Bonnes pages

« Lettre à André Malraux »

George WHITMAN qui a créé la librairie Shakespeare à Paris

Dans mon esprit, j’exerce moins un commerce que je ne pratique l’amitié par les livres. S’il y a une phrase qui incarne la mission de notre librairie c’est celle que vous avez écrite dans L’espoir : « Transformer en conscience une expérience aussi large que possible ».

Une fois passé le seuil, l’étranger entre dans une salle de séjour où il peut rencontrer des personnes de tous pays et de tous milieux.

Et quand je ferme la librairie à minuit, alors que je suis occupé à ranger les livres déplacés par les lecteurs, j’entends un cri dans la rue. De la fenêtre, je vois deux poètes américains, Allen Ginsberg et Gregory Corso qui demandent à être hébergés pendant une semaine.

Chaque jour, à tour de rôle, un bénévole arrive pour maintenir une permanence jusqu’à minuit. L’Université libre de Paris donne dans notre local des cours sur la littérature, des conférences sur le Black Power ou la guerre du Vietnam. Et d’autres soirs, il y a des séances publiques de lectures, de poésie et des rencontres d’écrivains. Eugène Nyon disait qu’il n’avait pas besoin de vacances parce que pour lui, « écrire, c’était prendre des vacances de la vie ».

Pour moi, depuis des années, mes lectures sont mes seules vacances. J’estime que lire est le plus grand des plaisirs civilisés et je lis toutes les nuits jusqu’à l’aube.

Mes deux grands moments de la journée sont lorsque j’ouvre les portes de la librairie et lorsque je les ferme. J’ouvre toujours avec l’anticipation que parmi les divers esprits qui font la richesse de Paris, certains feront escale dans notre boutique et je vais partager ma vie avec eux.

Mais la nuit, je cherche dans les rayons un écrivain qui partage sa vie avec moi. Lorsque je ferme, je deviens le citoyen d’un autre pays. Je retrouve dans les livres une des mille autres vies qui auraient pu être la mienne.

« Lettre à André Malraux »