Dossier : « Autour des politiques publiques de lecture »

« Une Charte de la laïcité, un article des travaux »

Robert CARON

En novembre 2015, une animatrice lecture sollicitait le Centre Paris Lecture : « Le directeur de l’école Delambre me propose un projet pour la mairie du 14e. Ce projet consiste à refaire formuler par les enfants de CM1 et CM2, pour que ce soit plus compréhensible, un article de la charte de la laïcité à l’école (en l’occurrence l’article 7 : « la laïcité assure aux élèves l’accès à une culture commune et partagée. »). La finalité de ce projet sera une exposition, un affichage de leurs retranscriptions arec leurs illustrations. J’ai déjà tenté avec les enfants, j’ai écrit la phrase au tableau et leur ai demandé leurs définitions en leur parlant du projet, beaucoup ont écrit sur la feuille “je ne comprends pas”. Certains on fait des dessins avec écrit : “pray for Paris”. Je ne mis pas trop la façon dont je pourrais faire cela avec eux, et même si cela a un intérêt. C’était un projet à la base pour
les maitresses... Je suis libre ou pas d’accepter, mais je voudrais savoir si on peut le travailler en mode CPL et comment ?
 » Cette demande était une des conséquences des attentats de novembre 2015 à Paris.

Cinq ans plus tard, nous sommes toujours dans le même désarroi avec l’assassinat de Samuel Paty.
Et le recours au renforcement de la « laïcité » est bien souvent envisagé comme une des réponses possibles à côté des mesures sécuritaires et policières. Mais comme le dit notre animatrice lecture « on ne voit pas trop comment s’y prendre » surtout si l’on souhaite faire travailler les enfants, les mettre en activité.

A l’époque nous avons donc réfléchi à un outil, l’avons testé et réalisé. Les productions encourageantes des enfants nous amènent à le proposer ici.

Un outil ?

Le directeur souhaitait un travail sur une seule phrase de cette charte de la laïcité.

Nous nous sommes dit...

1. Une phrase est une entité, un tout, un objet, une complexité à elle seule. Elle traduit un message porteur de sens. Dans ce cas, les enfants en première lecture le perçoivent directement ou se trouvent bloqués parce qu’un ou plusieurs mots leurs résistent. On jette alors l’idée d’avoir compris l’ensemble parce que des éléments échappent.

2. Si la totalité/phrase résiste totalement à l’interprétation, est-ce que les éléments/mots pris séparément empêchent, eux aussi, d’avoir une petite idée ?

3. Même s’ils ne sont pas compris, les mots répétés dans les médias, tel que « laïcité », sont souvent mis en lien avec des faits précis de l’actualité. Les liens fabriquent donc une nébuleuse de contextes tout en étant opaques pour eux.

D’OÙ l’idée : solliciter les enfants sur chacune des briques/mots de ce mur/phrase. On peut même imaginer, dans un premier temps de laisser de côté le mot le plus complexe et le plus au centre de cette phrase, celui de « laïcité ».

Et la construction d’un déroulé...

Etape 0 : Proposer l’action

Il y a longtemps, une enfant, à l’école, entend la maîtresse dire : « Suspendez votre vêtement à la patère ». Bien sûr, les maîtresses ne parlent plus comme cela aujourd’hui... La petite fille veut vraiment bien faire, elle veut faire ce que la maîtresse lui demande.
Elle aurait pu dire à la maîtresse :
« je ne comprends rien ». Mais elle est timide et même elle a un peu peur. Elle ne dit rien. Elle fait marcher sa tête, toute seule et un peu perdue.
Vous saiez ce qu’elle a fait, en réponse à la demande de la maîtresse ? Non ?
Elle a pris son manteau et l’a posé parterre. Vous comprenez ? Vous pouvez deviner ce qui s’est passé dans sa tête ?

Maintenant, imaginons que cette petite fille vienne à la BCD en disant « Je n’ai rien compris à cette phrase ! Vous pouvez m’aider ? ». A plusieurs on est protégés. Car si on ne sait pas, sans doute que d’autres savent. Si on ne sait pas, sans doute que d’autres sauront comment chercher pour savoir. Si on croit savoir, d’autres pourront nous dire s’il y a d’autres façons de savoir qui sont meilleures. Bref, à la BCD on peut trouver d’autres têtes, du temps, des livres (ce sont des têtes de personnes qui ne sont pas là) et l’animatrice (une tête qui peut nous dire comment chercher).

Cette petite fille de la « patère » n’avait pas de BCD. Nous on en a une. Et le projet, cette semaine, c’est de voir comment travailler les phrases qu’on ne comprend pas pour, à plusieurs, finir par les comprendre un peu mieux.

Le monde, la télé, ce qui nous entoure sont remplis de phrases incompréhensibles. Et en ce moment, on en entend beaucoup. Comment faire avec ces objets ? Comment les travailler ?

Tenez une phrase difficile, parce que très longue : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. »

Nous osons le difficile ?

Etape 1 : Mobiliser les connaissances des enfants

Dans un premier temps, il s’agit de solliciter les connaissances et représentations que se font les enfants sur les éléments significatifs de la phrase.

Sélection de ces éléments : « assure ou assurer », « accès », « élèves », « culture », « ce qui est commun », « ce qui est partagé ». Pour chacun de ces composants, les enfants, individuellement, fournissent les mots que le mot « signal » fait naître dans leur esprit. Il s’agit alors de mettre en commun ces mots, générer le « nuage » de mots qui permettra de faire apparaître les termes souvent cités et construira un paysage de ce qui a été dit. La phrase de départ se trouve alors enveloppée dans l’ensemble des nuages de mots que les enfants sont capables de fournir.

Étape 2 : La carte de la phrase

L’étape suivante consiste à rassembler tous les mots collectés et à demander aux enfants de « trier/classer » pour fabriquer la carte des évocations liées à la phrase. Quels sont les mots qui vont ensemble ? S’ils vont ensemble, comment appeler cette catégorie, ce pays ? Est-ce que des livres de la BCD peuvent habiter cette carte ? Pourquoi ? Avec apports de documents et phrases liés à la « Laïcité ». Pour obtenir le résultat suivant :

Et tout au long de l’action : Questionner, Confronter, Prendre en note

Tout au long des étapes précédentes, des paroles s’échangent, des débats s’instaurent, des désaccords se font jour. Les animateurs, les adultes n’en perdent pas une miette, non seulement ils prennent en notes les propos des enfants dans le feu de leurs actions. Mais ils se permettent lorsqu’ils ne comprennent pas bien de solliciter les enfants pour qu’ils expliquent ce qu’ils disent. Mais il y a aussi des temps, notamment celui du journal, où l’action s’arrête et où des questions sont proposées aux enfants [1]. Ces questions sont autant de jalons dans la réflexion du groupe. Les animateurs ont aussi la mission de faire des liens sur des formulations des jours précédents qui peuvent entrer soit en opposition avec celles du jour, soit les formuler autrement, soit encore enrichir ou éclairer ce qui a déjà été dit. Les animateurs portent la mémoire du travail mais aussi glissent des phrases, des livres, des formulations qui sont en Ken avec les obstacles rencontrés. Par ailleurs les écrits produits, les cartes, les nuages, les livres repérés dans la BCD sont en permanence à disposition. Les animateurs accompagnent le travail du groupe mais ils se permettent aussi de le relancer par des éléments extérieurs. Une règle : rester, en rester à ce que disent et inventent les enfants durant tout ces temps de travail.

Ce n’est que lorsqu’il faudra le livrer aux commanditaires (ici le directeur mais aussi la Mairie) qu’ils auront des réactions, des précisions voire des corrections.

Quelques éléments notés au jour le jour et ayant fait l’objet de journaux quotidiens :

► « Laïcité » : C’est comme une liberté. On a le droit de faire ce qu’on le veut mais en conditions raisonnables. Il est interdit de prendre un pistolet. (Liza)
On a le droit de dire ce qu’on pense mais on n’a pas le droit d’être méchant. (Thomas)
Qui décide la laïcité ? C’est les hommes « de politique », les « apprentisseurs ». Leur travail c’est de chercher du travail et de fabriquer des lois. (?) lu ministère de l’éducation nationale de l’école, c’est celui qui a décidé. Il a décidé comme ça qu’on n’oblige pas à croire à la même chose. (Thomas)
► « Liberté » : La liberté, elle a des règles. Par exemple, t’as pas le droit de tuer les amis, le monde serait dévasté s’il n’y aavait pas de règles. Les gens feraient n’importe quoi. (Ilham, CP)
Un jour, j’ai vu des taches. Elles étaient libres dans le pré mais pas en liberté. leur liberté s’arrêtait aux barrières avec les pics. (Clémence)
► « Liberté / école » : La liberté commence avec la récréation et elle s’arrête quand la cloche sonne. (Alix, CP)
Le travail avec la maîtresse, c’est la liberté d’apprendre et dans la cour c’est la liberté de jouer. (CP)
► « Égalité » : On a tous le droit d’apprendre les mathématiques, le français. On doit tous avoir le droit à une instruction correcte et on aura tous le même pouvoir. (Eva)
Égal, c’est quand on n’est pas au-dessus et on n’est pas en bas. On est à égalité. On est au milieu. (Farah)
Égal, on est tous au même niveau de puissance. (Ewa)
► « République » : Ré « publique », la république, ça veut dire qu’on est en public. Public, c’est tout le monde. (Alix, CP)
► « Culture » : La culture française, c’est ce qu’on mange. (Thaïlane, CM). La culture, c’est à tout le monde. (Lorenzo)
► « École laïque » : Une école laïque, c’est où on n’est pas obligé d’apprendre une religion en particulier. (Hoel). Non. C’est une école où on n’apprend pas la religion. (Violetta, CM)

Au final (provisoire...)

La commande stipulait de proposer des formulations à cet article 7. C’est sans doute la partie la plus difficile.

En milieu de l’action, une formulation a émergé :

« Le pays confie à l’école la mission de faire partager aux élèves les idées de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. »

En fin d’action, il a fallu y revenir. Équipé de ce qui a été produit, certaines focalisations dans le débat ont permis de faire émerger par une construction presque mot à mot, pied à pied, une seconde formulation.

« L’école donne aux enfants le droit d’apprendre à livre ensemble et de partager ce qui est à tout le monde : les connaissances et l’apprentissage. »

Le travail aurait pu continuer longtemps encore. Mais les enfants étaient beaucoup plus satisfaits non de ces phrases mais de l’ensemble et la profusion des travaux produits.

Conclusion ?

Il n’est pas certain que ces pistes puissent fonctionner avec autant d’investissement des enfants sur d’autres phrases de cette fameuse « Charte ».

Cette tentative rejoint les propos d’Edgar Morin : C’est dans ce sens que fai proposé, depuis les débuts du terrorisme islamiste, d’intégrer dans les programmes scolaires les préliminaires indispensables à l’esprit critique, lu premier est l’esprit interrogatif. Celui-ci est très présent chez les enfants mais peut s’atténuer arec l’âge. Il est nécessaire de l’encourager. L’esprit interrogatif étant stimulé, il convient d’encourager l’esprit problématiseur. L’esprit problématiseur met en question des évidences qui semblent absolues, soit à notre perception naturelle, comme la course du Soleil autour de la Terre, soit qui nous sont imposées par la culture et la société, comme la légitimité d’un pouvoir dictatorial, la croyance en une supériorité raciale. Rappelons que la vertu essentielle de la Renaissance européenne fut de problématiser le monde, d’où la science, de problématiser Dieu, d’où l’essor de la philosophie, de problématiser tout jugement d’autorité, d’où l’esprit démocratique ou citoyen. C’est dans cette problématisation qu’est l’essence de la laïcité. [...]

Il suppose aussi l’autoexamen, que l’enseignement doit stimuler, afin que chaque élève accède à une réflexivité qui elle-même permette l’autocritique ; l’esprit critique sans esprit autocritique risque de verser dans une critique incontrôlée de ce qui nous est extérieur. Que serait un esprit critique incapable d’autocritique ? [2]

Pour terminer et être dans cette autocritique, il nous (enfants et adultes) reste un obstacle de taille.
Comment comprendre « culture commune et partagée » ? Car nous restons avec une énigme : si quelque chose, dans un groupe, est « commun », comment imaginer qu’il ne soit pas « partagé » ? ^

Travaux réalisés par les enfants de la BCD de l’école élémentaire (24 rue Delambre Paris 14eme) Chrisdele Romero (Animatrice lecture), Thierry Collard (Centre Paris Lecture) et Robert Caron

[1« L’écriture du journal », A.L. N°28 (décembre 1989) ; « Le Journal, le point », A.L. N°76 (décembre 2001)

[2Entretien avec le sociologue Edgar Morin, après l’assassinat de Samuel Paty : « Le plus dangereux est que deux France se dissocient et s’opposent » — Le Monde — Le 21 nov. 2020