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« Le lambeau »

Lu par Yvanne CHENOUF

« Le lambeau », Philippe LANÇON, Gallimard, 2018

LE RECOURS À L’ÉCRIT DANS « LE LAMBEAU »

Philippe Lançon est un journaliste et un écrivain [1]. Le 7 janvier 2015, il est grièvement blessé lors de l’attentat perpétré au siège de Charlie Hebdo. Le livre qu’il publie chez Gallimard après son hospitalisation (Le Lambeau), montre à quel point les livres (ainsi que la musique) l’ont soutenu pendant sa reconstruction, à quel point la lecture (et on pourrait ajouter l’écriture) est bien, comme le décrit Jean-Claude Passeron, cet acte polymorphe utile « aux bricolages du quotidien comme à l’exercice du Moi. » [2].

« Ecrire des chroniques en quasi-direct sur ce que je vivais, m’a aidé en donnant forme, et donc peut-être sens, à ce que je vivais » [3] a déclaré ce lui qui a continué à produire des articles pendant son hospitalisation, sorte de thérapie pour revenir vers les vivants.

Ecrire pour comprendre sa situation, mettre la douleur à distance, sortir de soi, se construire autrement à partir de son expérience présente et passée, écrire pour ne pas oublier le drame mais vivre avec, c’est l’impression que laisse ce livre commencé après les attentats du 13 novembre 2015. Si tous les arts (musique, cinéma, théâtre, peinture...) ont été d’un grand soutien pour le blessé, c’est de littérature, de théâtre et de poésie dont nous parlerons ici.

Au début du roman, alors que l’attentat n’est évoqué qu’au quatrième chapitre, la littérature emplit la vie du narrateur : la veille il a assisté à une représentation de La Nuit des rois de Shakespeare et la matinée suivante il a écouté Houellebecq à la radio pour la promotion de Soumission, un livre qui venait de diviser les rédacteurs de Charlie juste avant l’arrivée des terroristes [4]. D’emblée, il se présente comme quelqu’un qui ne peut regarder le monde « sans le passer au crible d’images, de rêveries, d’associations d’idées », un carnet toujours à portée de mains pour « suspendre le temps » et en « restituer la trame ». Tout de suite après la fusillade, le premier réflexe a d’ailleurs consisté à récupérer le sac, là où « il y avait mes papiers et mes livres... donc ma vie à cet instant. ». Parmi les documents, le livre de jazz, Blue Note [5], feuilleté avec Cabu avant son assassinat.

Tout, dans la chambre de Philippe Lançon, décrit un lettré : le sol est jonché de livres et de journaux, le tapis qui recouvre le sol vient de... Bagdad, le lit « bateau » est celui d’un « excellent journaliste [qui] avait pour habitude de s’y allonger, pour lire, écrire, faire la sieste » et le sac porté le jour de l’attentat a été offert par un écrivain colombien fondateur d’une librairie. Les gens et les événements sont fréquemment associés à l’écriture : le père d’une amie est un « excellent traducteur de Philippe Roth » et l’université de Princeton, futur lieu professionnel, est celle du « plus grand traducteur de Faulkner ».

Les lectures d’enfance ont-elles un pouvoir contre la douleur des adultes ? Sous leur tenue médicale, les gendarmes sont associés au capitaine Haddock et l’infirmière anesthésiste à la Castafiore, la chambre d’hôpital se transforme en Nautilus dans lequel le malade règne comme un capitaine Nemo. L’image du naufragé ou de l’errant donne d’ailleurs la mesure des défis : ne pas se faire avaler par cette histoire comme Jonas par la baleine, tout comme Pinocchio se montrer « à la hauteur des soucis de la fée » (la chirurgienne), savoir, comme Robinson, trier les vestiges de son passé pour habiter la nouvelle rive de l’existence et, en compagnie de Tintin, affronter les contrées brumeuses des hallucinations, sur la piste de Tchang. Les premiers héros qui, toujours, se sont sortis des pires situations, aguerrissent et consolent en faisant remonter la sécurité des temps où ils sont apparus « entre l’époque de ma rougeole passée sur un lit pliant entoile bleu sombre à celle où j’avais lu La Comédie humaine, dans ma chambre à tommettes rouges ou au bord de la rivière. »

Des lectures d’adolescence ou de jeunesse émerge, parmi Corto Maltese, Reiser, Sartre, Aron... le souvenir ému de Cavanna lu « sur un lit superposé, à la lumière d’une petite lampe-tempête, près d’une grande carte de l’Indochine ».

Le Vietnam, à l’époque, représentait l’aventure sous toutes ses formes même(surtout) si les livres finissaient mal (Hougron, Bodard, Herr) et, à l’âge où le bon et le mauvais goût n’existaient pas, Balzac cohabitait naturellement avec Gérard de Villiers (et le churros bien gras) sur les plages estivales. Par ce retour au temps de l’émerveillement et de la découverte, le narrateur semble réunir le matériel de survie nécessaire pour atteindre les cimes de la vie par une nouvelle face.

Les livres se diversifient en fonction de l’âge et s’ajustent aux situations pour les éclairer (Les Mille et une nuits est emporté en reportage à Bagdad, Paris est une fête est lu au mariage de deux amis américains) ; de leurs pages, des citations s’échappent pour souligner une émotion, installer un personnage ou un lieu : « Je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris, vivent les rats ! » pour l’attitude pateline de Houellebecq, le prénom de la femme de Supervielle pour évoquer l’infirmière Pilar et l’autorité de Michel Foucault pour camper la Pitié-Salpétrière (ville de « trois siècles et demi d’architecture et de politique policière et sanitaire »). Rimbaud rode évidemment sur Amman.

La poésie, parce qu’elle ne dissocie pas le sens de la musique, aide à récupérer l’air, à reprendre de l’élan aussi bien que le font Bach, Proust ou Kafka : entre le silence des armes et l’agitation des secours, Baudelaire escorte le brancard emportant le blessé au-dessus des morts : « Celui dont les pensées comme des alouettes... » C’est encore lui qui surgît au moment des suffocations (« Ô Mort, vieux capitaine ! Il est temps ! Levons l’ancre ! / Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! ») et apporte, en même temps que le souffle, le sommeil dans un dernier vers : « Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! » En balade au Jardin du Luxembourg, le convalescent s’arrêtera devant la statue du poète.

C’est avec une phrase de Pascal que s’inaugure la première chambre d’hôpital (« Tout te malheur des hommes vient de ce qu’ils ne savent pas rester au repos dans leur chambre ») et c’est avec Xavier de Maistre (Voyage autour de ma chambre) qu’en commence l’exploration. Le lettré dispose d’un stock d’images et de citations pour légender les moindres trébuchements sur cette Terra Incognita que représente sa réparation : que le souffle se perde sous la première douche et l’aide-soignante antillaise se transforme en Omaata « une Tahitienne tout droit sortie d’un tableau de Gauguin » et du roman de Robert Merle (L’île), que les mots se cherchent pour dire le visage détruit et c’est Racine le recours : « Son ombre vers mon lit a parti se baisser ;/ Et moi, je lui tendais les mains pour l’embrasser ! Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange / D’os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange, / Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux, / Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. »

Les amis, les soignants sont souvent comparés à des personnages que le malade observe, entrant et sortant de sa chambre, comme les interprètes d’un rôle de circonstance : des protecteurs. L’amie d’enfance Toinette, est moins « servante de Molière » que « soubrette de Marivaux », la chirurgienne, très assurée, n’a « que peu de rapports avec Emma Bovary », le chien « reconnaissant » est celui d’Ulysse et tous les patients, cabossés, malhabiles, sont comme « l’homme changé en cafard de La Métamorphose ». Tous maintiennent comme ils peuvent le patient dans la ronde des vivants. Les scènes peuvent aussi être comiques : le narrateur est Pangloss quand il entre dans le bureau de la chirurgienne, dépité quand il en sort, il est Gros Dégueulasse (Reiser) quand ses couilles dépassent de son caleçon et Corto Maltese dans La Ballade de la mer salée quand il appareille dans son ambulance le jour de la sortie. Et quand il peut aider les infirmières à résoudre un problème de mot croisé (« Madame Bovary en 4 lettres »), il exulte : Merci Flaubert ! Il ne peut pas évoquer les autres malades ou les gendarmes qui le protègent sans parler de ce qu’ils lisent ou écrivent (Le Clézio, Camus Maupassant, un roman lesbien...) ; quant aux écrivains, aussi présents que ses gardes du corps, ils ponctuent la plupart de ses phrases (comme dirait Corneille, comme on dit dans Le Cid, lui Rochefoucauld a raison...). Les ombres aussi peuvent être protectrices.

Au début, quand parler est impossible, le narrateur utilise une tablette Velleda (remplacée, plus tard, par un carnet). Ce support ne le quitte pas, comme le « sparadrap du capitaine Haddock ». Ecrire, c’est alors « protester mais déjà accepter », mettre les chagrins à distance (C’est foutu avec Cabriela), renouer avec l’émotion de « la première phrase » (Ce petit journal qui ne faisait de mal à personne), réamorcer la vie (Je savais penser, me souvenir, m’émouvoir, je savais tracer des lettres et aligner des mots, j’étais donc vivant parmi les vivants). Tremblantes comme des graffitis, les lettres semblent remonter de la caverne obscure et primitive pour dessiner une nouvelle carte du monde, entre craintes (Qui est mort ? / Cabu Wolinski Charb Riss ? / Quel jour ? / Qui va passer ?) et tourments (Annuler ! Air France Annuler / Etat mâchoire / Je devais aller à New York le 14/1). Sur les pages, le ton se fait parfois encourageant pour les visiteurs (Miraculé !) ou badin avec les infirmières (Pardon, mais mes veines sont timides). Les remerciements côtoient les confidences d’un malade qui cherche à ne pas être exclu des valides (Mon amie Cabriela est à NY) quand les visions l’assaillent (C’était comme un rêve / j’ai touché / Bras et visages Parmi / Les morts et / compris.) et que les questions lancinantes (Qui est-ce ? / Tueur ?) retardent l’instant de la supplique (Besoin de vous / et de / Cabriela). Comme un réflexe, la main cherche à capter ce qui échappe (la folle habitude d’écrire reprend ses droits) et les mots, sur le papier, tentent d’effacer l’horreur (Le type passait / criant Allah Akbar) et d’éloigner la peur (Pas bougé ! D’un poil. / Pensai à Cabriela / et aux parents / Etrangement calme) juste avant les larmes (Je voyais la cervelle / du pauvre Bernard Maris / sous mon nez). Plus tard, les rêves noirciront les lignes pour conquérir le jour et oublier la nuit : sur le carnet la chirurgienne dessine le futur visage, esquisse l’avenir.

Entre le patient et la chirurgienne, les références circulent, seul espace où le narrateur ne se sent pas « dépendant et dominé ». Ils parlent de Giono, de Koestler, d’Annie Emaux, de Philippe Djian, de Dephine de Vigan, de Le Clézio... Il lui offre Le Rire de Bergson pour l’aider à introduire un congrès sur le sourire et un recueil de ses chroniques dans L’Amateur de cigares. S’il départage leur rôle (À elle l’action, à moi le récit), ensemble, ils savent qu’avec la reconstruction d’un visage comme avec la construction d’un livre, on cherche un idéal inatteignable. Les opérations sont si nombreuses et si inquiétantes que trois livres seront essentiels pour en supporter les douleurs : La Montagne magique, La Recherche du temps perdu et les Lettres à Milena, trois miroirs « déformants / informants ». Comme dans le sanatorium de Davos, le patient sait qu’il a « ici des choses à apprendre et à vivre » pour affronter la guerre qui se dessine, pas celle de 14, mais celle qui opposera l’homme à lui-même ; avec la lente mort de la grand-mère de Proust, il passe de chambre en chambre, méditant sur sa condition et se moquant de lui-même (et de l’auteur) ayant appris, avec cette œuvre, à connaître les humains « dans leur solitude et leurs moindres replis » ; avec Kafka, constamment sous les draps du brancard l’emportant au bloc, il acquiert « une sorte de soumission ironique à l’angoisse. »

Les livres, comme la musique, font partie des rituels pour affronter les soins, la souffrance, le découragement, la peur. Le narrateur n’attend d’eux ni détente, ni distraction mais une plongée dans la vie vécue, comme dans des pages couvertes de sang et de salive dont il faut absolument sortir en faisant disparaître les traces (raison pour laquelle le narrateur préfère la tablette effaçable au carnet). En regardant les tableaux de Goya au Grand Palais, lors d’une exposition, le narrateur a le sentiment que les hommes, les femmes et les animaux morts depuis longtemps sur les tableaux le regardent et lui disent : « Tu vivras ». La fin du livre est occupée par des actions décisives : récupérer le livre que Wolinski n’a pas eu le temps de lui dédicacer (Mes années 70 [6]) et Blue Note, le livre feuilleté avec Cabu « même taché », finir le dernier chapitre de La Recherche et, après le temps interrompu, suspendu, renouer avec celui, trépidant, des vivants, signer un nouveau Contrat Social, jeter le vieux tapis de Bagdad et offrir à ses vieux amis, les livres, une nouvelle bibliothèque « en bois de bouleau » : « il fallait qu’elle soit belle ; elle le fut. » Juste avant d’entrer dans la rédaction de Charlie, le 7 janvier 2015, Philippe Lançon avait consommé un yaourt à boire. On le retrouve dans la même situation à la fin de son roman. Des gouttes tombent sur le trottoir, petits cailloux blancs pour accéder autrement à ce monde où les ogres courent toujours en faisant claquer leurs bottes.

« Le lambeau » Lu par Yvanne CHENOUF (pdf)

[1Critique littéraire à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo, auteur de Les îles, Jean-Claude Lattès (2011), L’Élan, Gallimard (2013), Le Lambeau, Gallimard (2018), Chroniques de l’homme d’avant, Les Échappées (2019).

[2Jean-Claude Passeron « Le plus ingénument polymorphe des actes culturels : la lecture », Bibliothèques publiques et illettrisme, Ministère de la Culture — Direction du livre et de la lecture, 1986

[4Soumission (Michel Houellebecq, Flammarion, 2015) est offert à la chirurgienne par une de ses amies au moment où elle apprend l’arrivée, dans son service, d’un blessé de l’attentat de Charlie.

[5Harver Richard, éd. Textuel, 2014

[6Mes années 70, Les Echappées, 2014