Hommages
« Hommage à ANDRÉ VIRENGUE »
Hubert WARGNÉ, Annie KOWALSKI, Anne
Nous avons appris le décès, le 1er novembre, d’André Virengue directeur emblématique de l’école Jacques Prévert de Villeneuve d’Ascq qui fit partie du réseau des écoles expérimentales grâce auquel l’AFL s’est développée. Trois de ses premiers collègues reviennent sur l’engagement et le charisme avec lesquels il a animé pendant environ 20 ans un groupe scolaire atypique, pensé en équipe élargie (animateurs, parents...) et géré avec (par) les enfants. Nous invitons nos lecteurs à aller lire sur le site (www.lecture.org) les articles qu’André a produits dans un champ étonnamment vaste : production d’écrits (poésie et presse compris), conception et mise en œuvre des logiciels d’entrainement à la lecture et d’observation de l’écriture, BCD, journal d’école, radio... animations dans les centres de loisirs... Alors qu’on s’interroge sur le statut du directeur d’école et que la tentation est grande de vouloir en faire un supérieur hiérarchique lui-même soumis à une autorité plus grande, ces deux témoignages montrent qu’un directeur c’est avant tout un co-équipier.
A l’école Jacques Prévert de Villeneuve d’Ascq
La première fois que je suis entré à l’école Jacques Prévert de Villeneuve d’Ascq, en juin 1994, André Virengue fut la première personne que je rencontrai. Il accueillait souvent un peu froidement ses nouveaux adjoints. L’établissement était classé « école expérimentale » à cette époque, ce qui n’existe plus aujourd’hui. On avait plus ou moins l’impression de passer un entretien d’embauche, se demandant si on serait retenu. On en a souvent ri ensemble par la suite. Il présentait l’école, faisait visiter, et on comprenait très vite que le lieu était particulier. On se demandait aussi s’il essayait de vous décourager ou de vous convaincre de rester. Il évoquait les liens avec l’AFL dès cette première rencontre. La BCD était, physiquement et dans son usage, au cœur de l’école. Elle était l’objet de toutes les attentions et préoccupations. Chaque enfant développait un lien privilégié et personnel avec cet espace, tour à tour lieu de recherche, de lecture libre, refuge pour échapper à une leçon ou pour se confier à quelqu’un. Le journal de l’école mobilisait une énergie permanente pour être boudé, et transmis aux familles dans des délais stricts. La radio, menée par les enfants, diffusait quotidiennement son émission matinale, et chacun était sollicité pour y contribuer. Vous faisiez une leçon et un ou deux enfants de CM2 venait vous voir : « Qu’est-ce que tu as à dire pour la radio ? ». Les premières fois, je ne savais pas quoi répondre, mais très vite, en entendant dans le haut-parleur : « Ce matin, Hubert n’a rien à dire », on commençait à préparer sa réponse pour les jeunes animateurs de cette radio. Radio dont le matériel, on l’apprit un jour, avait été donné par des parents gendarmes, qui l’avaient confisquée à une radio amateur, pratique interdite à l’époque ! Les parents étaient eux aussi, au centre du dispositif. Le samedi matin, des ateliers proposés par les instits, et co-animés par des parents, rassemblaient toutes les bonnes volontés et se prolongeaient parfois après 12h30... Et tout ça tournait autour d’André. Il pouvait expliquer, débattre, se fâcher, animer, stimuler, relancer avec une énergie constante. Il avait la volonté de convaincre chevillée au corps, entraîné qu’il était à devoir persuader ses nombreux détracteurs, qui se sont parfois ralliés à ses positions par la suite.
Comment a-t-il donc fait pour que, en 2020, soit environ 20 ans après qu’il ait laissé les clés à trois directeurs et directrices successifs, il reste une particularité dans cette école ? Certes, beaucoup de choses y ont changé, et tant mieux. Pourquoi figer un fonctionnement alors que tout évolue ? Mais on y parle encore de contrats, d’une radio qui diffuse toujours, de journal, de pratique théâtrale, de chorale, d’ateliers divers...
La réponse serait peut-être à rechercher dans le souvenir du premier entretien pour ceux qui l’ont vécu. Immanquablement, André y évoquait « l’équipe ». Il présentait chacun de ses membres, le valorisant, pointant ses qualités. C’est ce collectif de personnes très différentes qu’il avait su fédérer autour d’un projet brandi comme un étendard. L’étendard n’est plus tout à fait le même mais l’esprit d’équipe perdure toujours, et dans cet esprit il reste toujours un peu de l’énergie d’André.
Un quartier (une friche, une rue), la gendarmerie nationale de Villeneuve d’Ascq, une école (un chantier) et André Virengue
Mai 1979, j’étais institutrice remplaçante. Après un entretien quelque peu déstabilisant avec l’inspecteur de la circonscription, : « Vous êtes disponible ? Prête à consacrer du temps, voire beaucoup de temps ?... ». Il me lance un défi, comment ne pas l’accepter ? Une question d’honneur !
Ainsi débute l’AVENTURE PRÉVERT.
Quelques jours plus tard, j’arrive devant l’école ou plutôt un chantier en plein terrain vague, pour un stage de 3 jours. Je m’interroge, elle ne sera jamais ouverte en septembre. À l’entrée, arrive un homme à la chevelure brune frisée, pas encore la quarantaine, sourire aux lèvres, l’allure déterminée. Je découvre André Virengue, le directeur de l’école primaire puis mes futurs collègues, moyenne d’âge, moins de 30 ans.
Sujet du stage : 3 mots autour desquels nous allions plancher : AUTONOMIE, RESPONSABILITÉ, DÉCLOISONNEMENT
Un mot par jour.
Moi qui n’avais travaillé que dans des écoles que je qualifierais de « traditionnelles » ! Pour clore ces 3 jours, nous nous sommes retrouvés, la future Équipe de l’école, un représentant de la Mairie, l’inspectrice (Madame Prudhon), à la caserne régionale de Gendarmerie pour une réunion afin d’informer les gradés et futurs parents du projet pédagogique. Les questions fusent avec une certaine animosité de la part des gendarmes en uniforme, symbolisant l’ordre et la discipline. André fait face, il sait de quoi il parle. C’est un homme de convictions, militant de l’AFL. Il parle d’autonomie, de libre circulation... Ça commence bien !!! Imaginez l’angoisse pour une enseignante au début de sa carrière. Dans quelle galère me suis-je lancée ? Mais avec le recul il a toujours été là pour moi mais aussi pour tous ceux qui sont passés dans l’école, un Formateur, un Maître à penser, parfois dur mais toujours bienveillant pour faire perdurer et évoluer le projet pédagogique initial.
Il m’a permis de découvrir les enjeux de la BCD jusqu’à me confier cet espace situé au centre de l’école où j’ai pu tant m’épanouir et développer les liens entre élèves, parents et partenaires extérieurs.
Durant les 20 ans passés à l’école Jacques Prévert, et après, il a su garder son dynamisme, sa pugnacité pour transmettre ses convictions et ses valeurs. Merci André, Tu as toute ma reconnaissance pour l’Enseignante que je suis devenue.
Un passeur qui passait par là...
André est décédé, quelle triste nouvelle, il avait choisi de se retirer au soleil, près de son bateau. Il avait également choisi de se retirer et non de se mettre en retraite, quel horrible mot que celui-ci ! André n’est pas seulement un pédagogue engagé, un fabriquant de nouveautés, un troubleur de l’ordre établi au ministère de l’éducation nationale, un personnage étrange, non, révélation : André est un passeur d’éducation et c’est ce sont ces mots qui me viennent tout de suite à l’esprit lorsque je pense à lui. Certes, il ne ressemble en rien à André Malraux mais nobles et dignes sont les idées qu’il a cherché à transmettre durant 20 ANS.
Passeur d’éducation pour ses collaborateurs, que de belles rencontres, Jean Foucambert et les membres de l’AFL, sans oublier tous les autres, les Belges et encore les Belges, des soirées, week-ends, vacances à douter, à tester ma zone de confort pour la rendre plus incertaine, plus fragile, marquée par un souvenir à jamais douloureux mais combien passionnante et si belle, quoi de plus beau que les mots et les maux ? L’école n’a-t-elle pas le rôle d’éduquer aux incertitudes ? Au doute ? Nul doute.
Passeur d’éducation pour tous ces petits, « des enfants, des écrits la vie » comme l’écrit Yvanne Chenouf, on lit avant que de déchiffrer, on écrit avant que de savoir écrire, on apprend toute la journée, on critique avant que d’être grand et surtout on vit, on rit, on s’élève plus haut pour penser ses émotions et devenir le penseur et passeur de demain. Merci André pour cette belle rencontre qui passait par là, un peu par hasard, j’ai tenté ma chance et j’ai gagné. Je tente de prendre le relais, je n’ai pas d’école Prévert sous la main, reviens...
L’école Jacques Prévert de Villeneuve d’Ascq
Ce texte est extrait des « Mémoires » qu’André Virengue a commencées, dans les années 2000 à sa retraite. Marie Preston (enseignante-chercheure et maîtresse de conférences à Paris VIII) a été autorisée à publier une partie de ce travail dans le livre « Co-éducation, inventer l’école, penser la co-création (1960-1990) » quelle prépare pour le printemps prochain aux éditions Tombolo Presse, coédition CAC Brétigny, avec la participation la Ferme du Buisson, de l’Université Paris 8 / Vincennes-Saint-Denis et du Mac Val.
L’aménagement de la ville nouvelle de Villeneuve d’Ascq a engendré une expérience privilégiée d’urbanisation de la pédagogie. Le directeur de l’Établissement Publique d’Aménagement de Lille Est et ses collaborateurs conçurent alors les écoles comme autant d’occasions pour l’innovation. L’inspecteur d’Académie impulsera sur ce sujet les recherches et les expériences en matière de formation des maîtres, faisant partager son enthousiasme et ses convictions. En effet, construire une école suppose l’existence d’un programme indiquant à l’architecte les caractéristiques attendues de l’équipement qu’il doit concevoir. Dès lors, il s’agit de définir les activités, les types de groupes, leurs déplacements et l’organisation du temps. De ce modèle de fonctionnement sera déduit, en intégrant les contraintes financières et administratives, un schéma d’organisation définissant la structure spatiale, les différents types de locaux et leurs caractéristiques.
Il était intéressant de demandera des enseignants de quelle manière ils envisageraient leur métier s’ils avaient à exercer dans un établissement de conception architecturale originale. Ce fut le thème de réflexions de stages de formation continue à l’école normale de Lille en 74 et 75. Une architecture nouvelle incite une pédagogie particulière, des stagiaires recherchèrent une solution adaptée, de leurs réflexions, il ressortit que l’école fonctionnerait en cycles de 3 ans. L’enseignant, attentif à l’éclosion des « périodes sensibles » guiderait l’enfant vers le groupe où il serait le plus apte d’évoluer. La mise en place d’une équipe pédagogique s’avérait indispensable, l’éclatement des emplois du temps en demi-journées est prôné. Au cours du stage de formation suivant, les instituteurs modifièrent le programme architectural, plus de coupure entre maternelle et primaire ; une seule école abritera les enfants de 2 à 12 ans, le bâtiment serait donc de plein pied afin de faciliter les déplacements des « maternels ». L’école ne sera plus un empilement de « boites », de classes, semblables dans leur fonctionnement ou le matériel et les situations se retrouvent parallèlement. Les salles de rétablissement seront spécialisées, la notion de « maisons matière » est née. Les enfants s’y regrouperont davantage selon leurs aptitudes et leurs besoins que selon leur âge. La comparaison avec ^utilisation des bâtiments de la vie courante peut aider à comprendre cette structure : « je prépare le repas à la cuisine, je dors dans la chambre, etc. »
Les maisons matières se subdiviseront en deux parties, une très grande salle zone ouverte et une ou deux salles plus petites-zone fermée.
La zone ouverte, avec ses outils spécifiques et appropriés, ses animations proposées par les adultes, permettra aux enfants de mener à bien leurs apprentissages. La capacité d’accueil y est importante, de 60 à 100 enfants. L’enfant rencontrera dans chacune des maisons matière le matériel lui permettant de couvrir l’ensemble des programmes de la maternelle, du primaire, voire de la première année du secondaire. En outre, le fait que le matériel de chacune des — maisons matière — est utilisé par l’ensemble de la population scolaire conduit à le diversifier et à le rendre le plus performant possible, car il doit mettre enjeu les aptitudes de chacun, et non répondre aux seuls besoins d’une tranche d’âge, ce souci réduit [Investissement. Les salles fermées réservées aux activités d’enseignement suscitant une mise en forme des savoirs et leur systématisation, accueillera au maximum la population d’une classe.
Ce programme architectural porte en lui le principe de libre circulation. L’enfant accueilli, guidé et aidé dans chaque zone par un adulte présent dans celle-ci, ayant achevé un travail, une recherche, « subi » un enseignement ou participé à une animation, quitte celle-ci pour entreprendre une activité
ailleurs, consommer une animation, remplir une responsabilité, participer à une réunion de gestion. Cette organisation faciliterait l’individualisation de l’enseignement. Certains enfants faisant preuve de précocité voire de célérité dans certains domaines, il ne saurait être question de les freiner en fonction d’un rapport âge/programme globalisé. Innover dans le domaine architectural doit entraîner un changement profond dans la relation au savoir et permettre le respect des niveaux d’apprentissage en fonction des capacités, des intérêts et de l’histoire de chacun. Aucune zone n’est dévolue à un groupe d’enfants, sa classe est l’école. Il s’agit donc pour chacun d’eux de s’approprier l’ensemble du bâtiment scolaire, ceci est également vrai pour les adultes.
Cependant une architecture nouvelle crée des inquiétudes, elle ne peut engendrer à elle seule de nouvelles attitudes, elle ne sera favorisante que si l’équipe pédagogique présente innove dans son exploitation ; alors l’acte pédagogique sera changé.
