Dossier

« La série C »

OU S’ENTRAÎNER À AMÉLIORER LA PRÉCISION DE L’IDENTIFICATION D’UN MOT OU D’UN GROUPE DE MOTS

Une fixation de l’oeil c’est, a-t-on écrit, « l’accès à une forme dans laquelle tous les détails comptent sans qu’aucun ne puisse être vu ou privilégié ». Cette vision globale et rapide, qui concourt elle aussi à l’identification des formes écrites et donc à la compréhension, cela s’acquiert, cela se perfectionne... cela s’entraîne [1].

Depuis les premières versions des logiciels d’entraînement de l’Association Française pour la Lecture (ELMO, puis ELSA...), la série C vise à entraîner le lecteur à bien faire la différence entre des mots qui se ressemblent, à améliorer ses capacités de discrimination. Cet entraînement vient en complément de l’entraînement de la série A qui agit sur l’élargissement de l’empan de lecture (à ne pas confondre avec l’empan visuel, non modifiable et fixe par des contraintes physiologiques).

« Les exercices de cette série C étaient composés de mots - encore une fois hors contexte— ayant même début, même milieu ou même fin que le mot signal. Dans le nouvel ELMO, la réflexion sur la différence entre les largeurs respectives de l’empan visuel et de l’empan de lecture et, par voie de conséquence, sur la nature exacte des informations graphiques prises en compte dans la lecture [2], a incité à élaborer des séries de mois ayant même silhouette. Il est évident que la similitude ainsi obtenue entre ce qui apparaît sur l’écran et ce que l’ail perçoit quand on lit, si elle rend plus problématiques les possibilités de discrimination, procure des conditions d’entraînement beaucoup plus proches de celles de la lecture. La reconnaissance des mots y est relativement indépendante de la reconnaissance des lettres qui les constituent comme c’est le cas dans un texte où ce qui appartient à l’empan de lecture mais se situe de part et d’autre de la zone de vision n’est perçu que sous forme de silhouette imprécise. Nous revenons au problème évoqué plus haut, à savoir la nature du lexique mental que ¡’identification active... et donc de la « conscience graphique », à la fois ferment et fruit du savoir-lire. Une meilleure connaissance des phénomènes complexes d’identification en jeu dans la lecture et l’expérience acquise au cours d’une décennie d’observation des effets d’innombrables entraînements ont ainsi contribué, nous l’espérons, à faire d’ELMO un outil plus performant ? [3]. »

« Nous avons rappelé (et aucun ouvrage pédagogique n’en faisait alors mention) les deux opérations de l’ail en cours de lecture : la fixation où se prélève l’information graphique et le saut dont les paramètres balistiques restent largement mystérieux. Nous rappelions aussi l’apparente contradiction entre la plage de netteté de la vision, plage définie par des contraintes physiologiques très stables, et la plage de lecture, décrite comme la quantité d’écrit séparant deux fixations, plage très variable selon la compétence du lecteur. C’est justement ce non-recouvrement de l’empan visuel et de l’empan de lecture qui autorise à questionner les processus psychologiques à l’œuvre chez le lecteur. Et c’est probablement le constat de ce non-recouvrement qui ouvre sur les hypothèses actuellement les plus fructueuses. » [4]

QU’EXERCE LA SÉRIE C DE LA PLATEFORME ELSA ?

Fidèle à ses origines, cette série travaille donc, comme la série A, sur des groupes de mots isolés. Elle vise à améliorer la précision de l’identification d’un mot ou d’un groupe de mots. Le lecteur s’entraîne à reconnaître, dans une liste de groupes de mots qui s’affichent dans un temps très court, des formes écrites, en référence à un groupe de mots cible donné au début de chaque passage.

LE DÉROULEMENT

L’exercice enchaîne deux moments, chacun d’eux visant à améliorer la qualité et la rapidité d’identification d’un mot ou d’un groupe de mots, qu’il soit assez court (moment 1, empans de 6 à 11 signes)

ou plus long (moment 2, empans de 15 à 24 signes).

Chaque moment est constitué de la succession de 4 passages, définis par 4 groupes de mots cible différents. Pour chaque mot cible, il sera proposé 2 étapes dont le déroulement est pratiquement similaire : ► un groupe de mots cible s’affiche sur un premier écran. Le lecteur est invité à bien l’observer. Il décide ensuite lui-même de l’effacer complètement et de commencer l’exercice ; ► un point de fixation, qui matérialise l’endroit de la fixation de l’œil, apparaît ensuite au centre de l’écran ; ► un nouveau groupe de mots s’affiche pendant un temps très court, remplaçant le point de fixation dans l’étape 1, et apparaissant aléatoirement à droite ou à gauche de celui-ci dans l’étape 2 ; ► un masque de croix stoppe le temps d’exposition du groupe de mots et évite tout effet de persistance rétinienne ; ► le point de fixation réapparaît au centre de l’écran et le lecteur est invité à cliquer sur l’un des deux boutons-réponse proposés au bas de l’écran : ♦ il choisira « oui » s’il pense que le groupe de mots qu’il vient de voir était identique au groupe de mots cible présenté dès le premier écran ; ♦ il choisira « non » s’il pense que le groupe de mots qu’il vient de voir n’était pas identique an groupe de mots cible, quelle que soit la différence notée.

Chacun des groupes de mots cible sera ainsi succédé par l’apparition de 7 groupes de mots différents ou semblables. Le lecteur aura donc, pour chaque groupe de mots cible et, à chacune des deux étapes, à répondre sept fois à une même consigne : « Clique sur OUI si le groupe de mots est identique à la cible, autrement clique sur NON ». Les groupes de mots proposés sont constitués sur des proximités de formes soit par le début des groupes, le milieu ou bien encore leur fin. Ils visent à présenter le plus de similitudes possibles avec le groupe cible, telles que des ressemblances dans la forme des lettres, la taille, la présence d’accents et autres signes diacritiques, la longueur et le nombre de mots constitutifs du groupe, voire la répétition de groupements de lettres similaires. En effet, le lecteur doit s’habituer à reconnaître des formes écrites dans le temps le plus court possible. Cette rapidité est gage de maîtrise. L’attention est alors davantage disponible pour apprécier comment les mots construisent le sens. La série C est la seule série qui est déconnectée de la série T. Elle possède donc sa propre progression interne, associant chaque fois une liste d’empans courts et une liste d’empans longs.

Le temps d’affichage des groupes de mots ne varie ni à l’intérieur de l’exercice, ni entre les plans : seule la longueur de l’empan connaît une évolution, faisant sensiblement varier, de fait, le rapport entre la quantité d’information à saisir et le laps de temps offert pour le faire. Après cette phase d’exercice, est proposée une phase de retour réflexif, pour obliger le lecteur à réfléchir et prendre conscience de sa propre démarche, afin de l’améliorer. Sur les cinq premiers plans, cette phase sera consacrée à une conscientisation des stratégies d’identification, d’abord, en lui demandant une appréciation générale de son travail, un ressenti propre aux différents moments exercés, puis, en lui proposant de classer différents types de stratégies, telles que celles mises en place généralement en situation de lecture, en fonction de celles qu’il a utilisées ou pas.

Dans ce tableau, certaines propositions ont un statut particulier. Nous avons, en effet, envisagé la possibilité que le lecteur, confronté pour les premières fois à ce type d’exercice, ne sache pas vraiment exprimer comment il s’y est pris... Il peut même avoir le sentiment d’avoir répondu au hasard ! Lors des deux premiers plans, ces deux réponses sont donc possibles et entraînent, dès leur sélection, la neutralisation de toutes les autres propositions de stratégies de lecture. A partir du plan 3, on considère que les réponses ne sont plus dues au hasard, le lecteur commençant maintenant à être familiarisé avec la série C. Il peut, néanmoins, continuer à ne pas savoir exactement comment il s’v est pris. Mais, la présentation répétée de cette page de conscientisation et les différents types de stratégie de lecture proposés au fil des plans doivent lui permettre, au fur et à mesure, de mettre des mots sur ce qu’il fait. C’est pourquoi, pour les plans 4 et 5 de son entraînement, il sera de toute façon obligé de classer les différentes propositions selon celles qu’il a mises en place ou pas. En effet, il ne lui sera plus possible de se contenter de répondre qu’il ne sait pas comment il s’y est pris. En cours de classement, il lui est toujours possible de revenir en arrière ou de déplacer une étiquette-stratégie dans l’une ou l’autre des colonnes du tableau. Le temps qui lui est offert pour remplir ce tableau n’est pas limité et c’est à lui de le valider lorsqu’il l’a complété et qu’il considère que cela correspond bien à ce qu’il a fait et n’a pas fait.

La phase de retour réflexif évolue pour les cinq derniers plans de l’entraînement proposé. Si bien réussir c’est bien discriminer sur des temps très courts des formes proches, nous allons essayer de montrer au lecteur ce qui ne fonctionne pas dans ses propres stratégies de lecture afin de les faire évoluer.

Différents types de réponses, correctes ou erronées, sont donc enregistrés par le logiciel : ► réponse de type 1 : le lecteur répond OUI pour un groupe de mots qui n’était pas identique au groupe de mots cible, ► réponse de type 2 : le lecteur répond NON pour un groupe de mots qui était pourtant identique au groupe de mots cible, ► réponse de type 3 : le lecteur répond NON pour un groupe de mots qui n’était effectivement pas identique au groupe de mots cible.

Pour chacun des quatre groupes courts et quatre groupes longs proposés au fil de l’exercice s’affiche alors, dans l’ordre ci-dessus, en-dessous du groupe de mots cible concerné, une liste de 1 à 3 réponses, en fonction des types de réponses effectivement produits par le lecteur au cours de l’exercice. Cette liste est complétée par la reproduction du groupe de mots cible, en quatrième proposition, venant illustrer la reconnaissance visée : l’identification adéquate de la cible.

Le lecteur va alors être invité à déplacer chaque type de réponse, un par un, et à venir le superposer au groupe de mots cible. Une réponse étant sélectionnée, la police de caractère des deux groupes de mots se modifie et passe en boîtes pleines : chaque lettre est ainsi encadrée selon sa taille et sa forme (hauteur, largeur, longueur).

Au contact des deux groupes de mots, une nouvelle modification de la police s’effectue, les lettres disparaissant pour ne laisser visibles que les cadres les réduisant à leurs constituants graphiques de base.

Les deux groupes, dont les cadres sont proposés dans des couleurs différentes, finissent par se superposer, mettant alors en évidence les différences et ressemblances graphiques qui doivent permettre l’identification et la reconnaissance à coup sûr de la cible.

Cette phase de retour réflexif vient corroborer le fait que, dans la lecture, interviennent et interagissent les composantes de deux types de traitement : celles qui portent sur le code graphique et participent à l’identification d’unités porteuses de sens et celles mises en œuvre dans l’interprétation du message. Plus les processus d’identification sont automatisés — moins ils nécessitent de « contrôle attentionnel » — plus la compréhension est aisée. C’est bien ce qui est ici visé avec la série C.

Il passe alors à une page de résultats.

Celle-ci présente un résultat global, le nombre de réponses exactes en fonction de la taille de l’empan ou du type d’affichage ainsi que la nature des erreurs. Elle ponctue également la série par un commentaire guidé, généré en fonction de l’adéquation entre les résultats enregistrés et le ressenti du lecteur quant à sa réussite. Ainsi, des plans 1 à 5,

► si le lecteur répond qu’il pense avoir réussi et que ses résultats sont supérieurs à 66%, il pourra lire : « Bravo ! Tes résultats montrent que tu as mis en place de bonnes stratégies de lecture. Ta reconnaissance est efficace. Ton observation est pertinente. Continue... »

► si le lecteur répond qu’il pense ne pas avoir réussi l’exercice mais que ses résultats sont supérieurs à 66%, ce sera plutôt : « Prends confiance en toi. Tes résultats montrent que tu as mis en place de bonnes stratégies de lecture. Ta reconnaissance est efficace. Continue... »

► si le lecteur répond qu’il pense avoir réussi l’exercice mais que ses résultats sont inférieurs à 66%, s’affichera alors : « Ne va pas trop vite. Relis les consignes et utilise les propositions que tu as classées dans le tableau pour améliorer tes performances. »

► si le lecteur pense ne pas avoir réussi et ses résultats sont inférieurs à 66%, un commentaire un peu plus étoffé lui sera alors envoyé : « Tu dois devenir plus efficace. Es-tu bien sûr d’avoir mis en place les bonnes stratégies de reconnaissance ? La prochaine fois essaie de te concentrer sur la forme et la longueur du mot signal Tour le retrouver dans les groupes de mots proposés, n’hésite pas, par exemple, à prendre des indices tels que les accents, les points, les lettres montantes et descendantes ou les groupes de lettres particuliers le constituant... »

Ces commentaires évolueront pour les plans 6 à 10 et le lecteur pourra lire :

► Si les résultats sont dans le dernier quart (0-25% de réussites) : « Il ne faut surtout pas te décourager ! Observe le groupe de mots cible, regarde bien les consonnes et tout ce qui est dans la partie haute des mots. »

► Si les résultats sont dans le quart 25-50% de réussites : Tu es sur la bonne voie. Tu as trouvé des indices sur lesquels l’appuyer. Souviens-loi des propositions notées sur les étiquettes.

► Si les résultats sont dans le quart 50-75% de réussites : Bel essai ! A perfectionner... Pour cela, repère ce qui te fait réussir et multiplie les entraînements en allant dans l’historique.

► Si les résultats sont dans le quart 75 — 100% de réussites : Tu es efficace dans la prise d’indices et dans la réactivité. Garde ce rythme dans tes entraînements. Utilise celle efficacité dans les lectures courantes.

Ainsi, la série C vient renforcer l’action de la série A dans sa contribution à la conscience graphique. Comme elle, elle rappelle que, si personne n’a le pouvoir d’agir sur l’empan de vision qui est déterminé par des contraintes physiologiques, on peut, en revanche, s’entraîner utilement à élargir l’empan de lecture. Mieux, la maîtrise de ces aspects techniques de la lecture, si elle n’est, certes, pas un but en soi, semble une condition indispensable à une véritable entrée dans le monde de l’écrit. Travailler sur l’élargissement de cet empan de lecture et l’amélioration de la rapidité d’identification de groupes de mots conduiront vers une plus grande flexibilité et disponibilité du lecteur face aux textes écrits, l’amenant ainsi à progresser considérablement et à maîtriser plus durablement le sens.

« On mesure, écrit Jean-Claude PASSERON en 1987, à travers les vitesses de lecture, les divers seuils de cet accès à une lecture flexible qui est une condition sine qua non d’une utilisation réelle de l’écrit. »

« La série C »

[1Michel VIOLET, L’identification des formes écrites, A.L n°52, décembre 95, p.86.

[2Denis FOUCAMBERT et Jean FOUCAMBERT Empans et silhouette, A.L. n°49, mars 95, p.84.

[3L’identification des formes écrites, article déjà cité.

[4Empans et silhouettes, article déjà cité.