Bonnes pages
« Le vicomte pourfendu »
Italo CALVINO
... Les gens qui m’attiraient le plus, à présent, étaient les huguenots qui habitaient le Val-des-Joncs. C’étaient des réfugiés de France, pays où le roi faisait couper en morceaux tous ceux qui suivaient leur religion. En traversant les montagnes, ils avaient perdu leurs livres et leurs objets sacrés si bien qu’ils n’avaient plus ni bible à lire, ni messe à dire, ni hymnes à chanter, ni prière à réciter. Méfiants comme le sont tous ceux qui ont traversé des persécutions, et vivent au milieu de gens d’une foi différente, ils n’avaient jamais plus voulu recevoir aucun livre religieux ni écouter aucun conseil sur la manière de célébrer leur culte. Si quelqu’un venait les chercher en se disant un de leurs frères huguenots, ils craignaient que ce fût un émissaire du pape déguisé et s’enfermaient dans le silence. C’est ainsi qu’ils s’étaient mis à cultiver les dures terres du Val-des-Joncs et s’échinaient à travailler, hommes et femmes, devançant l’aube et continuant après le coucher du soleil dans l’espoir que la grâce les illuminerait. Peu au courant de ce qui était péché, pour être sûrs de ne pas se tromper, ils multipliaient les interdictions et en étaient réduits à se regarder les uns les autres avec des yeux sévères pour surveiller le moindre geste trahissant une intention coupable. Se rappelant confusément leurs discussions religieuses, ils s’abstenaient de nommer Dieu ou d’employer toute autre expression religieuse de peur de parler de façon sacrilège. C’est ainsi qu’ils ne suivaient aucun culte réglé et n’osaient sans doute même pas formuler des idées sur des sujets de foi, tout en gardant une gravité absorbée comme s’ils ne cessaient d’y penser. Au contraire, les préceptes de leur agriculture avaient pris, avec le temps, valeur de commandements : de même les habitudes parcimonieuses auxquelles ils s’étaient astreints et les vertus domestiques de leurs femmes...