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« Les pédagogies alternatives. Mieux les comprendre pour en retirer le meilleur »
Sylvain WAGNON Lu par Jean-Yves SÉRADIN
LES PÉDAGOGIES ALTERNATIVES. MIEUX LES COMPRENDRE POUR EN RETIRER LE MEILLEUR, SYLVAIN WAGNON, HATIER, 2020,15€
Historien, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Montpellier, spécialiste de l’éducation nouvelle et libertaire, l’auteur propose, dans un ouvrage plutôt destiné par l’éditeur aux parents, comme l’indique le titre, un tableau des pédagogies, fort disparates, qui « s’opposent à l’enseignement « classique », car elles sont centrées sur le rythme de l’enfant et non sur te contenu d’un programme » (p.4). À part le courant Freinet et l’école-collège Ovide Decroly de Saint-Mandé dans le Val-de-Marne, elles s’épanouissent hors de l’école publique.
60 000 enfants sont aujourd’hui scolarisés dans des structures alternatives et leur nombre va croissant. « Le fait que de plus en plus de parents mutent une école différente pour leur enfant, une école qui accepte la singularité et le développement de la personnalité est un phénomène soda ! majeur » (p.10).
Une école différente ! Mais laquelle ? Diffuser et pérenniser les écoles expérimentales où se vivait une autre pédagogie au sein de l’école publique et sur lesquelles Les Actes de lecture reviennent, à l’occasion des décès de leurs animateurs, militants de l’AFL, s’est révélé bien difficile. Pour étayer une explication, un autre ouvrage de Sylvain Wagnon pourrait être utile : Francisco Ferrer. Une éducation libertaire en héritage (Atelier de création libertaire, 2013). Le pédagogue Francisco Ferrer (1859-1909) n’est pas cité dans l’ouvrage sur les pédagogies alternatives. « En proposant un projet socio-éducatif de transformations sociales, il (Terrer) affirme que l’éducation est pour lui un moyen de transformation de la société. [...] Sa démarche, révolutionnaire, de rénovation de l’école est un outil, un moyen de rénovation de la société » (Wagnon, 2013, p.10). Ferrer, dont les seuls crimes étaient d’avoir pensé et créé, à Barcelone, une école libérée des pouvoirs religieux et étatiques, dans une Espagne sous l’emprise catholique et monarchiste, mais aussi une maison d’édition, des conférences pour les adultes, des bibliothèques, une vraie maison du peuple, fut condamné à mort par un tribunal militaire et fusillé.
Les pédagogies alternatives invitent à repenser la forme scolaire (savoirs enseignés, rapports de domination...) et la manière d’enseigner, en décloisonnant les espaces scolaires et en dépassant les disciplines, en refusant de les hiérarchiser, en valorisant la créativité, en stimulant les expérimentations, « dans un climat de confiance, d’entraide et d’organisation le plus démocratique possible » (p. 15). Le rôle et la place de l’enseignant diffèrent : « Pas de maître qui parle pendant que des enfants écoutent mais une collaboration étroite au cours de laquelle l’enfant apprend à agir ; peu de mots, beaucoup de faits » (Ovide Decroly, Le programme d’une école dans la vie, 1908, cité p.16). Ces pédagogies sont exigeantes, elles nécessitent un engagement chronophage des enseignants : consigner les observations des enfants avec la nécessité d’aller chercher la connaissance scientifique en amont, travailler en équipe, multiplier les relations avec les parents, penser une évaluation continue et formative où les notes seront bannies : « Le moteur des apprentissages n’est pas la compétition, l’enfant n ’ayant pas à se situer dans une hiérarchie, mais l’envie de grandir et la curiosité » (p.21).
On pourrait objecter et voir dans l’engouement pour ces écoles alternatives le reflet de la tentation de l’individualisme qui s’observe de plus en plus, à l’opposé des écoles expérimentales au sein de l’enseignement public évoquées plus haut, où la dimension collective primait : ensemble, on créait du savoir, on donnait prise sur un environnement on se donnait les moyens de le changer si on l’estimait nécessaire. Sylvain Wagnon apporte des précisions à ce sujet sans rassurer pour autant : « L’individualisme et la compétition peuvent devenir, au nom même de la recherche du bonheur, la norme alors que le discours souligne avant tout le besoin d’entraide, de coopération et de vivre ensemble. [...] La sociologie et la psychologie avaient accompagné l’émergence de l’Éducation nouvelle au tournant du 20e siècle. Désormais, les pédagogies alternatives entendent légitimer leurs conceptions éducatives par le renouvellement des connaissances sur le mécanisme du cerveau ou la psychologie positive » (p.30-31). Il ajoute plus loin que si les écoles alternatives, qui appartiennent à l’enseignement privé hors-contrat (il a ainsi précisé que, par exemple, le prix mensuel de la scolarité dans une école Montessori varie entre 300 et 700 euros !), ne représentent qu’une faible part des élèves scolarisés, elles attirent davantage : « Le développement des écoles à pédagogie alternative s’insère dans la question de la libéralisation du marché éducatif car c’est souvent au nom de la liberté pédagogique que se crée une école alternative. A l’exception des militants de l’instruction à domicile, les autres courants alternatifs se placent dans un cadre scolaire. S’agit-il donc d’un refus du paradigme scolaire ou d’un refus de l’enseignement traditionnel ? » (p.50). Les nouvelles pédagogies alternatives ont une certaine propension à l’« hybridation pédagogique », butinant chez les uns et les autres car elles refusent « d’être enfermé dans une norme », ne voulant pas s’enfermer dans une pédagogie spécifique, risquant alors d’en altérer la cohérence.
L’intérêt de l’ouvrage est de remettre en mémoire les pensées des précurseurs pédagogiques que sont Freinet, Decroly, Montessori... ces deux derniers également médecins qui se sont intéressés aux enfants porteurs de handicaps, aptes à être éduqués et pouvant progresser. « Cette idée de l’éducabilité de tous est une révolution pédagogique de l’éducation nouvelle, soulignant aussi le fait que chaque enfant a le droit à l’éducation » (p.67).
En historien, l’auteur s’intéresse à certains aspects troublants dans le parcours de Montessori qui fait preuve d’une complaisance certaine quand Mussolini arrive au pouvoir en 1922. Il faudra attendre 1936 pour qu’elle s’oppose au dictateur et qu’elle finisse par s’exiler. Célestin Freinet s’il reconnaissait l’intérêt de sa pédagogie, se méfiait d’elle sur le plan idéologique et politique. Cela interroge : « Les principes et les pratiques de l’éducation nouvelle peuvent-ils être compatibles avec un régime autoritaire et totalitaire ? lai question politique et sociale ne peut être évacuée des intentions pédagogiques et les valeurs de l’éducation nouvelle doivent être celles de l’émancipation sociale et politique » (p.68) Il rappelle aussi l’influence indéniable sur Maria Montessori, peu évoquée dans ses écrits, des sœurs Rosa (1860-1951) et Caroline (1870-1945) Agazzi à qui elle a fait de nombreux emprunts, comme les activités sur les couleurs et les objets, par exemple. Wagnon cite aussi un autre pédagogue italien Loris Malaguzzi (1920-1994), plus connu dans le monde anglo-saxon qu’en France, et l’expérience éducative collective, initiée par une population traumatisée par la guerre dans la ville de Reggio Emilia depuis 1945. Les habitants étaient conscients que le régime fasciste s’était imposé à cause du manque d’éducation des classes pauvres. Dans cette ville qui était qualifiée de « la plus rouge d’Italie », ils feront face à la puissante église catholique qui n’acceptait pas que son monopole sur l’éducation soit remis en cause.
Sylvain Wagon revient sur une des spécificités de la pensée decrolyenne : la globalisation. « Il est frappé par le fait qu’un enfant observe des ensembles avant de pouvoir fragmenter peu à peu des structures. [...] L’important pour Decroly est que cette globalisation tienne compte de l’enfant, de ses besoins, possibilités et aspirations. La méthode de lecture controversée dite globale n’est en fait qu’un élément de sa réflexion sur la notion de globalisation, beaucoup plus faste et qui embrasse tous les domaines des apprentissages » (p.125). Il rappelle que « contrairement à un mythe très ancré, cette méthode globale n’a pas, ou alors partiellement, été utilisée dans les écoles » (p.126). L’auteur, qui connaît très bien l’histoire et l’œuvre d’Ovide Decroly explique le fonctionnement de cette méthode d’apprentissage qui s’appuie sur le vécu de la classe et qui fait appel à « la curiosité, au jugement, au raisonnement et à l’esprit d’observation » (p.126). Certes c’est une méthode d’enseignement exigeante pour l’enseignant, mais tellement plus formatrice pour l’enfant, plongé dans une démarche de recherche.
Écrit par un chercheur très compétent, c’est un ouvrage plein d’informations sur les pédagogies alternatives qui intéressera tous les professionnels de l’éducation, qui les questionnera sur leurs pratiques, mais aussi les alertera sur les nécessaires changements à opérer pour rendre l’école publique plus efficace et plus équitable, au risque, dans le cas contraire, de favoriser toutes les entreprises et officines en plein essor qui ont compris que l’éducation était un filon lucratif. N’existe-t-il pas un mobilier estampillé Montessori !
