Dossier
Introduction
Cette manière de devenir et d’être lecteur ; ou danseur, ou sociologue, ou couturier, ou citoyen et, dans tous les cas acteur — pas seulement de théâtre ou de cinéma ! — est un modus operandi qui nécessite la plongée dans un rapport social qu’accompagne, de l’intérieur, un enseignement bien différent de celui qui vise, de l’extérieur, la transmission de mécanismes « primaires » qu’il faudra ensuite assembler. Aucun apprentissage individuel d’un langage n’est isolable de la situation dans laquelle son exercice est nécessaire à d’autres. La lecture, ça s’apprend ; le mécanisme alphabétique, ça s’enseigne !
C’est pourquoi l’extrait de Bourdieu qui sert de base au premier texte de ce dossier introduit bien le second, Analphabètes de tous les pays qui ne vous unirez jamais..., dont le titre rêverait d’être démenti. Ce texte a été écrit l’année internationale de l’alphabétisation de 1990, laquelle diffère assez peu dans ses présupposés de ce qui anime les journées récentes organisées par l’Unesco. Priorité y semble donner à du structurel, au recrutement, à la formation et au salaire des enseignants mais, par souci de respecter l’indépendance des nations, bien peu à des réflexions pédagogiques prenant appui sur des recherches-actions.
Le troisième texte est extrait de l’intervention du Directeur du livre du Ministère de la Culture qui insiste, cette année-là, sur la globalité nécessaire aux actions de lutte contre l’illettrisme (et non contre l’analphabétisme) et donc sur l’ouverture de l’école au milieu extérieur. Parler d’éducateur plutôt que d’enseignant...
Le quatrième texte, Madani, décrit la plongée dans l’écrit d’adultes analphabètes mis en situation d’avoir besoin d’écrits dans la vie quotidienne de leur groupe. Cette situation est assez facile à transposer avec des adolescents. Il n’en va pas de même, dans les écoles, avec les enfants très jeunes. Ils seraient encore trop petits pour « comprendre », même chez les enseignants les plus détendus. Mais que sait-on de ce que comprend un bébé de 3 jours ? Et pourtant, on se parle devant lui ; et même, on lui parle, en se penchant au-dessus de lui alors qu’il n’a pas encore « les yeux en face des trous » et on l’appelle ma p’tite puce en lui frottant le ventre... Et même, on laisse lui parler son frère de 3 ans qui fait encore « plein de fautes » de grammaire ! Tous les langages sont des manières de donner et de recevoir en situation, sauf ceux que l’école enseigne...
La section de l’UNESCO chargée de l’appui et de la coordination de l’agenda Éducation 2030 s’est intéressée à la nouvelle plateforme informatique développée par l’AFL sous le nom d’ELSA web. Afin de collaborer en confiance, il nous semble nécessaire de préciser la spécificité de nos travaux et d’éclairer la manière dont ceux-ci pourraient alimenter des échanges à venir. En effet, ce n’est pas par inadvertance que, dès le début, l’AFL a préféré le terme de lecturisation pour désigner la volonté et la manière d’aider des populations à utiliser l’écrit pour penser la globalité de leur quotidien. Ce terme fait écho à la définition que donne l’OCDE du mot « littératie » : « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités » mais en y intégrant la spécificité irremplaçable qu’offre tout langage écrit — y compris lorsqu’il n’est pas alphabétique ! — d’être l’outil qui permet de recourir aux fonctions intellectuelles que Jack Goody décrit sous le terme de raison graphique. C’est en effet — comme pour tout langage (oral, mathématique, écrit, musical, gestuel, pictural, etc.) — d’une manière supplémentaire d’être et de penser qu’il s’agit, manière dont l’humanité s’est dotée lorsqu’elle a ressenti le besoin d’élargir le champ des points de vue, des analyses et des actions sur le monde dont une collectivité se dote pour le (et se) changer.