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« Idées reçues sur l’école et les savoirs »

Dominique VACHELARD Lu par Monique MORET

IDÉES REÇUES SUR L’ÉCOLE ET LES SAVOIRS, DOMINIQUE VACHELARD, ÉDITIONS AKKI ; 123 p., 15€

« L’école est un lieu où se côtoient les contradictions les plus tenaces, tant les écarts entre le discours sur elle-même et la réalité de ses résultats sont diamétralement opposés. Il suffit de considérer dans le même temps, à la fois sa mission, qui se voudrait celle de la République soucieuse donc de libérer les individus, et d’autre part l’importance de l’échec scolaire qu’elle produit, et qui se traduit par le faible taux de lecteurs véritables dans notre corps social.
... Dans notre population, rares sont les individus qui écrivent. Entendons par là, ceux qui ont des raisons d’utiliser l’écriture pour ce qu’elle a de particulier par rapport à la langue orale.
... Le système politique dispose, certes, de tous les outils modernes de la communication, mais il peut compter aussi sur le poids de l’histoire et du passé... de nombreux préjugés et idées reçues qui constituent la référence inconsciente et morale de tous un corps social.
 »

C’est à 15 idées reçues sur l’école et les savoirs que Dominique Vachelard, professeur des écoles en milieu rural et militant de l’AFL s’est attelé dans cet ouvrage. Quasiment en préambule « Pour le dictionnaire, une idée reçue est une opinion qui a la particularité de s’admettre aisément, soit parce qu’elle est très répandue, soit qu’elle est très agréable à admettre... »

1. L’école républicaine

Depuis quelque temps, on associe volontiers ces deux mots et on en a bonne conscience.1
L’école de Jules Ferry était républicaine quand il s’agissait de mettre les enfants à l’école pour les soustraire aux soulèvements populaires et pour venger l’échec cuisant de la guerre de 1870 ? C’est vrai que cette école-là a atteint son objectif : révoltes souvent matées dans l’œuf et 1 400 000 soldats français tués entre 1914 et 1918, mais l’Alsace et la Lorraine redevinrent françaises !
La plupart de ces soldats, dit Dominique Vachelard, ayant fait preuve d’une totale abnégation, même si certains se sont révoltés au nom de l’humanité : meilleurs lecteurs que les autres ?
C’était au tout début du XX* siècle.
Et maintenant... l’école républicaine ? Dominique Vachelard analyse rapidement les résultats des évaluations nationales et internationales : PISA 2018 et évaluations nationales en 6ème 2019. Une « assez bonne réussite dans la maîtrise des comportements alphabétiques » ce qui n’aide pas trop à réfléchir et à argumenter, mais « rares sont les lecteurs experts » donc pas de possibilité de recourir à l’écrit comme outil de pensée.
Ce fut dit l’auteur, un choix politique, conscient et volontaire de la part de Jules Ferry, celui d’imposer la lecture par la voie indirecte.
Et maintenant ? Quelle « méthode » d’apprentissage de la lecture est prônée, voire imposée, par les divers gouvernements successifs de la Ve République ?
C’est ça une école républicaine ? La question est posée dans ce livre...

2. On apprend à lire au CP !

... et avec une méthode syllabique, quand tous les élèves d’une même classe sont alignés face à l’enseignant et font tous la même chose en même temps : écouter le maître et faire des exercices (qui n’exerçant rien en réalité, ne servent qu’à vérifier que l’élève a bien écouté la leçon).
Et Dominique Vachelard de citer l’AFL qui propose une autre théorie. La lecture est avant tout un processus culturel, donc enseigner la lecture c’est enseigner la compréhension.
Ce processus culturel, on ne peut l’acquérir seulement pendant les 10 mois qu’on passe dans cette fameuse classe de CP !
Bien avant, l’enfant a intégré nombre d’éléments qui lui seront utiles pour entrer dans l’écrit, et bien après, il continuera d’en acquérir d’autres.

3. Oral et écrit

Une seule et même langue ?

4. Lis moins vite, tu comprendras mieux !

Ce qui est vrai quand il s’agit d’une énonciation orale, l’est moins quand il s’agit d’écrit.
« Plus on lit vite, plus on comprend ! », le logiciel ELSA le démontre...

5. La bosse des maths

On parle bien de « mathématiques » et pas du calcul dont on a besoin pour faire du commerce...
Les mathématiques ont véritablement émergé à partir de l’invention de l’écriture. Il semblerait dit Dominique Vachelard, qu’elles soient par essence un savoir de nature graphique, parce qu’elles possèdent la propriété de représenter le réel au moyen de lignes, de signes on de figures tracées sur une surface. L’organe privilégié du traitement de /’information mathématique est l’oeil... Ne parle-t-on pas d’écriture mathématique ?
Si un élève est « mauvais » en math, c’est avant tout qu’il n’a pas compris l’énoncé du problème qu’on lui a posé par écrit, avec des mots du français littéraire !

6. Auditoire ou lectorat ?

« Le lecteur peut être considéré comme le personnage principal du roman, à égalité avec l’auteur, sans lui, rien ne se fait. » C’est Eisa Triolet qui le dit...

7. Lecture et idées reçues

Dans notre société, le paradigme de la lecture obéit scrupuleusement à l’idée reçue que « lire c’est dire » et « apprendre à tire c’est apprendre à dire ».
Il existe un langage oral et un langage écrit. Nous serions donc doués de bilinguisme ? C’est ce qu’affirme en tous cas Dominique Vachelard à la suite de l’AFL et, entre autres, d’Ignacio Ramonet (dans un éditorial du Monde Diplomatique en 1993) quand il donne l’exemple d’informations que pensent avoir des « citoyens » en regardant les images du journal télévisé.
« S’informer fatigue » écrit-il. Oui, parce que pour pouvoir avoir le droit de participer activement à une vie démocratique, il faut croiser ses sources de renseignements et ne pas se contenter d’une seule information. Donc revoilà la lecture comme moyen d’émancipation, de culture, de réflexion..

8. Plus c’est simple et plus c’est facile !

« La culture est basée sur l’individu, les médias mènent vers l’uniformité ; la culture éclaire la complexité des choses, les médias les simplifient ». Milan Kundera
Apprendre à lire par le voie indirecte ?
C’est à dire en associant les lettres, les consonnes et les voyelles pour en faire des syllabes et des syllabes pour en faire des mots et des mots qui forment des phrases, les phrases faisant un paragraphe... Pauvre enfant qui ne s’en sortira pas !
Ou par la voie directe ? c’est à dire en se lançant tout de suite dans un vrai texte comme on apprend à parler en parlant et à faire du vélo en montant sur le vélo.

9. Évaluer pour remédier

L’évaluation est le complément indispensable de la pédagogie par objectifs. Et depuis quelques années, on évalue dans les classes ! Mais on évalue quoi ? Comment ? Situations répressives souvent mal vécues par les enfants mais souvent appréciées des parents qui peuvent « comparer » les savoirs de leur enfant aux savoirs des voisins. Mais dans la plupart du temps affirme Dominique Vachelard (qui enseigne depuis une quarantaine d’années...) l’enseignant s’évalue lui-même : a-t-il atteint les objectifs qu’il s’était fixés ?
Après l’évaluation devrait venir la remédiation. Car c’est bien pour vérifier que des enfants sont en difficulté qu’on perd beaucoup de temps dans les classes. Mais (hélas pour les bien-pensants !) « le rôle sociologique et systémique de l’école dans la reproduction des inégalités sociales interdit de penser qu ’un système politique et soda ! accepterait de mettre en place un dispositif de remédiation si celui-ci était susceptible de produire des effets positifs dans le champ de la réussite scolaire des enfants (voir Bourdieu, Passeron, Lahire, Baudelot, Establet, etc...) »

10. On peut facilement se passer de l’écrit

« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place » George Orwell

11. Et si la lecture ne s’enseignait pas ?

« Il semblerait, au cours de ces dernières années, que le ministre de l’Éducation nationale ait fait de renseignement de la lecture son cheval de bataille, que ce soit en imposant le retour à la syllabique, le manuel de lecture obligatoire ou le dédoublement des classes de CP... »
Et pourtant...
Le langage (qu’il soit oral ou écrit) est considéré par l’auteur de ce livre comme
l’activité d’expression et / ou de communication de la pensée entre humains par l’intermédiaire d’un système de signes.
Comment apprend-on ? Qu’on soit un jeune enfant ou un adulte, c’est essentiellement au moins au début, par imitation. On répète ce qu’on voit, ce qu’on entend. Mais cela ne suffisant pas évidemment, il faut s’entraîner à produire des phrases « nouvelles ».
« L’enfant apprend les structures si on l’aide à comprendre les textes où elles sont utilisées : ce n’est nullement les lui enseigner. L’enfant, comme l’adulte, est capable de comprendre, sans pour autant être capable de dire comment il y parvient » (Frank Smith, cité par l’auteur)

12. Les neurosciences au secours de la pédagogie

« La connaissance s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est que de l’information. » Albert Einstein

13. On append mieux dans une classe à un seul cours !

Est-ce plus simple d’enseigner la même chose à un groupe de 25 ou 30 élèves qui ont chacun une vie, un parcours, une culture, un passé différent que de poser un problème à un groupe d’enfants d’âge, de culture, de parcours différents et de les laisser réfléchir, discuter, argumenter entre eux pour ensuite non donner la « solution » mais faire le point sur leurs conclusions (provisoires !) ?
Plus simple pour le maître peut-être (et encore ! Quand seulement le 1/5 de la classe écoute)...

14. Le pouvoir politique favorise l’apprentissage de la lecture

Déclaration de M. Blanquer, ministre de l’Éducation nationale le 25 août 2017 :
« On s’appuiera sur les découvertes des neurosciences, donc sur une pédagogie explicite de type syllabique, et non pas sur la méthode globale dont tout le monde admet aujourd’hui qu’elle a des résultats tout sauf probants... ».
À qui s’adresse ce discours rempli de termes pseudo-scientifiques et vides de sens ? Donné sur un média populaire, c’est une publicité qui marche en direction d’un public réceptif, pas critique et vulnérable.
Il serait dangereux que les citoyens deviennent de vrais et bons lecteurs !

15. Il existe un modèle d’école idéal

Une école du 3ème type, celle que propose Bernard Collot, comme « une école sans leçons, sans cahiers, sans programmes, sans évaluation, sans horaires, sans emploi du temps, ouverte en permanence aux enfants, aux parents, aux adultes » ?

En conclusion :

Si vous êtes adhérent aux théories de l’AFL, que vous travaillez avec dans votre classe, dans votre école, lisez ce livre qui vous confortera dans l’idée que vous êtes sur le bon chemin. Si vous vous posez encore des questions et que vous vous demandez parfois si ce qu’on dit à la télévision est vrai, lisez-le attentivement et filez sur www.lecture.org pour en apprendre plus !

« Idées reçues sur l’école et les savoirs » (pdf)