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« Repenser les rencontres avec les écrivains »
Bernard FRIOT
Comme la plupart des auteurs, Bernard Friot est invité à rencontrer des groupes d’enfants dans des classes ou des salons du livre. Conscient de l’importance de ces événements si les lecteurs (et leurs familles) engagent leurs propres usages de l’écrit, il propose une sorte de « contrat de qualité » aux organisateurs des manifestations.
Les rencontres entre jeunes lecteurs et auteurs [1] se déroulent généralement selon un modèle figé : groupe d’élèves de même âge, séance de questions et réponses, présentation de travaux d’élèves (centrés souvent sur un seul livre lu par toute la classe), et (au mieux), quelques lectures dans le meilleur des cas. La bonne volonté des enseignants et bibliothécaires n’est pas en cause. Au contraire, ils passent souvent beaucoup de temps à « préparer » la rencontre, mais rien — et surtout pas les écrivains eux-mêmes — ne les incite à dépasser ce modèle ni, surtout, à évaluer de façon précise les effets des rencontres sur les pratiques de lecture des élèves, ce qui à mon avis devrait être déterminant. D’où les réflexions et propositions qui suivent, nées de mes doutes et de tentatives pour rencontrer autrement mes lecteurs. Ce texte, bien sûr, n’engage que moi. Il a été écrit sans concertation avec d’autres écrivains et ne reflète donc que mon opinion.
OBJECTIFS
Première étape : reformuler les objectifs fixés à l’organisation de rencontres avec un écrivain. Pour moi, ils peuvent être ainsi définis :
► donner un élan aux lectures personnelles des élèves [2], autrement dit les inciter à lire en dehors du temps scolaire, en élargissant les propositions, en les motivant et en développant les compétences nécessaires ;
► modifier positivement leurs représentations de la lecture, notamment en leur faisant prendre conscience des compétences déjà installées et en les aidant à expliciter leurs pratiques de lecture en dehors de l’école ;
► créer des interactions entre lecteurs
a) à l’intérieur du groupe classe,
b) à l’intérieur de l’école (et donc entre classes),
c) à l’extérieur de l’école (famille, lieux de lecture, etc.).
Comme on le voit, les objectifs sont centrés sur le lecteur, et non sur la promotion des auteurs ou des livres [3].
CONDITIONS POUR QU’UNE RENCONTRE SOIT PERTINENTE
Trop souvent, j’interviens dans des classes et des écoles sans bibliothèque (ou bien avec une BCD délaissée). Je ne vois pas l’intérêt alors d’inviter un écrivain si les conditions pour une pratique quotidienne de lecture ne sont pas assurées. Je rappellerai donc qu’avant tout doivent être mis en place :
► un accès aisé et direct aux livres et aux textes (sous forme numérique et audio, par exemple) ;
► des temps pour la lecture personnelle et des lieux appropriés ;
►des activités régulières assurant les socialisations autour du livre (visites en médiathèque, gestion par les élèves de la bibliothèque de classe, présentations de livres, échanges...) ;
► et, particulièrement pour la rencontre : une implication des élèves pour sa préparation et son déroulement ; on peut leur demander d’organiser l’emploi du temps de la rencontre, d’aménager la salle, d’assurer la publicité de la rencontre, de prévoir un compte-rendu, etc.
FAIRE PARTICIPER LES FAMILLES [4] ET L’ENTOURAGE [5]
Si l’on veut développer les pratiques de lectures des enfants en dehors du temps scolaire, impliquer les familles est indispensable, afin qu’une circulation s’établisse entre pratiques de lecture familiales (souvient niées ou ignorées) et pratiques de lecture à l’école (ou en bibliothèque).
C’est possible à plusieurs étapes du projet.
Avant la rencontre :
► informer la famille et l’entourage par l’intermédiaire des enfants ;
► partager les lectures dans le cadre familial, par exemple en incitant les élèves à choisir des textes pour leur père ou leur mère, pour leur grand ou petit frère, pour leur facteur ou la boulangère, pour les « dames de la cantine », etc. ;
► solliciter la famille et l’entourage pour des lectures à haute voix aux enfants dans le cadre scolaire, périscolaire ou familial [6] ;
Pendant la rencontre :
► tout simplement en invitant les parents intéressés à assister à la rencontre ;
► en prolongeant immédiatement la rencontre par la présentation des livres de l’auteur ou conseillés par lui (avec possibilité d’emprunts par les parents et les enfants), par une vente/signature et/ou un temps d’échanges réservé aux familles (par exemple sous forme de goûter/lecture ou de conférence).
Après la rencontre :
► en diffusant un compte-rendu de la rencontre (blog, flyer, reportage photo ou audio...) ;
► en distribuant la liste des livres préférés par les élèves.
QUELLES FORMES POUR LES RENCONTRES ?
Là encore, il ne s’agit que de propositions personnelles, ouvertes aux commentaires, suggestions, ajouts et modifications, toujours dans l’esprit d’être utile aux jeunes lecteurs. Avant tout se pose la question des groupes constitués pour la rencontre. L’habitude est de s’adresser à une classe, mais faisons preuve d’imagination : une rencontre peut se dérouler avec un groupe plus petit ou bien plus grand ; ou avec des groupes mêlant des âges différents. L’expérience m’a montré que c’était non seulement possible, mais efficace, parce que cela crée des dynamiques nouvelles [7]. C’est, en partie, le choix de la constitution des groupes qui conditionnera le déroulement de la rencontre. Autre point : le choix des livres à proposer aux élèves. Aucune raison de le restreindre à une catégorie d’âge. Quand on a 7 ans, on ne lit pas que des livres pour les 7 ans (les indications des éditeurs sont seulement des conventions), mais on peut avoir envie de lire des albums pour les petits ou se mesurer à des livres « pour les grands ». La rencontre avec un écrivain est un bonne occasion de lire « hors catégorie ». Enfin, penser au lieu de la rencontre, à son aménagement : l’important est qu’il permette les mouvements, les échanges ; il faut donc veiller à l’acoustique et au confort de tous ! [8]
Un détail encore : penser à accueillir l’écrivain ! Ne pas le laisser errer dans les couloirs à la recherche de la salle de rencontre. Prévoir au moins un verre d’eau.
Le présenter aux collègues... Petits détails, mais qui ont leur importance ! [9]
1) Rencontre autour du thème « lire » :
► pendant le mois précédent la rencontre, du temps est donné aux enfants pour lire ; ils ont à disposition : les livres écrits par l’auteur invité [10] ainsi qu’un choix de livres qu’il conseille, livres et revues apportés par les enfants (qui expliquent leur choix) ainsi que par les enseignants et le personnel de l’école et/ou de la bibliothèque ;
► on met en place un « mur de lecture » (panneau de bois ou papier) ; après leurs lectures, les enfants et adultes notent réactions, réflexions, questions... sur un bout de papier (post-it par exemple) et l’épinglent ou le collent sur le mur de lecture ;
► à partir de ces notes, on décide collectivement de ce qu’on dira, demandera, proposera à l’écrivain (par exemple, on peut lui demander de lire un passage d’un livre aimé, de discuter d’un texte, etc.).
Le but est d’échanger autour des pratiques de lecture, l’écrivain étant un lecteur « professionnel » dont l’œuvre est nourrie de lectures très diverses.
2) Rencontre « en poésie » :
► pendant le mois précédent la rencontre, les enfants ont à disposition l’ensemble des recueils de poésie de l’auteur ainsi qu’un choix de recueils d’auteurs dont il se sent proche (je citerai quant à moi R. Desnos, G Roy,J. Tardieu, J. Prévert, P. Eluard, mais aussi le répertoire des comptines et de la poésie populaire) ; régulièrement, les enfants sont invités à lire, écrire, échanger des poèmes ;
► sur un carnet, ils notent des fragments de poèmes ou des poèmes entiers qu’ils ont découverts, leurs réflexions sur la poésie, les poèmes dont ils se souviennent, ceux qu’ils ont écrits ; ils peuvent demander à leur entourage d’écrire aussi sur ce carnet ;
► de nombreuses propositions d’activités autour de la poésie sont rassemblées dans « L’agenda du (presque) poète » (La Martinière) ;
► la rencontre est organisée comme un temps de partage : poèmes dits (à seul ou à
plusieurs) ou récités ; débat sur la poésie ; lectures de poèmes inédits par l’auteur...
3) Rencontre « à haute voix » :
► la lecture à haute voix (que l’on soit lecteur ou auditeur) est un mode d’approche de la littérature aussi nécessaire que la lecture visuelle ; il permet une lecture partagée et « incarnée » ; c’est aussi un moyen d’apprentissage de la lecture, développant notamment les stratégies de compréhension ; écouter un texte, c’est « lire avec les oreilles » ;
► pendant le mois précédent la rencontre, les enfants ont à disposition un grand choix des livres écrits ou traduits par l’auteur, ainsi que des livres CDI [11] ; ils les lisent et les écoutent librement, en parlent, choisissent des passages qu’ils souhaitent lire à haute voix ou écouter, lus par des adultes ; des temps réguliers de lecture à haute voix (et peut-être d’ateliers de lecture à haute voix) sont organisés à l’école, à la bibliothèque, dans d’autres lieux ;
► on peut ouvrir un atelier d’enregistrement de textes par les élèves et les adultes qui peuvent être diffusés sur un site internet ou sur des CD ;
► la rencontre se fait autour d’un partage de lectures à haute voix, lus par les enfants ou par l’auteur, et d’un échange sur cette pratique de lecture ; comme je l’ai expérimenté une fois dans une petite ville, ce peut être une rencontre itinérante à travers divers lieux en rapport avec les textes choisis.
4) Un festin de lectures :
► le thème de la gourmandise est très présent dans mes textes, sous des aspects divers (rapport à la nourriture, traditions culinaires, gastronomie, liens entre lecture et nourriture, etc. [12]) ; on peut imaginer de mettre en rapport des lectures et des expériences gustatives ;
► pour cela, on propose aux élèves une large sélection de textes à lire « avec gourmandise » :
a) en les incitant à chercher toutes les allusions à la nourriture dans mes textes,
b) en constituant un recueil de recettes inspirées par les textes,
c) en organisant des repas et goûters lecture à thème (par exemple : « Les plats d’Amanda Chocolat » ou « Un goûter poésie » à partir de « La bouche pleine » et d’autres poèmes extraits de « Un truc sur un machin », « Je t’aime, je t’aime, je t’aime » ou « Mon cœur a des dents »),
d) en organisant des débats sur le thème de l’alimentation en relation directe avec certains textes (et en invitant un cuisinier, un pâtissier, un diététicien, etc.),
► en parallèle, on demande aux élèves de lire des livres de cuisine, découvrir des sites gastronomiques, de recueillir des recettes familiales.
► la rencontre, bien sûr, sera gourmande et liera dégustations, lectures et échanges autour des deux thèmes.
5) Lire en série : Lire « en série » est une pratique courante, stimulante, qui permet de passer d’un livre à l’autre et de ne pas interrompre le rythme de lecture. J’entends par cette expression aussi bien la lecture de séries répertoriées en tant que telles (et généralement centrées sur un héros ou un groupe de héros récurrents) que les séries que le lecteur établit de lui-même en lisant, à la suite, des livres d’un même auteur, d’une même collection, d’un même genre ou sur un même thème.
J’ai écrit plusieurs séries :
►J’aime/je déleste le sport, J’aime/je déteste le français, J’aime/je déteste les mathématiques (et la musique), éd. Milan
► Le livre de mes records nuls, Le cahier de mes vacances nulles, Le journal nul des mes amours nulles, éd. Flammarion
► Les six volumes d’Histoires pressées
► Les trois volumes d’Histoires minute
► Les six volumes des Histoires à la carte (Les pieds de Pierre, C’est quoi ton prénom ? Amanda Chocolat, La lampe infernale, Un tableau trop bavard, Sos maîtresse en détresse).
On peut proposer diverses activités autour de cette thématique :
► inciter à la lecture de séries (celles dont je suis l’auteur, celles que connaissent les enfants)
► constituer des séries (autrement dit : mettre des livres ou des textes en réseaux)
► faire une enquête auprès de lecteurs de tous âges : quelles séries sont connues ? lues ? ont été lues ?
► organiser un débat : pourquoi lit-on « en série » ? quels sont avantages et inconvénients ? quels rapports avec les séries télévisées ?
6) D’autres rencontres à thème :
► on peut imaginer d’autres thèmes pour guider les lectures : les rapports enfants/adultes ; l’école ; grandir, etc.
►l’intérêt, à chaque fois, est de motiver les lectures par des rencontres, des débats, l’implication de la famille et de l’entourage ; à partir des textes de l’auteur, on incite les enfants à chercher et proposer d’autres lectures.
7) Les lecteurs compagnons d’écriture :
►le principe est simple : j’envoie à un groupe (ou plusieurs) de lecteurs un manuscrit, à charge pour eux de lire, réagir, commenter, bref de « tester » le texte encore en travail. Les échanges peuvent varier selon la nature du texte et l’âge des lecteurs. L’intérêt du manuscrit est que c’est le texte « nu » sans la mise en scène que constitue la mise en page. Et c’est un texte encore en mouvement. Les lecteurs deviennent des compagnons d’écriture dans la mesure où ils peuvent agir sur le texte en proposant des modifications, en l’interprétant de manière très libre. La responsabilité qui leur est ainsi confiée donne à leur lecture un autre objectif et une responsabilité par rapport aux lecteurs futurs du texte ;
► une rencontre « physique » au terme du projet est possible, mais n’est pas indispensable ; elle est alors centrée sur un échange et un travail sur le manuscrit ; si une publication est en cours, les élèves reçoivent les différents états du livre en préparation.
ANNEXES
1) PARLER DES LIVRES (COMPTE-RENDU D’UNE EXPÉRIENCE).
Désireux d’échapper à la forme routinière des rencontres auteur/lecteurs, j’ai envoyé récemment par mail cette proposition à des enseignants qui m’accueillaient dans leur classe de CM1 ou CM2 :
Je propose de centrer la rencontre autour d’un échange sur les lectures personnelles et la relation que chacun a aux livres (ou à quelques livres en particulier). Je suggère que vous demandiez à vos élèves d’apporter un livre avec lequel ils ont un lien fort (livre préféré ou détesté, livre auquel ils attachent une valeur affective particulière, livre d’enfance, etc.). Ce peut être un album, une BD, un roman, un documentaire, un litre de cuisine, de poésie, voire un magazine ! J’apporterai moi aussi des livres (autres que les miens) qui m’ont accompagné, marqué et/ou que j’ai envie de partager. Et si le maître ou la maîtresse apporte quelques lectures personnelles, ce sera très bien aussi !
Tout le monde a joué le jeu, enseignants et enfants, apparemment sans réticence ; au contraire, chacun montrait « son » livre avec impatience et brûlait d’en parler. De mon côté, j’ai apporté un livre d’enfance (« L’enfant et les sortilèges » de Colette, illustré par Adrienne Ségur), un album que j’ai traduit (« Histoire du renard qui n’avait plus toute sa tête », de Martin Baltscheid) et un recueil de nouvelles de Dino Buzzati (« Le rêve de l’escalier »), parce que j’ai beaucoup lu ce livre avec mes élèves quand j’étais enseignant.
Premier constat : les livres apportés sont très divers. Par les genres (albums, documentaires, romans, magazines, bandes dessinées) ; par les niveaux d’âge « conseillés ». Beaucoup ont apporté des livres qu’on leur a offerts « quand ils étaient petits » (sans qu’ils puissent généralement préciser à quel âge). Quelques-uns en revanche ont apporté des romans pour grands adolescents et l’un, même, passionné par la série d’Harry Potter, a choisi une étude sur la célèbre série, clairement destinée à un public adulte.
Deuxième constat : à quelques rares exceptions, ces livres ne font pas partie de la production « restreinte » (au sens employé par P. Bourdieu). Autrement dit, la plupart ne seraient pas admis dans les bibliothèques ni à l’école. Un seul élève a présenté un livre trouvé à la bibliothèque (et conseillé par la bibliothécaire) ; un autre a apporté Le Journal d’un chat assassin (Anne Fine, l’école des loisirs) parce que le livre lui avait été offert par son instituteur venu lui rendre visite alors qu’il était hospitalisé ; une troisième a choisi Une troisième vengeance de Robert Poutijard de Jean-Claude Mourlevat, livre « hérité » de sa sieur aînée. C’est peu sur quatre classes et presque cent livres présentés.
Troisième constat : chaque livre choisi est associé à une histoire personnelle, à des émotions, des souvenirs et, surtout, des relations à d’autres personnes. Cadeaux d’anniversaire ou de Noël (provenant souvent des grands-parents, plus exactement des grands-mères, mais aussi de tantes ou d’autres adultes). Livres achetés avec l’argent de poche dans des grandes surfaces, plus rarement en librairie, dans une occasion particulière. Livres compagnons depuis des années qui ont place sur la table de nuit ou le bureau. Livres « transmis » par un frère ou une sœur aînés, par des parents (la série des « Alice » donnes par une mère à sa fille ; ou un volume de Tintin offert par un père à son fils). Livres liés à un loisir (ainsi le documentaire sur le football fièrement présenté par une fille de CM2) et, en quelque sorte, « identitaires ». Bref, un livre, c’est un moment de vie, une expérience, un événement, une part de soi.
Quatrième constat : tout cela témoigne de pratiques culturelles autour du livre en partie ignorées des médiateurs parce que les livres échangés (et lus !) ne font pas partie de ceux qu’ils considèrent de « vrais » livres. Ces pratiques sont très diverses d’une famille à l’autre (car elles se développent au sein du milieu familial). Par exemple, certains enfants ont dans leur chambre un endroit où ils rangent leurs livres (bibliothèque, armoire, rayonnage), alors que dans d’autres familles, tous les livres sont stockés dans un endroit commun où chacun peut se servir librement.
Ce sont des pratiques culturelles qui se transmettent à travers des livres « intemporels » (on l’a vu pour les albums de Tintin ou les séries type « Alice » et « Le club des 5 »). Souvent, les livres ainsi transmis sont ceux-là même que les parents lisaient quand ils étaient enfants et sont conservés dans la maison des grands-parents. Une élève de CM2 parle justement d’« initiation » : « c’est mon père qui m’a initiée aux albums de Lucky Luke », dit-elle.
Les relations entre frères et soeurs jouent un grand rôle. Un garçon de CM2 explique ainsi qu’il collectionne avec son frère aîné les albums de Picsou (ils en ont plus de 300). Une fille raconte que sa sieur plus âgée (déjà lycéenne) se débarrasse de ses livres en les stockant chez sa sieur cadette, mais sans céder son droit de propriété ! Et la cadette lit les livres ainsi « prêtés » par son aînée. D’une manière générale, il semble important quand on est enfant d’avoir un « lecteur réfèrent » plus âgé, lecteur modèle auquel on peut s’identifier. A l’inverse, les enfants que j’ai rencontrés, jouent parfois ce rôle de « lecteur réfèrent » pour leurs frères et sœurs plus jeunes ou des enfants de leur entourage, à qui, notamment, ils font la lecture à haute voix.
2) QUELQUES ÉLÉMENTS DE RÉFLEXION
► je suis bien décidé à renouveler l’expérience ; les rencontres ainsi organisées ont été des moments de vrai dialogue (entrecoupé de lectures à haute voix) pendant lesquels, à travers les livres, grâce à eux, les enfants ont pu parler d’eux-mêmes ;
► ces échanges devraient être réguliers en classe ou en bibliothèque, car ils permettent aux jeunes lecteurs de partager leurs savoirs sur la lecture, de créer des liens entre eux par les livres, de donner sens ainsi à la lecture (considérée comme pratique culturelle) et d’enrichir leurs représentations sur les livres. Ainsi, je demandais à une fille de CM2 à qui, dans sa classe, elle conseillerait le roman de fantasy qu’elle venait de lire. Réponse spontanée : « Aux garçons, car c’est un roman d’action ». Ce qui a aussitôt suscité un vif débat. Favoriser ces échanges, c’est développer des sociabilités autour du livre, nourrir une pratique toujours plus diversifiée, accompagner les jeunes lecteurs dans leur parcours.
► les pratiques familiales de lecture sont trop souvent ignorées parce qu’elles ne sont pas conformes aux pratiques de l’Ecole et des bibliothèques ; or, on peut penser que une politique efficace de promotion de la lecture devrait davantage impliquer les familles. Non pour leur dicter des pratiques « normées », mais pour établir des passerelles entre pratiques « populaires » et pratiques plus « savantes » (termes
à employer naturellement avec précaution). On peut craindre, en effet, que les jeunes lecteurs ne voient pas de lien entre lectures privées et lectures scolaires, entre pratiques de lecture familiales et rapport à la lecture favorisé par les bibliothèques.
3) POUR D’AUTRES RENCONTRES LORS DES SALONS DU LIVRE
Les rencontres auteur-illustrateur et classes (ou groupes de jeunes lecteurs) se sont figées dans un modèle d’échange questions/réponses, agrémentées dans le meilleur des cas de lectures et présentations de « travaux d’élèves ». Il est temps d’imaginer d’autres formes de rencontres répondant davantage aux besoins des jeunes lecteurs. C’est ce qui a été expérimenté lors de l’édition 2013 de « Rêve oh livres » à La (Taux de Fonds. L’idée de base est de permettre aux élèves de rencontrer des lecteurs adultes. Il est important de présenter aux enfants et adolescents des images de lecteurs le plus diversifiées possible afin qu’ils puissent s’identifier à l’un d’entre eux. Concrètement une demi-journée de rencontres se déroule ainsi, en trois temps (dans un ordre variable) :
► 5 classes (entre 8 et 15 ans) forment 10 groupes en mélangeant les âges.
► Chaque groupe fait un parcours en 3 temps dans 3 lieux différents de la ville (1. Rencontre avec un auteur ou un illustrateur ; 2. Rencontre avec un lecteur adulte ; 3. Un temps d’échange de livres sur un stand de book-crossing sur le salon).
N.B. : Les groupes ne savent pas à l’avance quel auteur ou illustrateur ils vont rencontrer parmi les 3 participants au projet Cela suppose donc un autre mode de préparation à la rencontre qui se déroulera autour d’un échange sur la lecture et les livres. Cela permettra en amont de proposer aux élèves un grand choix de livres, des albums aux romans pour adolescents, qu’ils pourront parcourir ou lire très librement, sans considération de catégories d’âge, et sans obligation de « produire » quoi que soit après leur lecture.
Les lecteurs adultes : on peut imaginer des lecteurs d’âge et de profession différents, leur point commun est un rapport personnel et fort avec la lecture. Une façon simple de procéder est de demander au « lecteur témoin » d’apporter tous les écrits (revues, journaux, livres...) qu’il a consultés la semaine précédente à la rencontre. Ou bien de raconter son histoire de lecteur, en s’appuyant sur les livres qui l’ont jalonnée.
Le stand de book-crossing : les élèves participant sont invités à apporter un livre qu’ils déposeront au stand en échange de quoi ils pourront choisir et emporter un livre. L’objectif est de susciter des échanges et une sociabilité autour des livres. Les élèves seront accueillis par des animateurs. On peut, par exemple, leur proposer de placer le livre qu’ils ont apporté auprès d’un livre « apparenté », selon un critère qu’ils définiront eux-mêmes (livre de même genre, même format, même couleur, même auteur, etc.).
Le stand de book-crossing peut fonctionner pendant toute la durée du salon.
[1] J’évoque dans ce texte les rencontres « classiques », hors ateliers d’écriture.
[2] J’emploie indifféremment les termes « élèves » et « enfants » dans la mesure où les rencontres sont presque toujours organisées dans le cadre scolaire, que ce soit à l’initiative directe d’une école ou par l’intermédiaire d’une bibliothèque.
[3] En France, il est plus souvent question de « promotion du livre », « salon ou fête du livre », que de « promotion ou fête de la lecture et des lecteurs ».
[4] J’entends famille au sens large (parents, fratrie, grands-parents, etc.)
[5] Penser en priorité au personnel non enseignant de l’école.
[6] Un bon moyen pour encourager les familles est de fixer un jour « événement » où seront organisées des lectures familiales ; les familles volontaires s’inscrivent sur un site internet où sont recensées et partagées toutes les initiatives. On sait ainsi qu’à telle heure, dans tel lieu, se déroulera la lecture de tel texte (action organisée régulièrement en Italie et en République tchèque par des écoles ou des associations).
[7] Voir document joint.
[8] Une remarque : si la rencontre a lieu à la bibliothèque, ¡I faut que les enfants aient la possibilité d’emprunter des livres juste avant ou après la rencontre. Trop souvent, ils ont juste le temps de traverser les rayons sans pouvoir regarder, ouvrir, lire ou emprunter les documents présentés !
[9] Hé, oui, dans plus de la moitié des établissements où j’ai été accueilli (en France, pas à l’étranger), ces gestes d’accueil sont oubliés...
[10] Dans mon cas, je rappelle que je suis également traducteur de l’allemand et de l’italien, ce qui permet d’élargir considérablement le choix des livres proposés aux élèves.
[11] Le CRDP de Montpellier a publié un CD avec un choix d’histoires pressées ; par ailleurs, j’ai écrit un conte musical, « Anna, Léo et le gros ours de l’armoire » (Actes Sud Junior) et un livre CD de comptines mises en musique par Hervé SUHUBIETTE (Didier jeunesse).
[12] Voir, notamment : « Et crac ! », « Gâteaux et chapeaux », « Asticots », « Amanda chocolat », « Attention, enfant sages ! », « Tomaso et les trois ogresses », les trois volumes des « Histoires minute », « La bouche pleine », « Rien dire », ainsi que de nombreux textes et passages isolés dans les autres livres.