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ENSEIGNER LA LANGUE FRANÇAISE

Le Ministère de l’Éducation nationale présentait le 9 novembre les nouveaux programmes de français lors d’une journée intitulée « Enseigner la langue française : nouveaux programmes, apports de chercheurs »...

En introduisant la journée, Mme Najat Vallaud-Belkacem affirme entre autres : « La maîtrise de la langue française est un enjeu fondamental. Sur elle s’édifient, au fil de la scolarité, les apprentissages futurs. Par elle, se façonne un rapport au monde et aux autres. Par elle, s’élabore aussi notre capacité à échanger, à dialoguer et à donner du sens à ce que nous vivons ».

De quel rapport parle-t-on ?

La Ministre poursuit : « Du plaisir de la lecture aux finesses de l’écriture, en passant par la rigueur de la pensée et de l’expression de soi, elle recouvre tant de domaines que ne pas conduire, en sa faveur, une action déterminée, serait non seulement renoncer à ce patrimoine que nous ont légué les femmes et les hommes qui nous ont précédés, mais ce serait aussi hypothéquer notre avenir ».

Mais... continue-t-elle : « Aujourd’hui, seuls 82% des jeunes 1 Tançais ont une bonne maîtrise de la lecture (données de ta Journée Défense et Citoyenneté). 8% sont des lecteurs médiocres et 10% sont en grande difficulté, proches de l’illettrisme. A l’entrée comme à la sortie du collège, un élève sur cinq — soit 150 000 enfants — ne maîtrise pas la lecture à un niveau suffisant pour lui garantir à terme une bonne insertion sociale et civique... les écarts installés antérieurement ne sont plus rattrapés après l’école élémentaire... on estime qu’à 4 ans, l’écart de pratique familiale du langage est d’environ 1 000 heures selon les origines sociales et qu’à l’entrée au CP, à 6 ans, il peut exister un différentiel de 1 000 mots maîtrisés entre les enfants selon leur milieu d’origine ».

Quand on vous dit qu’à 2 ans, l’apprentissage de la lecture continue !

Par ailleurs, Mme Vallaud-Belkacem s’inquiète des polémiques violentes autour de l’enseignement du français : « Comment peut-on sérieusement imaginer qu’une Ministre de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, puisse se dire : “Oh le français, non ce n’est pas essentiel, on verra ça plus tard, si on a le temps !" ?... C’est justement parce que je connais l’importance de la langue française, que je connais la valeur des mots, que je suis sidérée de voir la violence et la profonde injustice de certaines polémiques, qui n’hésitent pas à parler d’assassins pour qualifier des gens qui ont consacré leur vie professionnelle à l’école et dont l’engagement ne s’est jamais démenti ! ».

Plus loin, citant Alain Bentolila, elle ajoute : « Quand les mots font défaut, la discussion, le débat argumenté, qui font la vie d’une république et qui l’ont façonnée au fil des siècles, s’amenuisent, s’affaiblissent, et la violence resurgit ».

Devons-nous conclure que c’est par manque de vocabulaire que Carole Barjon (auteure de Mais qui sont les assassins de l’école ?) ou François Fillon tiennent des propos si violents à l’égard de l’école ou de ses acteurs ? Les difficultés ne viennent-elles que de cette carence ? Et si nous revenions à ce fameux rapport au monde du début ? Tous les enfants sont-ils égaux dans ce rapport ? Et leurs parents ?

LE DÉBAT DÉCISIF

À l’occasion de ce débat, M. Fillon, ancien Premier Ministre et candidat aux élections présidentielles de 2017, a lâché :
« L’échec de l’école n’est pas lié au collège, il est lié à l’apprentissage des fondamentaux. C’est pas la faute des enseignants, c’est la faute d’une caste de pédagogues prétentieux qui ont imposé des programmes jargonnants et qui ont pris en otage nos enfants au nom d’une idéologie égalitariste.

La première chose que je ferai si je suis Président de la République, c’est mettre fin aux fonctions de ceux qui ont la responsabilité de ces programmes. Il faut que, à l’école primaire, 75% du temps soit consacré aux fondamentaux. En laissant aux enseignants une liberté pédagogique pour appliquer les méthodes qui fonctionnent le mieux. Il faut d’ailleurs noter au passage que cette école primaire soit aussi l’école de l’apprentissage du respect de l’autorité et de la discipline.

Ensuite, il faut que les enfants qui ne maîtrisent pas les fondamentaux n’aillent pas au collège tant qu’ils ne les maîtrisent pas !

Il y a une obligation de résultats de l’Etat à transmettre les fondamentaux à tous les enfants, quelles que soient au fond leur rapidité et la filière qu’ils empruntent. Et la deuxième chose que je veux dire, à l’Université, je propose une sélection à travers un baccalauréat rénové. Avec moins d’épreuves et en prévenant les étudiants qu’ils doivent choisir les matières qui correspondent aux études universitaires qu’ils vont faire.

II y a un scandale en ce moment, la I rance est la risée du monde entier, parce que le gouvernement français est en train d’empêcher d’une certaine manière la sélection à l’entrée des masters. On va être le seul grand pays au monde où on est en train de créer un droit au master ! Ce qui montre à quel point il y a dans notre pays une vision de ces questions éducatives qui est empreinte d’idéologie et qui doit être combattue ! ».

Fondamentaux, autorité, disciplines, sélections, évictions... nous percevons l’absence d’idéologie, la connaissance du sujet, la compétence qui dégoulinent. Pardonnez l’ironie du commentaire...

DEPP

Note d’information n°28 de novembre 2016. Les performances en orthographe des élèves en fin d’école primaire.

La direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance vient de publier les résultats et conclusions d’une passation d’épreuve, la même, à plusieurs années d’intervalle : 1987, 2007 et 2015. L’épreuve de 1987 consistait à vérifier par la dictée le degré de maîtrise de l’orthographe de mots usuels et de règles orthographiques grammaticales (accords entre le sujet et le verbe, accords dans le groupe nominal, accords du participe passé)...

Il s’agit d’un texte d’une dizaine de lignes comprenant 67 mots et 16 signes de ponctuation, soit 83 items. Le texte ne présente pas de difficultés linguistiques particulières. En revanche, il met l’accent sur la gestion des chaînes d’accords et nécessite d’en assurer la continuité tout au long de la dictée.

Le nombre d’erreurs (nombre de mots mal orthographiés ou de signes de ponctuation erronés) avait augmenté de 3,7 points entre 1987 et 2007, passant de 10,6 à 14,3. Ce phénomène se confirme en 2015, les élèves faisant en moyenne 17,8 erreurs...

L’essentiel des difficultés relève de la non-application des règles grammaticales, notamment celle de l’accord entre le sujet et le verbe (connaissance des désinences verbales comme pour « tombait » qui passe de 87,1% de taux de réussite en 1987 à 55,8% en 2015), mais surtout celle des accords de l’adjectif (par exemple, pour « inquiets », le taux de réussite passe de 46,3% en 1987 à 25,7% en 2015), et du participe passé (seulement 35,1% des élèves écrivent correctement le mot « rentrés » en 2015 contre 66,8% en 1987). Sur le seul mot « perdus », la réussite passe de 69,9% à 35,6% entre 1987 et 2015, illustrant l’augmentation notable des erreurs grammaticales... Est-on autorisé à penser que la priorité donnée ces dernières dizaines d’années aux apprentissages techniques, bref, à mettre les élèves face à des tâches à une seule réponse et sans perspectives de socialisation... plutôt qu’à les entraîner à penser, à émettre des hypothèses et les valider, à comprendre, inférer, interpréter... Est-on autorisé à penser que cette priorité produit les effets que dénonce la DEPP aujourd’hui ?

Dans une note d’information de décembre 2013, la n°35, la même DEPP remarque que « la visée réflexive et formatrice d’un esprit critique, à travers l’étude de la langue, reste peu appréhendée à l’école comme au collège » ! Les rédacteurs de cette note ajoutent plus loin : « Lorsque l’on demande aux enseignants de français au collège quels objectifs ils assignent à l’enseignement de la langue, en leur proposant de classer par ordre de priorité les propositions suivantes : « connaître les règles du français », « parler correctement », « écrire correctement », « comprendre et analyser les textes », « réfléchir aux fonctionnements de la langue » et « développer l’esprit critique », ce sont « écrire correctement » et « parler correctement » qui s’imposent nettement. Plus de la moitié des enseignants les place en premier et deuxième choix. Suivent la compréhension et l’analyse des textes, le développement de l’esprit critique, la réflexion sur les fonctionnements de la langue, puis la connaissance des règles du français... ».

Diderot dirait : « Nous voilà devant le paradoxe de l’enseignant. Il souhaite une bonne maîtrise de la langue française, mais il évite de placer ses élèves en situation d’en user dans ses fondions les plus importantes : la compréhension, l’analyse, le métalangage, l’esprit critique... ».

Madame la Ministre insiste, dans son discours d’introduction de la journée « Enseigner la langue française... », sur l’importance de la formation des enseignants, de la coopération entre la recherche et la profession enseignante, mais peut-elle espérer faire évoluer cette formation et cette coopération en restant sous l’influence de ces « chercheurs » qui prodiguent les mêmes conseils depuis plusieurs décennies ?

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