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« Empêcher de lire... (En péché de lire...) »

Jean-Pierre LEPRI

Le pape de l’an mil, Sylvestre II, avait une
réputation de magicien parce qu’il lisait des livres [1]

Les mots sont des pistolets chargés. [2]

Plus que toute autre création humaine, le livre est le
fléau des dictatures. [3]

Dans les A.L. 134 [4], J.P. Lepri développait l’idée que la langue écrite est une langue à elle seule, à apprendre en la pratiquant. Il poursuit ici sa réflexion en se plaçant du côté des apprentissages : pourquoi la langue écrite n’est pas enseignée comme toute autre langue ? Pourquoi tant de résistances à la mise en place de situations différentes d’apprentissage ? Quels procédés sont à l’œuvre pour combattre toute tentative de changement ?

Lire est un péché : c’est, en effet, à la fois un plaisir irrésistible et un pouvoir. C’est le pouvoir de m’informer, de réfléchir, de comprendre... autrement et indépendamment de la voie sonore. Et il n’y a pas d’heure pour lire... Aussi, les pouvoirs en place — de quelque nature qu’ils soient — ne voient pas d’un bon œil que l’écrit soit facilement accessible à tous. « Depuis le temps des salles d’écriture de Mésopotamie et d’Egypte, on soupçonne le savoir-faire du lecteur d’être une magie dangereuse [5] », comme le remarque Alberto Manguel. Aussi les pouvoirs en place usent-ils, de nos jours encore, de tous les moyens pour empêcher la lecture.

Les dominants fondent en effet leur pouvoir sur leur facilité d’accès à l’écrit [6]. Ainsi, tous les grand-prêtres, de quelque religion qu’ils soient, sont ceux qui détiennent Le Texte et savent le lire — que ce soit le Livre (sacré) ou les entrailles du poulet sacrifié. Les politiques et les administrateurs fondent également leur pouvoir sur leur capacité à é-dicter et à appliquer les textes qui font (leur) Loi — textes souvent inaccessibles, matériellement et intellectuellement, aux humbles justiciables et aux administrés [7]. Les scientifiques fondent une bonne part de leur autorité sur le nombre d’articles publiés et le nombre de fois où leurs écrits sont cités. Le pouvoir des médias est également fondé sur l’écriture. Tous les programmes audio ou audiovisuels ont un synopsis ou un scénario écrit, dissimulé aux auditeurs et au public en général. Il n’est pas de film, de chanson, d’animation, de débat, d’émission... qui n’ait un support écrit, lors de sa préparation, comme pendant son déroulement (notes, fiches, prompteur...). Enfin, en économie, les producteurs-manipulateurs s’appuient sur des études écrites, souvent inaccessibles aux consommateurs... L’écrit, sa maîtrise et son contrôle, sont bien du côté du Pouvoir.

Les dominants contrôlent l’accès à l’écrit de deux manières. D’une part, ils limitent voire obturent l’accès aux textes. D’autre part, ils réduisent ou empêchent toute capacité de lire hors de leur contrôle. Les modalités de ces deux types d’interventions peuvent être dures [8] ou douces, mais elles sont toujours fermes.

Ainsi, au cours des siècles, la production des écrits est dûment contrôlée et filtrée (imprimatur, censure, interdictions...). Des auteurs-enquêteurs sont tués avant même de terminer leur article — par des fatwas notamment. Ou des imprimeries ne trouvent plus de papier à acheter. Si néanmoins des textes « impurs » arrivent à paraître, leur distribution est alors interdite. Ou bien ils sont achetés en masse et disparaissent des kiosques ou des librairies. Ou encore, ils sont carrément brûlés [9].
Seuls les livres officiels sont autorisés, voire distribués gratuitement ou presque [10]. C’est flagrant dans les pays ouvertement totalitaires. Mais même dans les démocraties, il est encore des livres ouvertement interdits [11] et des « enfers » [12]... Un autre moyen, récent, de neutraliser certains écrits est de les noyer dans un flot débordant d’écrits inutiles et superficiels (internet, presse écrite, éditions de masse...) — entre lesquels ils passent effectivement inaperçus. Et les sollicitations incessantes perturbent l’attention, la concentration — le zapping à côté et entre les écrits est une forme d’encouragement à ne pas lire.

TUÉS POUR DES ÉCRITS

Nous n’oublions pas, le 10 novembre 1995, Ken Saro-Wiwa fut exécuté par la dictature militaire nigériane parce qu’il avait dit la vérité. Et puis, l’assassinat d’Anna Politkovskaya en Russie, le 7 octobre 2006 et celui de Hrant Dink en Turquie, le 19 janvier 2007, sont les exemples les plus criants et révoltants du crime.

Pour mémoire, envoyés de la RFI au Mali, Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été assassinés le 2 novembre 2013. Depuis leur mort atroce, le sang ne cesse de couler. Charlie Hebdo a été réduit en cendres au cœur de Paris. Eisa Cayat, Jean Cabut, Philippe Honoré, Bernard Verlhac, Georges Wolinski, Stéphane Charbonnier, Bernard Maris et Mustapha Ourrad ont été abattus injustement. Partout, la plume et le crayon continuent d’être confisqués ou brisés. Dessins, chansons, poèmes sont des cibles visées par le pouvoir politique arbitraire, le fanatisme et l’intolérance religieux, la surveillance de la police secrète, les grands crimes organisés.

Durant les 12 derniers mois, depuis le 2 novembre 2014, selon PEN International, au moins 49 écrivains, poètes, journalistes, blogueurs, dessinateurs humoristiques, correcteurs et cinéastes ont été assassinés, en toute impunité. Le Comité des Écrivains en prison enregistre environ 900 cas d’attaques contre nos porteurs de rêves et d’aventures, témoins des réalités humaines à travers la planète.

www.epochtimes.fr/persecutes-menaces-de-mort-prives-de-li-berte-les-ecrivains-et-journalistes-sur-les-routes-de-lexil-9288.html

Parallèlement au contrôle de l’accès au livre, la possibilité de lire est dûment empêchée. D’une part, les dominants discréditent l’interprétation « déviante » de ces écrits « sacrilèges » ou « hérétiques ». Soit ils les condamnent — textes et auteurs (autodafés, bûchers, prisons [13], goulags...) —, soit ils les réduisent dans et sous une édition massive du dogme « véritable », soit encore ils les critiquent, soit enfin ils les étouffent [14]. D’autre part, ils minimisent et empêchent l’acquisition de la compétence en lecture. Et quoi de plus subtil que de le faire sous couvert « d’apprendre à lire » ou de « lutte contre l’illettrisme » ? Contrairement à une idée reçue, en effet, l’école n’enseigne pas à lire, mais plutôt à ne pas lire [15]. Ceux qui l’instituèrent, à la fin du 19e siècle, en Europe, ne s’en sont pas cachés : « Les réformateurs réclamaient une pratique élémentaire de la lecture, de l’écriture et du calcul : il n’était pas question que l’élite des litterati soit plus nombreuse en 1900 qu’en 1200 [16] ». Quant à la « lutte contre l’illettrisme », elle est le fait des lettrés qui affirment ainsi leur hégémonie sur les illettrés [17]. Au mieux, les illettrés sont alpha-bêtisés — et non lecturisés [18] — et cantonnés à un registre supposé « fonctionnel [19] ». Dans le même temps, le rôle de l’écriture dans la justification du pouvoir est escamoté.

Dans notre foyer populaire de quartier on lisait sur tout, et chacun arrivait avec que ce soit Libé, Monde libertaire, Coran, Évangile, paroles de Bouddha, des Amérindiens ou des tribus Kanakes, Canards censurés ou visités parles plombiers de gouvernants bien-pensants, des Matin, des Charlie et d’autres qui ont disparu foute de combattants ou de lecteurs.

Et on lisait et on cherchait ce qui était et devait nous aider à prolonger ces instants de chaleur humaine.

Vivre et partager des moments communautaires en citoyens du monde. La phobie c’était d’être ou de rester désinformés par des sectes, des extrémistes, et surtout les cinglés du pouvoir.

Savoir ou chercher à savoir, pouvoir lire s’informer et se dire et redire ce qu’on en pense pour notre quartier, nos gosses, nos amis.

Et surtout l’écrire et même si ça déplaît aux voisins si bien lotis.

Didier Michon, Correspondance privée du 12 janvier 2015

La meilleure parade contre ces quatre formes foisonnantes d’empêchements est « le savoir et la conscience » de ces empêchements... Ce que permet précisément le lire. « Choisir/élire » (eligere) et « intelligence » (intelligere) n’ont-ils pas la même racine que « lire » (legere [20]) ?

Deux romans de science-fiction - laquelle, selon Bradbury « décrit la réalité, alors que la Fantasy décrit l’irréel » - traitent de l’aversion des puissants envers le livre (mais aussi de la puissance de la lecture) :

Ray BRADBURY, Fahrenheit 451, Folio, 2000 (1953), 224p. Montag est un pompier du futur d’un genre particulier : il brûle les livres. Jusqu’au jour où il se met à en lire, refuse le bonheur obligatoire et rêve d’un monde perdu où la littérature et l’imaginaire ne seraient pas bannis. Devenant du coup un dangereux criminel... A inspiré le film Fahrenheit 451 de François Truffaut.

Cécile COULON, Le rire du grand blessé, Points, 2015, 144p. Dans un monde totalitaire où la lecture publique est devenue un outil idéologique de manipulation des masses, le jeune agent 1075 garantit la sécurité du système. Il a pour obligation de ne jamais apprendre à lire et de bannir tout contact avec l’écrit. Mais, à l’hôpital, 1075 assiste un jour à une lecture donnée dans le service pédiatrique...

Une étude plus complète :
Fernando BÂF2, Histoire universelle de la destruction des livres, Fayard, 2008(2004) (1997)380,527 p., trad. Nelly Lhermillier.

Et un exemple de « résistants » :
Michel 0SS0R6UINF, Les Gardiens des livres, Interférences, 2003, 115 p., trad. Sophie Benech. Moscou, 1919. Sur les décombres d’une Russie meurtrie par la guerre civile et la révolution, on brûle les livres pour se chauffer, on les troque contre de la farine et des harengs. À l’instigation de Mikhaïl Ossorguine, journaliste et romancier, une poignée d’intellectuels va pourtant fonder une librairie qui deviendra légendaire.

« Empêcher de lire... (En péché de lire...) »

[1Ce qui lui permit d’accroître le pouvoir de l’Église en inspirant à la population des erreurs métaphysiques (Bertrand RUSSELL, Prix Nobel, Le Pouvoir, Syllepse, p. 27).

[2Jean-Paul SARTRE, « Que peut la littérature ? », NRF, n°609, sept 2014, p.36 et Situations II, Gallimard, p.103. De même :« Les mots sont des armes de construction massive, car ils produisent du sens » (Michaëlle Jean, d’origine haïtienne, réfugiée politique au Canada ; secrétaire générale de la Francophonie - interview in Valeurs mutualistes, MGEN, n°302, juin 2016, p.15). Mais les mots peuvent être alors, tout aussi bien, des armes de destruction massive - ce qu’ils semblent être souvent. L’échange verbal est bien un moyen d’influencer l’autre, de justifier sa domination - tout comme corollairement ils peuvent être un moyen de s’extraire de la domination. Ce qui révèle la puissance des mots et la force de qui les maîtrise.

[3Alberto MANGUEL.

[4Le français n’est pas une langue !, Jean-Pierre LEPRI, A.L.n°134, p.20.

[5Le Voyageur et la tour, Actes Sud, p.118.

[6Ainsi Moïse, par exemple, brandissant les Tables de la Loi gravée sur deux plaques de pierre...

[7Voir, par exemple : Esa MARGUIN-HAMON, Le Pouvoir en actes, Archives nationales/Somogy. « La fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement » (Claude LÉVI-STRAUSS, Tristes tropiques, Pion, p.344.

[8Pour des interprétations non conformes, des êtres humains ont été enfermés dans des geôles, des goulags, des camps de redressement…, voire fusillés ou brûlés vifs...

[9L’autodafé de Hitler et Goebbels du 10 mai 1933, à Berlin, est encore dans les mémoires. Mais ce ne fut pas la seule destruction de livres de l’histoire des hommes : voir Fernando BÀEZ, Histoire universelle de la destruction des livres, Fayard. Aussi : Denis MERKLEN, Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? Presses de l’ENSSIB. La disparition des livres du fait des pouvoirs est en œuvre dans les livres : 1984 (ORWELL), Fahrenheit 451 (BRADBURY) ou Le Meilleur des mondes (HUXLEY).

[10Tel le Petit livre rouge de Mao, mais encore les œuvres de Lénine, Kim II Jong, etc.

[11En France, c’est notamment dans le cadre et au titre de la protection de l’enfance que des publications sont, en 2016, encore interdites.

[12Rayons d’une bibliothèque, d’accès restreint et regroupant pour l’essentiel des ouvrages jugés licencieux ou « contraires aux bonnes mœurs » (selon les époques : érotique, pornographique, choquant, obscène, etc.). Cf., dans le Nom de la rose, le moine (aveugle) qui défend l’accès au livre sur le rire, jusqu’à la mort - celle du lecteur (en empoisonnant les pages que le doigt retourne) et la sienne.

[13Henri-Jean MARTIN et ses collaborateurs montrent bien les bûchers et les morts qui jalonnent l’histoire du livre, tout comme, corollairement, sa puissance dans la diffusion de la Réforme, par exemple : L’Apparition du livre, Albin Michel.

[14C’est la technique de l’herméneutique, des hérésies, de la critique de plus ou moins bonne foi, de l’édredon ou de l’étouffoir (le texte « déviant » n’a pas existé...

[15Déchiffrer n’est pas lire, déchiffrer empêche surtout de lire. Nous nous en sommes expliqués ci-dessus, par exemple : « Lire, en trois mots ».

[16Michael CLANCHY, From Memory to written record, Wiley-Blackwell, cité in Oison, op. cit., p. 25. Et Jules FERRY n’a pas assuré autre chose : « Ceux qui sont plus forts sur le mécanisme ne comprennent rien à ce qu’ils Usent, tandis que les nôtres comprennent. Voilà l’esprit de nos réformes » (Congrès pédagogique des instituteurs du 19 avril 1881). Bruno BETTELHEIM remarquait : « La différence majeure entre les enfants qui apprennent à lire tout seuls chez eux et ceux qui ne le font qu’à l’école est que les premiers lisent des textes qui les fascinent, alors que les seconds apprennent à décoder et à identifier les mots à partir de textes qui ont le plus grand mépris de leur intelligence. » (La lecture et l’enfant, Robert Laffont)

[17Directement, car l’invention de l’illettrisme et de la lutte contre l’illettrisme sont le fait des lettrés dominants. Indirectement, comme modèle implicite vis-à-vis des autres : le pouvoir est bien du côté des lettrés. « La lutte contre l’analphabétisme se confond avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir » (Claude LÉVI-STRAUSS, op. cil, p.344).

[18Voir notamment Gérard DESHAYS, Un Illettrisme républicain, L’Harmattan.

[19Les conséquences en sont notamment des activités douteuses pour la compréhension des textes (comme sonoriser des mots dépourvus de sens...) et l’arbitraire du choix de ce qui serait fonctionnel (OLSON, op. ciL, p.303).

[20Le latin leqere vient d’une activité physique. Leqere connote « ramassage », « gerbage », « moisson » ou « cueillette » (Ivan ILLICH, Du Lisible au visible, in Œuvres complètes, Vol 2, Fayard, p.622).