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« L’heure du conte, Cahiers de Littérature orale »

Ncole BELMONT, Jean-Marie PRIVAT & Marie-Christine VINSOT — Lu par Yvanne CHENOUF

L’HEURE DU CONTE, CAHIERS DE LITTÉRATURE ORALE N° 86, 2019. COORDONNÉ PAR NICOLE BELMONT, JEAN-MARIE PRIVAT & MARIE-CHRISTINE VINSOT. [1]

Le dernier numéro des Cahiers de littérature orale est consacré au célèbre dispositif de l’heure du conte créé dans la première bibliothèque pour l’enfance ouverte à Paris en 1924 : L’Heure joyeuse. Grâce aux notes laissées par les bibliothécaires et retrouvées dans les sous-sols de la rue des Prêtres Saint-Séverin, ce numéro retrace une aventure « laïque et tonique » et donne à voir les débuts d’une médiation sociale et culturelle qui perdure sous des formes diverses. Viviane Ezratty, conservateure de L’Heure Joyeuse, dès 1986, puis de la médiathèque Françoise Sagan (où sont désormais conservées les archives de L’Heure Joyeuse) a participé à la mise en forme de ce fonds patrimonial qui, après avoir donné lieu à une exposition [2], sert désormais de mémoire et de ressource pour la formation et la recherche. Elle raconte, avec enthousiasme, comment les pionnières de l’Heure Joyeuse ont, par une activité manuscrite minutieuse (notes, fiches, journaux), transmis un certain art d’être bibliothécaire : un œil sur le fonds, un autre sur le public d’enfants.

Marie-France Amara, universitaire en Lorraine, a analysé une partie de ces archives en se concentrant majoritairement sur les fiches consignées entre 1934 et1937 par Jacqueline Dreyfus (alors stagiaire [3]). La rédaction de ces fiches montre le sérieux avec lequel cette heure du conte était considérée tant au niveau de la préparation des séances que des bilans. Le choix des histoires n’était pas aléatoire mais tenait compte de critères multiples parmi lesquels l’âge, le sexe et la culture des enfants accueillis librement dès qu’ils savaient lire. L’auditoire était composé de groupes hétérogènes et les contes se transmettaient soit par la parole (et le jeu théâtral) soit par la lecture. Les thèmes choisis respectaient les circonstances (fêtes, saisons...) et veillaient à l’équilibre entre un répertoire classique et une production contemporaine. Sur ces fiches consciencieusement tenues, on trouve des informations institutionnelles (titre, auteur...) mais aussi des remarques subjectives sur l’intérêt des enfants, le déroulement d’une séance, la pertinence des adaptations et le degré de satisfaction des bibliothécaires. Les problèmes matériels (« Tout le début est malheureusement troublé par les miaulements aigus d’un chat qui est dans la cave à coté ») côtoient les questions éducatives (« Comme c’est difficile de savoir si ces enfants ne sont pas là... pour ne pas être autre part ! ») et les observations professionnelles (« Malheureusement, la conteuse rit tellement que sa gaîté se communique aux enfants et on ne sait plus s’ils rient par contagion ou de l’histoire elle-même. »).

Si le corps est le vecteur des émotions il est aussi le moyen, pour la conteuse, d’entrer en complicité (en communion) avec son auditoire. Jean-Marie Privât cite, au début de son article (« À l’écoute »), la réponse de Loulou à qui on demande s’il préfère les histoires lues ou racontées : « Oh ! raconter. On y met du sien en racontant. » Pour pouvoir y mettre du sien, le corps doit être libre, les conditions matérielles optimales : on doit se sentir bien (ne pas avoir froid, être trop serré ou mal assis) et ne pas être dérangé (« Bruits, va-et-vient et à la fin les orphelines en horde sauvage et hurlante. Très fatigant de raconter dehors. »). Aussi les bibliothécaires veillent-elles à tout, de la disposition des chaises à la lumière, pour créer une aura [4] propice à l’échange. Le critère d’évaluation d’une séance idéale passe par les corps : le regard doit être « tendu » vers la conteuse, les enfants doivent boire leurs paroles, être bouche bée, avoir le souffle coupé, ne pas bouger les pieds ou se balancer sur les chaises, ne pas « broncher ». Mais « la force émotionnelle et sensorielle de l’oralité » brise cette idéalité en créant toutes sortes de « débordements affectifs », des ricanements (de source sexuelle) à des émotions subjuguantes de plaisir, de tristesse ou de déception, le tout noté avec la même minutie. Les enfants vivent les histoires de l’intérieur dans une forme d’écoute active et coopérative (« Il arrive ainsi qu’entendre soit à la fois sous-entendre et sur-entendre. Entendre c’est alors s’entendre. »). Car il ne s’agit pas seulement d’être présents mais d’être en coprésence et cela génère des rires et des pleurs, des applaudissements et des silences, des mimiques ou des refus d’écouter quand un passage est insupportable. Ces réactions, quand elles attirent l’attention du public, sont plus ou moins tolérées par les conteuses.

Marie-Christine Vinsot livre, dans un article d’une étonnante vivacité, l’ambiance qui régnait, voilà presque 100 ans, dans une bibliothèque d’un quartier parisien où la formation du public à la lecture et à l’écoute provoquait autant de résistances que d’adhésions. Le « c’était mieux avant » en prend un coup tant se retrouvent à travers les comptes rendus, les heurs et malheurs de l’animation actuelle. La porte d’entrée est le lieu symbolique de contact entre l’attitude homogène exigée par la bibliothèque et le monde diversifié de la rue (jeunes employés, ouvriers, apprentis, écoliers, lycéens, petits « misérables ») [5] : « Il y a une nouvelle bande de garçons qui s’amusent et qui ne comprennent pas évidemment ce qu’est la bibliothèque. » note Claire Huchet, le 28 novembre 1924. Si certains n’osent pas, comme aujourd’hui, pousser la porte de la bibliothèque, d’autres l’enfreignent, manifestant physiquement une « contestation culturelle du temple de l’écriture ». Les bibliothécaires filtrent les entrées, renvoient « les petits frères et sœurs, les mains sales, les sans-papiers », mettent les plus turbulents « à la porte » et appellent, à contrecœur, la police « pour faire un petit peu peur ». À l’intérieur, on charivarise le sanctuaire, on intervient pendant l’histoire, on ricane, on anticipe à voix haute, on jette des boules puantes, Bernard est pris en train de jeter les albums sur les rayons, Bilman et Moreau refusent de parler bas (« C’est une église, ici ! ») et Bic est renvoyé pour avoir refusé d’écouter mademoiselle : « Oh ! Mademoiselle là-bas, elle est comme les autres, aucune femme ne me résiste ! ». La mixité, de règle à la bibliothèque (contrairement à l’école, aux patronages et aux mouvements de scouts), alimente les bravades : « Ça sent la fille, ici », s’exclame le jeune Robert en pinçant le nez et les filles ne sont pas en reste qui chahutent le chef. Même si elles se montrent fermes et même si l’une d’elle est menacée de mort (par écrit), les bibliothécaires tentent de comprendre ces attitudes et d’en réduire le nombre en faisant participer les enfants à une communauté de lecteurs. On reprend des enfants « bannis » s’ils s’excusent, certains deviennent « chefs » (de leurs pairs) mais, dans la rue, les exclus se rebellent, envoient des canifs, des pétards, graffitent l’entrée et leurs menaces croisent « la littérature populaire et ses héros emblématiques comme Fantômas, le maitre du crime. » Difficile d’accepter les règles d’un autre monde sans trahir son propre monde : « Loulou appartient à la rue et à ses codes qu ’il ne peut « exterritorialiser » dans le monde ordonné de la culture écrite et de la bibliothèque. In fine il abandonne la place. » On met en place une « self-discipline » et on compte sur l’histoire « racontée » pour faire vivre une expérience accessible à tous, en « esquivant l’écrit » et ses difficultés. Mais la résistance perdure, réponse violente à la violence symbolique du lieu : retards, entrées bruyantes, jets de pierre à l’extérieur... la bibliothèque prend parfois l’allure de citadelle assiégée par des « émeutiers » (Cuny chante L’Internationale dans les vestiaires). Si, pour les bibliothécaires, une bonne séance (celle pour laquelle elles notent « C’est ça ! » sur leurs fiches) requiert l’immobilité du corps (ne pas bouger, ne pas faire de commentaires gênants, ne rien manipuler) pour certains enfants la domestication du corps (qui les fera passer à l’état de lecteurs) est une négociation permanente, « chacun s’essayant à réduire l’interminable déchirure qui n’en finit pas de s’entrouvrir ».

La bibliothèque de l’Heure Joyeuse s’est ouverte après la première guerre mondiale grâce à des fonds américains destinés à apporter « la culture » à des enfants de « régions dévastées ». Tandis que le retour du front laissait les soldats muets, trois bibliothécaires ont proposé un art de conter et d’être ensemble à des enfants socialement, religieusement, nationalement, sexuellement différents tout en se formant et en pensant à la formation de leurs pairs (les documents qu’elles ont laissés en attestent). L’adjectif « joyeux » témoigne de la volonté de créer un climat d’amitié et de légèreté, de confiance et d’honnêteté entre les enfants et les adultes, entre les enfants eux-mêmes. L’article de Nicole Belmont « Les contes de fées, ça c’est beau ! » fait ressortir les fondamentaux de cette démarche expérimentale au service de l’imaginaire des enfants : « Nous devons raconter pour les enfants, rien que pour eux. » Le conteur doit être honnête, disposer d’un fonds varié, le connaître « à fond », le faire sien et le voir défiler sur les visages des enfants comme un film. On doit toucher l’enfant et non le modeler : « Le beau jardin est grand ouvert où il peut aller aussi loin qu ’il veut, découvrir des trésors, faire une moisson pour lui seul, choisir librement ce qu’il désire. » écrit Mathilde Leriche. La démarche, exigeante, parfois rigide, est-elle, comme le demande Nicole Belfond une tentation des bibliothécaires de créer un huis-dos, rassurant mais hostile aux bruits du dehors, sociaux comme politiques ? Les parents, par exemple, sont peu associés. La bibliothèque est un lieu où le temps est « suspendu » pour permettre à chaque enfant de libérer sa propre rêverie sans intervention didactique. Cette foi dans l’inconscient individuel est un point que nous aimerions discuter avec ces collègues d’antan si proches de nos préoccupations et de nos conditions de travail que lire ce numéro procure une véritable joie.

« L’heure du conte, Cahiers de Littérature orale » (pdf)

[1La revue est consultable sur https://journals.openedition.org/clo/ et disponible en librairie (20 €) et par abonnement
auprès de ventes.presses@inalco.fr

[2Livre mon ami. Lectures
enfantines, 1914-1954
. Catalogue établi par Annie Renonciat, Commissaire de l’exposition, avec la collaboration de Viviane Ezratty, conservateure de la bibliothèque L’Heure joyeuse, et Françoise Lévèque, responsable du fonds ancien de L’Heure joyeuse, 1991, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65652076/f5.image.texteImage.

[3Jacqueline Dreyfus bénéficiera d’un article complet dans ce numéro

[4Jean-Marie Privat associe l’oralité à l’auralité.

[5La cité de Ménilmontant est plutôt ouvrière, le quartier de la rue Fessart à dominante populaire.