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« Une vie de QCM ? »
Robert CARON
Depuis plusieurs mois, la totalité de la population doit se soumettre à un ou plusieurs QCM par jour. S’il ne le fait pas : 135 €. S’il a tout faux : 135 €. Il peut aussi passer à travers les mailles du filet car il n’y a pas suffisamment de correcteurs : les policiers. Les médias nous font réviser chaque jour : « Ai-je le droit de... ? », « Quelle case dois-je cocher ? », « Que faire si... ? »... Chacun est tenu de réfléchir aux raisons qu’il a de sortir et de trouver à quelle case du QCM ces raisons correspondent. Et même équipé de ce « passeport », il ne faut pas oublier le reste : « masque », « gestes qui font barrière », « distanciation sociale », « tousser dans son coude » (avec ou sans le masque ?), « ne se moucher qu’une seule fois dans le mouchoir papier et le jeter », « changer de masque toutes les 4 heures »... Bref, la vie simple de l’avant-virus se complique, disparaît et les autorités nous invitent (forcent ?) à être « prudent », à être « solidaire avec les soignants qui débordent » et même, pourquoi pas, à avoir peur surtout si l’on est « personne à risque ».
Les enfants ont perçu ce changement, ont senti les inquiétudes, ont observé les adultes perplexes à l’heure de remplir la fameuse « Attestation de déplacement dérogatoire ». Pourquoi ne pas profiter de cet état de fait pour se pencher, avec eux, sur les mêmes problèmes que ceux rencontrés par les adultes. Si je sors, c’est pourquoi ? Et ce « pourquoi » est-il présent dans l’une des cases proposées ? Les mots et le sens de mon « pourquoi » correspondent-ils à l’une ou l’autre des propositions officielles ? Et si l’on élargissait à d’autres situations vécues par d’autres personnages ?
D’où la proposition de jouer à s’interroger sur les situations mais aussi sur les mots, le sens de cet écrit « officiel » qui est devenu un écrit « social ».
Quelle case cocher ?
Robert : Mémé, et comment il va faire le Père Noël arec le confinement t II n’a peut-être pas le papier qu’il faut pour sortir. Tu sais t Celui qui le fait râler parce qu ’il faut mettre des croix dans des carrés ?
Mémé : Oh, je pense que le Premier Ministre a dû lui envoyer ce qu’il faut.
Robert : Il doit mettre la croix où ?
Mémé : Oh ! Il a le choix. Il peut mettre une croix dans « Participation à des missions d’intérêt général sur demande de F autorité administrative » car tout le monde l’attend. Ou encore dans « Déplacements entre le domicile et le lieu d’exercice de l’activité professionnelle » si la police arrête son traîneau. Ou même les deux...
Robert : Oui. Je suis rassuré. Et pour ma dent qui vient de tomber, comment elle fait la petite souris ?
Mémé : Là, pas besoin d’autorisation. lui petite souris elle est confinée avec nous. Elle est à la cave.
Robert : J’ai vu à la télé qu’on ne doit pas être plus de 6 à la maison. Comment vont faire Blanche Neige et ses 7 nains ? Ils vont avoir un procès-verbal, non ?
Mémé : Ben, ils sont huit. Ils font 4 le matin et 4 1’après-midi.
Robert : Et la Belle au Bois Dormant ? Une fois endormie, elle ne pourra pas être réveillée par le Prince Charmant.
Mémé : Si, si... Le Prince doit cocher « Déplacements pour motif familial impérieux, pour l’assistance aux personnes vulnérables », car Blanche Neige est toute coincée dans son sommeil. La police comprendra que c’est urgent.
Robert : Et Le Chat Botté ?
Mémé : Lui, facile, c’est la case « Déplacements brefs, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile ». Mais il ne pourra pas aller très loin ni très longtemps et surtout sortir sans ses bottes.
Robert : Et pourquoi ?
Mémé : Ben, parce que « Les bottes de sept lieues permettent donc de parcourir en une enjambée 28 à 35 km » [1] !
Robert : Et Cendrillon ?
Mémé : Ah, là, elle ne pourra pas aller au bal. Il n’y a pas de case pour les amusements. N’oublie pas : « On est en guerre ! »
Robert : Et les petits lutins ? Ils ne pourront plus venir ranger ma chambre ?
Mémé : Non. Il va falloir que lu apprennes à le prendre en charge. Surtout en période de crise, non ?
Robert : Faudrait que le confinement déconfine car j’ai l’impression que beaucoup de personnages de contes et d’histoires vont faire faillite. La liste est longue. Je pense aussi à Pinocchio : Comment il fera avec le masque quand son nez grandira ? Ou Don Quichotte : Il ne devrait pas être en EHPAD, lui ? Ou encore le lapin d’Alice qui est toujours en retard...
Mémé : Oui, tu as raison. Le gouvernement devrait décréter, et très vite, que les contes sont « essentiels ». Sinon, c’est la mort de la Culture !
Ce jeu peut se poursuivre car il manque nombre de personnages qui pourraient se retrouver dans l’embarras avec ce QCM. Les enfants pourraient chercher dans les albums les allers et venues des héros et les aider à remplir leur « Attestation ». Établir des listes de « raisons aux sorties » dans sa propre vie, dans la vie des albums. En temps ordinaire, la question ne se posait pas mais depuis le confinement nous sommes contraints d’y réfléchir, de le penser et de le traduire, listes à trier, classer, faire émerger des « familles », des « catégories », se poser des questions. Le travail pourrait aussi se poursuivre avec l’idée d’imaginer des raisons de déplacements qui ne sont pas dans le document mais qui pourraient être proposées aux autorités.
Les mots, le sens ?
Sur un autre registre, comment des groupes s’interrogent (émettre des hypothèses, interroger des adultes, recourir au dictionnaire, traduire ou reformuler... Bref travailler la langue) sur les terminologies employées telles que : « Attestation », « dérogatoire », « motif », « lieu d’exercice de l’activité professionnelle », « différés », « des achats de première nécessité », « motif familial impérieux », « Déplacements brefs, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile », « les seules personnes regroupées dans un même domicile », « Convocation », « des missions d’ntérêt général », « l’autorité administrative »...
Conclusion ?
Cette situation, tout le monde le dit, est « inédite ». Les enfants sont en proximité immédiate avec des adultes qui agissent et réagissent. Ils sentent bien l’ampleur des questions, des interrogations voire des inquiétudes. Doit-on les « dépayser » de ce quotidien là ou envisager des pistes de prises en compte de ce même quotidien ? Nous pouvons, peut-être, en jouant à plusieurs, appréhender cette réalité pour mieux nous y inscrire.
