Editorial

« Demain, dès l’aube... »

Les mouvements pédagogiques sont-ils menacés aujourd’hui ? Et, face à cette menace éventuelle, que faire ? L’AFL est-elle à ce point has been qu’elle réunisse dans le dossier de la 133ème revue de ses Actes de lecture, des textes datant de trente ans et plus ? lorsqu’on lit, au hasard de certains premiers numéros...

Le clivage entre lecteurs et non-lecteurs recoupe le partage social entre le pouvoir et l’exclusion, entre les classes dominantes et ceux qui exécutent. Aussi la lecture apparaît-elle, dans cet affrontement, comme un instrument de conquête, par d’autres acteurs, d’un pouvoir bien avant d’être un moyen de loisir ou d’évasion. « L’entrée en lecture » de nouvelles couches sociales implique que lecture et écriture deviennent les outils de pensée d’une expérience sociale renouvelée ; elle suppose la recherche de nouveaux points de vue sur une réalité plus large que l’écrit aide à concevoir et à changer, l’invention simultanée et réciproque de nouveaux rapports, de nouveaux écrits et de nouveaux lecteurs. En ce sens, on devient lecteur en transformant la situation qui fait qu ’on ne l’est pas.

ou...

Il faut donc déscolariser la lecture. Si l’alphabétisation était, et pour cause, un apprentissage scolaire, la lecture est un apprentissage social, de même nature que l’apprentissage de la communication orale. Il en sera de la lecture comme de la parole : si l’apprentissage se fait à travers les pratiques familiales et sociales, alors et alors seulement, l’école pourra jouer un rôle essentiel d’aide et de réduction des inégalités. En affirmant que la lecture est un apprentissage social, on ne crée pas une situation nouvelle, on ne fait qu’élucider les mécanismes de l’inégalité scolaire. Ce serait, au contraire, en continuant de charger l’école de ce qu’elle ne peut faire qu’on perpétuerait les injustices et les illusions.

ou encore...

La promotion collective, à l’inverse de la réussite individuelle, invite à poser le problème de la manière suivante : plutôt que de chercher de quels savoirs un individu doit être doté pour s’insérer le plus haut possible dans une société inégalitaire, demandons-nous quels savoirs sont nécessaires pour réduire les aspects inégalitaires de la société et dans quelles circonstances ils peuvent se développer. On pressent bien que ce ne sont pas les mêmes.

ou enfin...

Ainsi, apprendre à lire n’est pas recevoir un savoir existant, c’est transformer la situation qui fait qu’on ne sait pas lire. Faire en sorte que l’individu apprenne dans et pour le déplacement des limites de son statut, dans et par la modification de ce qui fait que les choses et la relation qu’il a avec elles sont ce qu’elles sont, c’est être dans la promotion collective par opposition à la réussite individuelle. Ce qui se construit alors, c’est du Savoir en tant que Pouvoir de transformer, permettant ainsi au plus grand nombre de s’impliquer dans l’élargissement des bases sociales de sa production. Ce qui est en question, c’est la transformation générale des rapports de production, et le Savoir n échappe pas à la règle.

...peut-on, sincèrement, doter ces extraits d’un visage passéiste ? Cependant, même si leur relecture peut être d’une incontestable urgence, justifient-ils vraiment une nouvelle publication des textes dont ils sont issus ?

Nous répondrons, assurément, oui !

Car, si une relecture du passé s’impose, n’est-ce pas du fait de l’immobilisme et de la tristesse régnant aujourd’hui ? L’idéologie, partagée par les droites et les « gauches » de gouvernement, entérine, en effet, des présupposés sur l’écrit portés par l’élitisme, dit républicain, et destinés à figer davantage les rapports sociaux existants. Il suffit de lire, pour s’en convaincre, les quatre témoignages qui suivent, qu’ils traitent de lecture ou de l’élitisme républicain ...

L’étape charnière de la lecture, c’est le passage d’une unité visuelle à une unité auditive. C’est donc sur cette opération que donc se focaliser tous les efforts. [1]

Apprendre à lire, c’est d’abord maîtriser l’acte technique de lire, c’est-à-dire pouvoir déchiffrer sans se tromper un texte et de manière suffisamment fluide (...], quand on parle de la lecture, (on parle) de maîtriser le code [...] (La) grande question c’est de savoir s’il faut travailler (la compréhension de l’écrit) sur le même temps que celui consacré à la lecture elle-même. [2]

Tout d’abord, la logique du mérite hypertrophie ce qui n’est qu’une définition des fonctions de l’école, classer les élèves. Or, la sélection, l’excellence et la seule logique de promotion individuelle, ne peuvent être les seules priorités de l’école, qui vise théoriquement l’éducation de tous. Une école du pur mérite, réduite à un vaste espace de compétition mettant en exergue les inégalités entre élèves, compromettrait sérieusement des pans entiers de ses missions éducatives et engendrerait de plus des gaspillages spécifiques. [3]

L’école française demeure, au XXIe siècle, otage des idées qui l’ont vu naître à la fin du XIXe : distinguer une petite élite sans se soucier d’élever suffisamment le niveau des autres. Pour certains, peu nombreux, la méritocratie scolaire est une course aux meilleures positions ; pour d’autres, très nombreux, elle se traduit par une relégation rapide et, désormais particulièrement coûteuse, sur le marché du travail. Au total, la France qui a longtemps cru disposer de la meilleure école du monde fait figure de mauvaise élève dans sa catégorie, celle des pays riches et développés. [4]

Dès lors, face à la négation, au cours de ces 35 dernières années, de ce qui avait été porté par les idées et les pratiques issues de la Résistance, comment ne pas sentir l’intérêt du rappel de quelques propositions présentes dans ce dossier des A.L. n°133, pour encourager un retour de dynamique ?

La place des Actes de lecture dans ce combat est évidente. Prévenir en conséquence la menace de leur tarissement, par renoncement ou par ressassement, leur permettre de retrouver leur dimension fondatrice de creuset en en faisant résolument l’endroit ouvert où vont s’exprimer idées et conflits afin que soient relancées des recherches au service d’une nécessaire promotion collective ; des recherches qui partent humblement d’une analyse des ouvertures encore possibles compte tenu des ambitions et des énergies mobilisables...

Et si le dossier de ce numéro et l’actualité qu’il évoque pouvaient ébaucher un tremplin vers un nouvel engagement de l’association ? La plateforme numérique elsa dessine l’opportunité d’élargir cette étape à tous les lieux où se rencontre, s’apprend et se perfectionne le français écrit comme outil de culture.

N’est-il pas temps, alors, de faire de l’AFL une Association Francophone pour la Lecture qui apportera, à travers un réseau international de pratiques et de recherches, sa contribution à une meilleure connaissance de la maîtrise libérée, quelle que soit la langue, de cette indispensable technologie de l’intellect qu’offre un langage écrit ?

« Demain, dès l’aube... »

[1Stanislas DEHAENE, Les neurones de la lecture, Odile Jacob, 2007.

[2Anne-Claudine OLLER, émission Permis de penser, France Inter, 3 octobre 2015 ; Sandrine GARCIA et Anne-Claudine OLLER, Réapprendre à lire, de la querelle des méthodes à l’action pédagogique, Seuil, 2015.

[3Marie DURU-BELLAT, grand résumé de son ouvrage Le mérite contre la justice, Paris, Presse de Sciences Po, 2009, par son auteur, site Sociologies.

[4Christian BAUDELOT et Roger ESTABLET, École : la faillite de l’élitisme républicain, alternatives économiques, article web, 2010, à propos de leur ouvrage : L’élitisme républicain. L’école française à l’épreuve des comparaisons internationales, Éditions du Seuil, coll. « La république des idées », 2009.