Bonnes pages

« Imagination »

Dans cette classe de SEGPA où la littérature est monnaie courante, l’enseignante, cherche à coller au plus près des questions de ses élèves, sans superficialité ni renoncement. Des questions, ses élèves n’en manquent pas : pourquoi sont-ils en SEGPA, séparés des autres collégiens, à quelle orientation peuvent-ils prétendre, comment se faire une place dans ce monde qui fut, pour eux, d’emblée hostile... Pour bien poser les questions et tenter de les résoudre, rien de mieux que le commerce avec les grands écrivains. C’est ainsi que, dans cette classe, on négocie le sens, celui qui échappe si souvent Ce jour-là, après avoir présenté avec ferveur Romain Gary, un écrivain qui l’a impressionnée quand elle était jeune, l’enseignante lit et fait lire un extrait de La Promesse de l’aube, le moment où le fils annonce à sa mère qu’il a eu un zéro en maths et qu’elle répond : « Ils ne te comprennent pas. » Après lui avoir promis que son nom sera gravé un jour en lettres d’or sur les murs du lycée, elle décide d’aller voir les professeurs pour le leur dire. La rencontre parents/professeurs, pour une mauvaise note, les élèves de SEGPA connaissent bien ou en tout cas ils l’imaginent car ils n’y sont pas toujours associés. Et justement, c’est à un sujet d’imagination qu’Amo, comme ses camarades, est convié. Il écrit :

« Finalement la mère de Romain prend rendez-vous avec le professeur de mathématique.

- Bonjour.
 Bonjour votre fils a que des zéros en mathématique.
 Oui je sais il me le dit.
 Comment ça se fait ?
 A la maison il révise jamais
 Il faut qu’il commence à réviser.
 Ok je lui dirais et aussi l’année prochaine il veut faire écrivain.
 Il peut pas faire un CAP écrivain.
 Oui je sais mais il veut faire un CAP écrivain.
 D’abord il peut faire un CAP lecteur.
 D’accord je vais lui dire.

De retour à la maison :
- Romain t’es là ?
 Oui je suis là qu’est-ce qu’y a ?
 J’ai vu le professeur.
 Il a dit quoi.
 Qu’il fallait que tu révises et que tu fasses un CAP lecteur. »

Le texte commence par une résignation. De qui ? De Romain (l’enfant du roman), de la mère (fictive ou réelle), d’Arno (le narrateur) ? Finalement. À la fin de quelle rumination, pour clore quelle indécision, pour en finir avec quoi la mère de ce texte s’est-elle résolue à « prendre rendez-vous » avec le professeur ? Finalement, pour avoir la paix ou comme on se jette à l’eau. Les phrases sont courtes, jetées comme ces mots sur lesquels on ne souhaite pas s’appesantir, séparées de blocs de silence. On dit l’essentiel, on tait l’insondable. « Bonjour ». Ni monsieur, ni madame, ni « comment allez-vous ? » ni « asseyez-vous » aucun de ces termes favorables à l’établissement d’une communication. Ni d’un côté, ni de l’autre. Et tout de suite, comme si on n’avait pas trop de temps à consacrer à cet échange, le sujet est pointé (mis à l’index) : « votre fils ». Aucun prénom pour incarner la personne dont on parle et un pronom (votre) pour diriger la culpabilité vers la mère. Le « zéro » de La Promesse de l’aube, devient, dans la bouche du professeur d’Amo « que des zéros ». Que ça ! Rien d’autre. Pas une once de réussite, aucun espoir de progrès. Le reproche, brutal, se heurte à l’impassibilité de la mère : « Je sais il me le dit. ». « Je sais » (vous ne m’apprenez rien résistance sourde), « il me le dit » et non pas «  il me l’a dit » (la chose n’est pas exceptionnelle, elle se répète, se vérifie). Le fils ne ment pas, ne cache rien. Ils constatent ensemble une situation contre laquelle ils ne peuvent rien.

« Comment ça se fait ? » demande le professeur qui s’exclut de toute responsabilité, tellement dans son rôle que la mère prend la faute sur ce qui se passe « à la maison » : « à la maison, il ne révise pas ». Réviser. Reprendre ce qu’on a appris. Et s’il n’avait rien appris (rien compris) en cours, le fils ? La question n’effleure pas le professeur qui semble ouvrir un petit espoir : « Il faut qu’il commence à réviser. » Après, aura-t-il une meilleure note ? 1,5 ou 10 ? Car « commencer » suggère un début, une progression (rien ne laisse supposer qu’elle sera fulgurante). Mais si « commencer à » signifiait plutôt « prendre les choses an début, pour la première fois » ! Le retard pris par le fils est-il irrattrapable ? La mère, comme tout parent, dans cette situation promet : « Ok je lui dirais ». « OK », l’expression familière (limite incorrecte) signe un accord rapide à moins que... Ce conditionnel (sans doute involontaire) pourrait peut-être être signifier : « ça ne changera rien » ou « cause toujours » car la mère est venue porter un autre message et pas n’importe lequel (une demande ? un avertissement ?). Elle l’introduit par « aussi ». « Aussi », l’adverbe signale un rapport d’équivalence : en même temps qu’il a « que des zéros en maths », le fils veut être écrivain. Pourquoi la mère dit-elle ça au professeur de mathématique ? Pour lui signaler que son fils n’a pas besoin des maths pour réussir, que seul le français compte, qu’on peut être nul à l’école (que des zéros) et devenir artiste. Pas besoin de diplôme. Et bien si ! Le professeur, qui aurait pu évoquer la nécessité d’une culture générale, ou sourire, s’accroche à ce qui fait foi pour lui : le diplôme. Pas n’importe quel diplôme ! Le seul auquel peut prétendre le fils : le CAP. Et justement il n’y a pas de CAP « écrivain » (y a-t-il BAC écrivain, licence écrivain ? la mère n’en saura rien). Jusque-là, le texte décrivait une situation triste et banale de non communication entre parents et professeurs, de fatalisme partagé entre des parents et des enfants négligés par le système scolaire. Tout d’un coup, avec le « CAP écrivain », on tombe dans l’absurde. Personne ne trouve le désir du fils grotesque, juste non prévu par le système de formation au métier : l’école. Sorte de docteur Knock, le maître de
mathématique n’est pas un salaud mais un type sûr d’exercer un pouvoir sur le devenir de ses élèves et prêt à accomplir sa mission. Il va trouver une solution là où personne n’en voit (c’est un prof de maths), il va inventer le « CAP lecteur ». C’est pas si bête. Peut-on écrire si on n’a jamais lu ? Peut-on atteindre les étoiles sans avoir gravi pas à pas les échelons du succès ? « Commencer à ». L’école est tout entière là, dans l’ascension progressive. Ça convient à la mère qui s’en va, messagère, le « dire » à son fils. Personne ne réfléchit ensemble aux causes d’un échec, aux possibilités d’une issue et surtout pas le fils au-dessus duquel passent des informations échangées par deux personnes inaptes à la communication. « Qu’est-ce qu’y a ? » demande-t-il mollement à sa mère qui lui demande s’il est «  ».

Loin de se douter que son avenir est en train de se jouer à coups de CAP, il s’informe seulement de la parole du professeur :« Il a dit quoi ? » Quoi, ici, semble n’être ni une interrogation, ni une interjection mais... rien. Ni que, ni quoi : « Comme vous êtes Roi, vous ne considérez | Qui ni quoi : Rois et Dieux mettent, quoi qu’on leur die, l Tout en même catégorie. » [1] Le message du prof, via la bouche de la mère (« Il a dit qu’il faut que tu révises et que tu fasses un CAP lecteur ») s’abîme dans le silence. C’est la fin. Finalement.

« Imagination » (pdf)

[1L’aigle et le hibou. La Fontaine