez moi, que le résultat est infiniment plus riche que l’intention. »

On retrouve la même approche dans les textes d’Umberto ECO qui refuse d’opposer au travail du signifiant l’expression d’une volonté de signifier : « L’écrivain sait qu’il doit résoudre un problème. Les données de départ sont peut-être obscures, pulsionnelles, obsédantes, ce n’est soumit rien de plus qu ’une envie ou un souvenir. Mais ensuite, le problème se résout sur le papier, en interrogeant la matière sur laquelle on travaille — matière qui exhibe ses propres lois naturelles, mais qui en même temps amène avec elle le souvenir de la culture dont elle est chargée (l’écho de l’intertextualité). »

On est loin du fameux « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » et plutôt dans un « ce qui fait effort pour s’énoncer parvient à se concevoir », transposant à l’écriture la définition de la sculpture que donne MICHEL-ANGE et que rapporte ECO : « Sculpter, c’est libérer de son oppression la figure déjà inscrite dans la pierre. » Mais cette focalisation sur l’opposition entre formalisme et contenuisme, littérature pure et littérature d’engagement menace paradoxalement d’éloigner de ce qui est spécifique de l’écriture. En effet, toutes ces observations s’appliquent au langage, au rapport entre pensée et langage, à toute production qui, pour naître, travaille la langue. La production écrite, et particulièrement la création littéraire, est donc elle aussi soumise à cette contrainte générale, au môme titre que la communication orale, mais ne peut se réduire à elle. Qu’est-ce que l’écriture ajoute alors de spécifique ? Claude SIMON aborde ainsi cette question : « C’est bien là que réside un des paradoxes de l’écriture : la description de ce qu’on pourrait appeler un « paysage intérieur » apparemment statique, et dont la principale caractéristique est que rien n’y est proche ni lointain, se révèle être elle-même non pas statique, mais au contraire dynamique : forcé par la configuration linéaire de la langue d’énumérer les unes après les autres les composantes de ce paysage (ce qui est déjà procéder à un choix préférentiel, à une valorisation subjective de certaines d’entre elles par rapport aux autres), l’écrivain, dès qu’il commence à tracer un mol sur le papier ; louche aussitôt à ce prodigieux ensemble, ce prodigieux réseau de rapports établis dans et par cette langue qui, comme on l’a dit, « parle déjà avant nous » au moyen de ce qu ’on appelle ses « figures », autrement dit les tropes, les métonymies et les métaphores dont aucune n’est l’effet du hasard mais, tout au contraire, partie constitutive de la connaissance du monde et des choses peu à peu acquises par l’homme. »

Là encore, il convient de démêler ce qui relève du rapport au langage en général, de ce qui appartient en propre à l’écriture. Ce qui est paradoxal dans l’écriture, c’est la double contrainte d’une configuration linéaire propre à la langue et d’une totalité immédiatement accessible qui caractérise l’écrit. A l’oral, la configuration linéaire est régulée par l’action, le contexte, le feed-back instantané, le froncement de sourcils, la vie du dialogue : c’est l’effet du message qui définit sa suite. Ce qui régit l’écrit, ce n’est plus le temps, mais l’espace du texte donné en une fois et qui n’a donc plus aucune régulation postérieure possible. Le texte doit intégrer dans sa conception son propre dispositif de régulation ; il en vient à se construire autour de ce dispositif de régulation, à être d’abord par ce dispositif, à être ce dispositif. Ce qu’Umberto ECO appelle l’anticipation du lecteur modèle : « Après avoir donné un coup de pinceau, (le peintre) recule de deux ou trois pas et étudie l’effet : il regarde le tableau comme devrait le regarder ; dans des conditions de lumière appropriée, le spectateur quand il l’admirera, accroché au mur. Quand l’œuvre est finie, le dialogue s’instaure entre le texte et ses lecteurs : l’auteur est exclu. Au cours de l’élaboration de l’œuvre, il y a un double dialogue : celui entre ce texte et tous les autres écrits auparavant (on ne fait des livres que sur d’autres livres et autour d’autres livres) et celui entre l’auteur et son lecteur modèle ». Et toute lecture, d’une certaine manière, est savante, en ce sens que le lecteur informe le texte de toutes ses expériences antérieures de lecteur, de ses rencontres avec le langage, de sa vie, de son projet de lire.

Sans rien renier, au contraire, de ce qu’apporte à l’écriture la confrontation au langage, il apparaît alors nécessaire de ne pas l’y enfermer si on veut faire apparaître ce qui la distingue de toutes les autres productions langagières. La configuration du langage est soumise, à l’écrit, à l’espace du texte et non plus au temps du discours. Avec toutes les contraintes d’un matériau, l’auteur travaille comme le peintre ou le sculpteur et non comme le musicien. Tout va être offert dans le même instant. A la fois, chaque élément posé crée l’objet et prend sa signification de lui. Ce qui est exprimé de manière linéaire, c’est paradoxalement une structure finie, globale et immédiate. Ecrire, du fait même de la nature matérielle du langage lorsqu’il est texte écrit, c’est échafauder un ensemble, ce que Claude SIMON appelle « procéder à un choix préférentiel, à une valorisation subjective », c’est créer un ordre préalable, c’est faire le choix d’un point de vue, c’est, pour quelque raison que ce soit, imposer de l’unité irrémédiable, exprimer une structure d’abord dans l’organisation d’un paysage intérieur. Si l’écriture est du côté du pouvoir, c’est, bien sûr, parce qu’elle travaille, comme la parole, le matériau politique qu’est le langage mais aussi, et d’abord, parce qu’elle oblige, pour naître, à regarder autrement le réel, à le distancier, à le théoriser, à travailler sa cohérence, à explorer son ordre. C’est en cela qu’écrire est une autre manière de penser, celle qui permet de passer du conflit de la disputatio des anciens à la recherche de la raison qui fait que les choses sont ce qu’elles sont. L’écrit est du côté des systèmes, du métaphysique, du monde repensé, recréé par l’effort de le concevoir dans les contraintes d’un texte. Comme le note Umberto ECO : « C’est la fuite hors de l’émotion personnelle. »

Ainsi, l’écriture est du côté du pouvoir, non seulement parce qu’elle manipule du langage, ce que fait aussi la parole, mais parce qu’elle produit un objet dont la naissance impose de travailler au-delà des apparences, de l’autre côté du miroir, là où les choses sont davantage ce qu’elles sont, par l’effort d’exprimer un ordre qui ne s’entend pas à oreille nue. Et l’écriture suppose, pour naître, ce recul, cette distance, cet espoir de comprendre en abolissant le hasard, cette volonté de concevoir un monde dont l’explication ne s’épuise pas dans les circonstances. Texte et pouvoir ont en commun d’explorer les limites de ce qui résiste ; et le texte, du fait des caractéristiques matérielles de l’objet écrit (sa présence totale et immédiate qui en fait une structure d’abord), impose de chercher et de produire une cohérence, donc de penser le monde au delà de le nommer.

Cette confection de la carte à partir du paysage, cet approfondissement acharné par le langage, lorsqu’il devient texte, passage du particulier au général, voilà qui explique que le combat pour l’écriture, comme pour la lecture, soit d’abord politique. Mais à condition de ne pas se tromper de politique : on aurait tort de localiser les rapports de domination sociale dans le langage, même si c’est lui qui les exprime, les renforce et les masque le mieux. Ce qui est politique, ce sont les conditions sociales qui permettent la production de ces points de vue qui théorisent le réel grâce au langage, non le langage lui-même. Se préoccuper d’écriture, c’est vouloir étendre à tous et dans tous les domaines le pouvoir de transformer et de comprendre ainsi le monde, donc d’en établir d’autres cartes ; c’est promouvoir les conditions de la conquête de ce statut de pouvoir qui inclut l’écriture comme moyen de penser le réel.

C’est ce qu’oublieraient les ateliers d’écriture s’ils réduisaient l’écriture au simple travail sur la langue alors qu’elle est, à cause des contraintes du texte, l’invention d’un point de vue sur le monde. Sans cette transformation du statut dans une politique globale d’écriture, les uns exploreront leur monde en en dressant la carte, les autres ne transposeront que des cartes déjà faites à défaut de réunir les conditions qui les autorisent à regarder de plus haut pourquoi les choses sont comme elles sont et à prendre appui sur le langage pour transformer des événements conjoncturels en leur représentation structurelle. Là encore, on ne peut apprendre à écrire qu’en écrivant, c’est-à-dire en parcourant le chemin complet de l’écriture. Il y a le même rapport entre les ateliers d’écriture et l’écriture qu’entre les ateliers de lecture et la lecture : lorsqu’on s’exerce, on ne commet ni un acte de lecture ni un acte d’écriture, on développe simplement des aspects techniques présents dans l’acte global, mais dont la somme n’épuise pas, il s’en faut, ce qui le fait exister.

Si l’écriture est ainsi cette action pour penser le monde, elle est aussi une volonté d’agir sur lui en transformant, par exemple, la vision qu’en a le lecteur. Umberto ECO s’en explique : « Dans les deux cas, qu’on croie s’adresser à un public qui est là, devant la porte, prêt à payer, ou qu’on se propose d’écrire pour un lecteur à venir, écrire c’est construire, à travers le texte, son propre modèle de lecteur. (...) Quand l’écrivain opte pour le nouveau et projette un lecteur différent, il ne se veut pas analyste de marché faisant la liste des demandes exprimées, mais philosophe qui entrevoit intuitivement les trames du Zeitgeist. Il veut révéler à son public ce que celui-ci devrait vouloir, même s’il ne le sait pas. Il veut révéler le lecteur à lui- même. (...) Un texte veut être une expérience de transformation pour son lecteur. (...) Peupler les rêves des lecteurs ne signifie pas nécessairement les bercer. Ça peut vouloir dire les obséder. » Enseigner l’écriture à un enfant de 5 ans, c’est donc prendre au sérieux ce qu’il a impérativement besoin de révéler à son public...

[...]

S’il est exact que la confrontation avec le matériau me révèle ce que je voulais dire, ce travail ne se sépare pas de l’intention d’agir sur mon lecteur et est en permanence piloté par elle. On écrit dans un projet qui vient de soi et va aux autres et ce projet est de transformation de soi, des autres et de l’écriture.

[...]

« L’écriture, préalables à sa pédagogie »