Éditorial

« Retour à l’anormal : masqué ou sans masque ? »

Serge HERREMAN

« Les enfants ont retrouvé le chemin de l’école. ». La phrase rituelle de chaque rentrée des classes sonne un peu différemment cette année pour ce qui est du chemin. L’école, quant à elle, du moins l’idée que s’en fait le pouvoir actuel, semble être de retour, bien en place...

Le chemin

La longue période d’absence de fréquentation scolaire a un peu plus creusé les inégalités sociales, qui en douterait ? (Re)trouver le chemin risque d’être compliqué pour certains enfants. Comment prendre en compte cette situation ? Comment aider ces élèves à ne pas décrocher ? Evaluer et remédier sont les maîtres mots du ministère [1]. Il en va ainsi de l’évaluation au CP. Le 27 août 2020, le Snuipp déclarait : « Les items proposés seront, à quelques nuances près, les mêmes que ceux des années précédentes. Ils ne tiendront donc pas compte des conditions particulières d’apprentissage liées à la pandémie et seront d’abord le reflet de l’obstination ministérielle à poursuivre le recentrage de l’école sur les fondamentaux et sur une conception automatisée et étapiste des apprentissages. »

L’école

Évaluer/remédier

Le syndicat ne s’était pas trompé, les évaluations au CP sont bien de retour, quasiment identiques à celles de l’an dernier. Elles s’inscrivent dans la volonté ministérielle de recentrage de l’école. Dans le numéro 145 de la revue, nous disions déjà pouvoir affirmer, sans risquer de se tromper, qu’on évaluait d’abord, à travers ces items, les capacités de décodage / encodage des élèves. Pour être plus précis, on n’évaluait que la capacité des enfants à entrer dans une logique d’enseignement des théoriciens de la conscience phonologique et de l’enseignement syllabique. Nous donnions l’exemple de deux exercices qu’on retrouve sensiblement à l’identique dans la version de septembre 2020. Je vous invite à faire vous-même ceux de cette année en suivant leurs consignes pour bien apprécier leur pertinence.

On demande aux enfants d’entourer la lettre qui correspond au son qu’on entend an début d’un mot. Ainsi pour « dent », il faudra trouver la lettre d (dé) qui fait (de) au début de dent(dû)... On ne fait pas plus simple. Voilà qui outre les portes à la lecture fluide et à la compréhension !

Outre la logique implacable de simplicité de l’exercice, on confond allègrement les mots et les images... On pourrait aussi discuter du réalisme des illustrations...

A travers le caractère abstrait, formel de ces items, outre l’aspect de la priorité donnée au codage /décodage, on peut s’interroger en cette rentrée sur l’intérêt que présente une telle démarche pour aider les enfants en difficulté (et les autres) du fait du confinement.

Qu’espère-t-on « réparer » ? Quelle(s) rustine(s) es-père-t-on leur offrir en cas d’échec ? Dans quelle logique pseudo-cartésienne des apprentissages se situe-t-on ? Ne serait-il pas préférable (normal ?) de prendre le temps de recréer un environnement de(réelle) confiance ? D’autoriser les enfants à renouer avec les apprentissages à travers un engagement où ils trouvent du sens ? Osons les gros mots : de leur permettre d’avoir le projet d’apprendre (à lire, à écrire notamment) en agissant avec les autres...

L’école de la confiance, ne serait-ce pas plutôt cela ?

Les fondamentaux

L’AFL n’est pas la seule à poser le problème. Interrogé sur les résultats de Pirls, Roland Goigoux, par ailleurs favorable à l’enseignement du code, disait déjà en 2017 : « On a commis deux erreurs. D’abord focaliser la question de la lecture sur le CP. Puis focaliser le travail du maître sur la maîtrise de la langue, l’orthographe la grammaire, la conjugaison. On considère toujours qu’une fois qu’on sait déchiffrer la pratique de la lecture suffit pour avoir des compétences en lecture. » Il ajoutait : « On ne peut pas analyser Pirls et conclure en disant qu’on doit renforcer l’orthographe, la grammaire en CP. Cette réponse n’est pas à la mesure du problème. Dans Pirls ce qui caractérise la France c’est le décrochage entre la compréhension explicite du texte et la compréhension implicite, fine. Ce n’est pas un problème de déchiffrage. Mais par exemple de comprendre ce que le texte ne dit pas et qui doit être déduit » [2].

Retour à l’anormal : On (le ministère) cible les fondamentaux, on suit la seule méthode qui vaille pour les enseigner : la méthode préconisée par Agir pour l’école [3]. Jean-Marc Huart, alors directeur général de l’Enseignement scolaire (Dgesco) l’affirmait dès 2017 : « Bien sûr, nous soutenons ce dispositif d’Agir pour l’école, il est tout à fait cohérent avec l’objectif de 100% de réussite au CP. »

La ligne n’a pas dévié à la rentrée 2020.

Une représentante syndicale constatait quant à elle que ladite méthode risquait de réduire la lecture à un simple usage utilitariste. Un choix risqué soulignait-elle, notamment dans les zones d’éducation prioritaire : « Les élèves font très peu de production d’écrits ou d’exercices de compréhension de lecture. Or ils ont besoin de culture car leur niveau de vocabulaire est plutôt pauvre. Ducoup, quand on leur ouvre un vrai livre, ces gamins sont paumés. »

Elle s’interrogeait : « Que veut-on faire des gamins des classes populaires t Des bons petits soldats capables de déchiffrer ou des citoyens éclairés ? »

Non seulement la ligne n’a pas changé mais la méthode prônée par Agir pour l’école a été préconisée dans le cadre des « vacances apprenantes ».

Le 16 juin, treize organisations publiaient une déclaration intitulée : « Agir pour l’Ecole » : ni pendant l’année scolaire, ni pendant les vacances. Extraits :

Contournant ainsi la résistance des enseignant-es, « Agir pour l’Ecole » veut s’adresser directement aux parents et s’appuyer sur l’enseignement distanciel qui continue d’isoler les élèves. Les organisations signataires rappellent qu’Agir pour l’Ecole, contrairement aux mouvements d’éducation populaire, n’est pas agréée comme association complémentaire de l’Ecole et que ses protocoles suscitent de nombreuses réserves et critiques [...] Au sortir de longs mois où toutes et tous les élèves ont été éloigné-es, et parfois complètement coupé-es de l’école, ce type de protocole, en lieu et place de vacances qui pourraient être source de découvertes culturelles et de pratiques éducatives enrichissantes et émancipatrices, ne manquera pas de reconvoquer le même type de difficultés que beaucoup d’enfants et leurs familles ont rencontré lors du confinement (conflits intrafamiliaux autour du travail scolaire, élite ment, décrochage...). Ce protocole est contreproductif pour des enfants qui ont droit à de vraies vacances et ont avant tout besoin de ressourcer leur envie d’apprendre par la socialisation et l’ouverture, en particulier dans les accueils collectifs de loisirs et colonies de vacances proposés par les acteurs et les actrices reconnu-es de l’Education Populaire.

Le dispositif « un été pour préparer le CP » est présenté aux municipalités opératrices des « vacances apprenantes » par les services de l’Education nationale : il est inadmissible que l’institution puisse faire la promotion d’Agir pour l’École (souligné par nous [4]).

Le chemin des vacances et celui de l’école seraient-ils pour certains enfants le même parcours semé d’embûches ?

Une révolution éducative conservatrice

Pour Pierre Merle, « les principales mesures de la loi « Pour une école de la confiance » ont permis de dégager quatre logiques d’action au fondement d’une révolution éducative conservatrice. La première est constituée de mesures qui ont pour objet de renforcer « la tradition française de l’Etat-éducateur » (Nique,1999). Il en est ainsi de la scolarité obligatoire à partir de trois ans et de l’obligation de formation de 16 à 18 ans. Ces mesures, dont le coût est modéré, rappellent la loi Guizot de 1833 qui fait obligation à chaque commune ou groupements de communes de construire des écoles primaires, considérant que l’éducation et l’instruction du Peuple sont nécessaires à la stabilité politique et morale. L’obligation scolaire de Jules Ferry se situe dans une logique comparable (Prost,1968), tout comme la politique de dédoublement des classes des CP puis des CEI. L’objectif de réduction de l’analphabétisme est au service de la cohésion sociale. En 2018, la publication d’un guide Pour enseigner la lecture et l’écriture au CP est comparable, dans son principe, à la publication par le ministre Guizot du Manuel général de l’Instruction primaire.

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La création des INSPE [5] se caractérise, tout comme la publication du guide Pour enseigner la lecture et l’écriture an CP, par la volonté d’homogénéisation des formations et d’un plus grand contrôle sur les contenus d’apprentissage. » [6]

La révolution éducative conservatrice se poursuit sans masque en 2020.

Conclusion

Les enfants ont bien retrouvé le chemin de l’école. Le même chemin rendu encore plus difficile à suivre parla période de confinement et les solutions de rattrapage du ministère. Un chemin qui sera peut-être sans issue pour certain.e.s. Retour intégral à l’anormal.

« Retour à l’anormal : masqué ou sans masque ? » (pdf)

[1Voir dans ce numéro l’article de Dominique VACHELARD

[2Le café pédagogique, 6 déc 2017

[3« Agir pour l’École », association subventionnée par d’importants fonds privés dont des entreprises du CAC 40 ; AXA, HSBC, Suez etc.

[4« Agir pour l’École » (*) ; ni pendant l’année scolaire, ni pendant les vacances. Signataires : CEMEA - CRAP - CGT Educ’Action - GFEN - FCPE - ICEM Pédagogie Freinet- JPA - Ligue de l’Enseignement - SE UNSA - SGEN CFDT - SNPIFSU - SNUipp FSU - Sud Education,16 juin 2020.

[5INSPÉ : institut national supérieur du professorat et de l’éducation

[6Pierre MERLE, La vie des idées, Collège de France, 3/9/2019