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« Apprendre »
Sylvie CHOISNET
En cours de français, Violette, douze ans, se demande soudain pourquoi elle étudie l’attribut du sujet. Est-ce que cela lui sera utile dans la vie ou est-ce uniquement dans le but d’obtenir une bonne note, une bonne moyenne, afin de passer dans la classe supérieure ?
Violette ne ressent aucune attirance particulière pour cet attribut du sujet. Mais elle fait ses exercices et apprend sa leçon pour éviter des désagréments, pour aller au lycée comme l’ont fait, avant elle, ses sœurs et encore avant, ses parents... Elle n’aime pas se faire remarquer.
Elle ne s’en rappelle plus mais elle a déjà « vu » l’attribut du sujet en CM2. En revanche, elle n’a pas oublié le jour où ses copines lui ont appris à faire du vélo dans la cour de récréation. Elle s’en rappelle tous les détails, de sa tenue vestimentaire à la couleur du vélo. Parce que ce jour-là, elle a vraiment appris quelque chose. Elle est devenue quelqu’un d’autre : « quelqu’un qui sait faire du vélo ».
Apprendre nous transforme. Pour l’instant (sauf quand les élèves se passionnent pour un sujet ce qui, heureusement, arrive) il s’agit d’un simulacre d’apprentissage : Violette connaîtra sa leçon sur l’attribut du sujet, elle fera l’évaluation, elle aura une bonne ou une mauvaise note mais dans les deux cas, elle n’aura pas réellement appris quelque chose. Cela ne signifie pas que nous devrions cesser d’enseigner la grammaire, ni que celle-ci ne « sert à rien ». La grammaire est utile pour comprendre le fonctionnement de la langue et l’étudier nous permet d’être plus à l’aise dans notre pratique de l’écriture. Elle est donc très importante si on a l’occasion d’écrire. Si on a de vraies raisons d’écrire.
Pour apprendre, il faut avoir des raisons. Il faut être insatisfait de notre situation et être prêt à se mettre en déséquilibre. C’est un peu la même chose que pour guérir : il faut, en premier lieu, être conscient d’être malade.
J’ai pris conscience d’être « malade », il y a un an. Au milieu des oliviers, dans les Pouilles, au sud de l’Italie. Mon voyage prenait bientôt fin et cette idée m’arrachait le cœur. J’ai décidé d’apprendre l’italien. C’était la seule façon de supporter cette séparation.
Depuis, j’ai l’impression d’avoir retrouvé quelqu’un que j’aimais et que je croyais avoir perdu.
Je suis encore loin de maîtriser la langue mais je la comprends dans des situations de vie quotidienne et je peux me faire comprendre. Depuis quelques mois, je ne lis plus qu’en italien, mes livres en français ne m’intéressent plus. Je ne ressens plus aucune attirance pour eux. Quelque chose a changé. Un équilibre a été bouleversé. Je ne le regrette pas. De toute façon, je n’ai pas eu vraiment le choix : cela s’est imposé.
Dans son livre, « In altre parole », Jhumpa Lahiri, autrice américaine d’origine bangladaise, raconte, en italien, son apprentissage de cette langue. Elle exprime le manque, le sentiment d’incomplétude qui la conduisent irrévocablement à apprendre. Elle décrit aussi les obstacles et les difficultés.
J’ai relevé et traduit quelques phrases.
« Je sais que je resterais insatisfaite, incomplète si je n’[..]apprenais pas [l’italien] ».
« Je n’ai pas un réel besoin de connaître cette langue. Je ne vis pas en Italie, je n’ai pas d’amis italiens. Je n’ai que le désir. Mais, finalement, un désir n’est rien d’autre qu ’un besoin fou ».
« Je veux que cette langue devienne une partie de moi ».
Jhumpa Lahiri parle d’un « colpo di fulmine », un coup de foudre pour la langue italienne qui la pousse à surmonter les obstacles.
« Je sais que mon travail d’apprenante ne finira jamais ».
« Mon projet est si ardu qu’il relève presque du sadisme ».
Elle souligne aussi le fait que la langue écrite et la langue orale nécessitent deux apprentissages spécifiques parce que ce sont deux langues distinctes.
« Même si je parle désormais assez bien la langue, la langue parlée ne m’aide pas [à écrire] ».
« La langue parlée est une sorte d’antichambre de la langue écrite, laquelle a une logique spécifique, plus sévère, plus insaisissable. »
Aidée par des professeurs et des amis, au bout de vingt ans, après s’être installée à Rome, elle parle, lit et écrit en italien. Son récit nous montre ce que signifie apprendre. Il s’agit d’un processus de familiarisation avec quelque chose qui nous était, en partie, étranger, un processus vital, nécessaire à notre épanouissement, sans lequel nous resterions « incomplets », « insatisfaits ». Ce processus demande un engagement fort, presque irrationnel, de la part de celui qui apprend. On ne se dit pas qu’on n’a pas le temps, on ne trouve pas quelque chose de mieux à faire. Comme quand on est amoureux, c’est irrépressible.
Dans les faits, nos élèves ne manifestent pas souvent cette soif d’apprendre mais cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas, en puissance. Il manque seulement quelques éléments pour la révéler. Dernièrement, dans ma classe, certains élèves ont fait le projet d’écrire des petits romans à partir de leurs textes libres-feuilleton, des petits livres qu’ils relieraient eux-mêmes. C’est un très beau projet. Il faut, maintenant leur donner les moyens de le réaliser. Les moyens matériels et l’expertise qu’ils n’ont pas en termes d’écriture, de reliure... Sans l’institution du conseil d’élèves, cette idée n’aurait pas pu émerger et les apprentissages qui, je l’espère, en découleront, n’auraient pas eu lieu. Sans ces moments dans lesquels ils peuvent exprimer librement leur volonté, il ne peut pas y avoir de réel apprentissage. Sans la possibilité d’écrire chaque jour et d’être publié dans le petit journal de la classe, sans les lectures offertes quotidiennes, peut-être que ce désir d’écrire un livre n’aurait pas émergé non plus.
Voici, les éléments qui pourraient permettre à la soif d’apprendre de se manifester.
– Un milieu « riche », fécond : sorties, lectures, discussions...
– Un révélateur, l’étincelle, « il colpo di fulmine », c’est à dire la rencontre entre l’élève et un élément extérieur, une connexion.
– La possibilité de l’exprimer : des espaces de liberté.
– Une méthode de travail, des conseils, des apports théoriques.
– Des efforts, de la régularité dans le travail.
– Une reconnaissance du travail accompli, une mise en valeur.
Quand tous ces ingrédients sont présents, la classe devient plus vivante, on ne s’ennuie jamais. Les élèves sont motivés. Cela ne fonctionne pas à tous les coups, pas pour tout le monde en même temps, mais cela montre aux enfants qu’ils sont des êtres en devenir et qu’ils ont la possibilité d’agir sur ce devenir. Cela révèle des potentiels cachés, des centres d’intérêt insoupçonnés.
De mon point de vue de maîtresse d’école, c’est toujours un bonheur de voir un élève présenter à la classe son œuvre avec fierté et tous ses camarades lui demander comment il a procédé. A ce moment-là, souvent les choses m’échappent, un élève s’empare du cahier de propositions, au prochain conseil un atelier est programmé, et la machine-classe se met en route.
C’est souvent quand les choses échappent à l’enseignant que l’apprentissage commence vraiment. Les élèves utilisent leur pouvoir, ils ne demandent plus : « Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? », ils décident, réfléchissent au matériel nécessaire, s’organisent, demandent de l’aide... Ils se prennent en main, ils coopèrent, ils font des recherches... Ce sont de très beaux moments, très encourageants. J’espère qu’ils garderont cette aptitude à la coopération et cette belle énergie ! J’espère qu’ils se rappelleront que c’est possible et qu’ils continueront à mettre un peu d’utopie dans leur quotidien.
Le point de vue de quelques élèves.
Je leur ai demandé leur avis sur notre façon de travailler et en particulier sur le quoi de neuf, le conseil et les projets personnels. Voici leurs réponses légèrement reformulées.
Grâce au quoi de neuf, ils découvrent ce que les autres savent faire et peuvent leur montrer ce que, eux, ont fait, visité, lu, en dehors de l’école. Une élève me parle de « partage » à plusieurs reprises. Ce qui est important, pour elle, c’est « mettre en commun ». Le conseil est avant tout, à leurs yeux, un moyen de connaître l’opinion des autres, d’en discuter ensemble. Certains évoquent aussi la possibilité de régler les conflits mais ce n’est pas la réponse qui arrive en premier.
Ils apprécient qu’on leur demande leur avis sur ce qu’ils aimeraient apprendre et sont contents de pouvoir travailler sur les sujets qui les intéressent. Ils aiment aussi apprendre aux autres et grâce aux autres.
J’ai posé la même question à deux anciennes élèves. La première, aujourd’hui en troisième, regrette qu’il n’y ait pas de conseil au collège. Cela éviterait, selon elle, bien des problèmes de violence. I.a deuxième évoque la liberté qu’elle avait dans son travail. L’absence de consigne précise, lors des projets personnels ou du texte libre, lui permettait de créer sans se sentir limitée et sans craindre la comparaison. Elle appréciait beaucoup le fait de ne pas devoir se conformer à un modèle attendu. Elle savait qu’elle ne serait pas jugée. Elle n’était pas stressée.
