Nous avons Lu

« Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants »

Bernard LAHIRE (sous la direction de) Lu par Jean-Yves SÉRADIN

ENFANCES DE CLASSE. DE L’INÉGALITÉ PARMI LES ENFANTS, BERNARD LAHIRE (SOUS LA DIRECTION DE). SEUIL, 2019,1229 PAGES.

Un collectif de 17 chercheurs a mené une recherche auprès de 35 enfants âgés de 5 à 6 ans, issus des différentes fractions des classes sociales, scolarisés en grande section de maternelle. 18 seront retenus dans le livre. L’enquête confirme une réalité incontournable : « Les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde » (p. 11 ). Bernard Lahire explique l’importance de « donner à voir et à ressentir » à ceux et celles qui ont des responsabilités publiques les effets multiples de ces inégalités « ancrés dans les corps et dans les esprits » (p. 12). Il avait ainsi déclaré dans Télérama (4 septembre 2019) : « Le but de la sociologie n’est pas de porter un discours politique, contrairement à ce que lui reprochent certains, mais dé faire en sorte que les gens ne se méprennent pas sur l’état du réel, et qu’on arrête de dé tourner le regard ». Le sociologue rappelle le poids du capital économique et du capital culturel des parents, notamment le volume et la nature du capital scolaire possédé, qui ont « des effets sur le type de parcours scolaire réalisé par l’enfant, sur le type de quartier habité, le type d’école fréquentée et, du même coup, le type d’amis que les enfants peuvent se faire » (p.23).

Certains diront peut-être que tout cela on le sait déjà et ne verront pas l’intérêt de plonger dans un ouvrage aussi épais. Ils auraient tort L’enquête introduit le lecteur dans l’intimité de 18 familles, sans voyeurisme que la rigueur de l’investigation écarte, revenant sur les « déterminismes qu’on ne saurait voir » qui ici ont des visages et cela change tout d’autant que chaque « cas » est longuement présenté. Les histoires de Libertad, la petite fille rom, d’Ashan qui vit seul avec sa mère dans un foyer de sans-abri, de Balkis qui dort dans une voiture devant l’école sont déchirantes et révoltantes. Mais, comme le précise Bernard Lahire, il ne s’agit pas ici de « tirer des larmes » : « Nous pratiquons, comme le disait Bourdieu, une science qui dérange, et nous devons le faire de manière clinique, comme un chirurgien qui ne se met pas à pleurer quand il opère, même s’il tient une rie entre ses mains » (Télérama du 4 septembre 2019). Aussi, « les études de cas réalisées, ainsi que les analyses qui en découlent, ont été guidées par une seule et même problématique théorique : la recherche de tous les points potentiels d’inégalités » (p. 59).

Nous avons dans Les Actes de lecture souvent célébré les œuvres de Claude Ponti. Elles « jouent sur et arec les mots, leurs sonorités et leur sens, et mobilisent de nombreuses références intertextuelles, (et) sont fréquemment cités par les familles le plus dotées en capital culturel » (p. 1040). Dans le numéro 13 des A.L. en mars 1986, étaient abordés les pouvoirs d’exclusion des écrits littéraires. « Que manque-il à Proust pour être lu par un O.S. ? » Dans la conférence qui y était retranscrite, les propos de Pierre Barberis qui enseignait la littérature à l’université garde toute leur actualité : « Nous sommes donc confrontés à des textes qui ont un pouvoir d’exclusion non en tant qu’eux-mêmes que par l’usage qui en a été fait et la manière dont ils ont été présentés. C’est notre travail. Mais comment s’y prendre ? » Comment ouvrir les logiques de « distinction » à ceux qui ne sont pas des héritiers ?

D’abord en facilitant l’accès au livre. Ainsi Debora, la mère d’Ilyes, employée à mi-temps dans un fast-food, Medhi, le père est au chômage depuis 5 ans, « emmène [...] les enfants à la bibliothèque municipale tous les quinze jours, et elle répond ici à une invitation explicite de l’école. Dans une famille comme celle de Debora, le coût des livres constitue un obstacle de taille à leur acquisition et la gratuité joue a contrario un rôle majeur dans l’initiation précoce des enfants à la lecture. [...] Lors de ces sorties à la bibliothèque, llyes choisit régulièrement des ouvrages lus ou découverts en classe. Sa mère indique qu’il lui demande parfois de lui (router des albums d’un auteur dont il a retenu le nom » (p. 246). Mais ensuite comment poursuivre, car il ne suffit pas que les livres entrent dans la chambre de l’enfant, s’il a la chance d’en avoir une, il faut aussi que le livre vive avec la famille, qu’on en parle ensemble, comme l’écrit l’anthropologue Michèle Petit, « la capacité à établir avec les livres un rapport affectif, émotif et pas seulement cognitif, semble décisive » (Lire Le monde. Expériences de transmission culturelle aujourd’hui, Belin, 2014, p. 160).

C’est ce que vit Lucie. « A la maison, le litre est central, et banal. Ils font partie de la vie quotidienne de Lucie et d’Elise, comme le soulignait Pierre deux ans auparavant (écrivain « connu et reconnu » qui n’a jamais exercé d’autres métiers, sa femme enseigne la philosophie en lycée) : « Elles voient qu’il y a des livres partout, que les livres s’entassent, que j’en reçois sans arrêt. Le matin, quand on revient de l’école, je vide la boite aux lettres, il y a toujours plein d’enveloppes, elles m’aident à les porter jusqu’à la maison. » Objets du quotidien, dont la présence est banalisée, ils n’ont plus rien d’exceptionnel pour des enfants qui peuvent quotidiennement en constater l’usage et en mesurer l’importance aux yeux des adultes. Lucie et Elise voient cependant que les livres ne sont pas des objets comme les autres, qu’ils sont destinés à être lus et qu’il faut pour ça acquérir des compétences qui permettent d’entrer en contact avec eux. L’envie de lire est générée presque naturellement che% les enfants vivant une telle situation, tant ils souhaitent pouvoir à leur tour accéder aux mystères contenus par ces objets » (p. 658). Il n’est pas nécessaire de commenter.

S’ouvrir à la sociologie, connaître « la fabrique sociale des enfants », apparaît indispensable aux enseignants pour qu’ils prennent conscience du défi qui est le leur, celui non de corriger le handicap, au sens hippique que lui donnait Pierre Bourdieu, il est hors de portée, mais au moins de se donner les moyens de prendre en compte « la violence invisible et silencieuse » que subissent les dominés, d’éroder les connivences, souvent trop peu questionnées, entre l’école et le capital culturel des enfants bien nés, d’ouvrir le dialogue entre un art de faire au quotidien et une science sociale. Lire Enfances de classes, c’est accepter la salutaire invitation des auteurs qui espèrent que ce livre contribuera « à ce que l’ordre inégal des choses soit reconnu, contesté et contrarié » (p. 1179).

Sur un plan pratique, les éléments recueillis à l’aide des entretiens quant au rapport au langage écrit peuvent aider lors de futurs travaux de recherche sur l’apprentissage de l’écrit : « quantité de livres présents au domicile, présence ou non d’un rangement spécifique dédié ; quantité de livres pour l’enfant, présence on non d’une bibliothèque propre à l’enfant ; pratique ou non de la lecture de récits aux enfants et fréquence de cette pratique ; exemples parentaux ou non donnés aux enfants en matière de pratiques de lecture (de livres, d’album de BD, de magazines on de journaux) ; fréquentation ou non de la bibliothèque municipale ; emprunt ou non de livres mis à disposition par l’école ; intérêt plus on moins prononcé de l’enfant pour les livres ; caractéristiques des ouvrages lus et appréciés ; autres pratiques d’initiation à la langue écrite (participation aux écrits du quotidien, utilisation de claviers, apprentissages des lettres ou des chiffres) et fréquence de ces pratiques » (p. 66-67)

« Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants » (pdf)