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« Un circuit long »

Dominique VACHELARD

Quand le circuit-court s’allonge, pour inclure des publics à qui il n’était à priori pas destiné, et quand sa fonction évolue sous la pression des circonstances, pour intégrer une dimension inhabituelle, celle de transmettre de l’information depuis celui qui sait à celui qui ignore...

À l’école de Lamothe, les enfants de CM1-CM2 ont l’habitude de produire, à une cadence hebdomadaire, un journal en circuit-court qui sert de point de départ à la semaine de classe. Il est lu, en effet, le lundi matin dès la rentrée en classe, et du débat qui le suit immédiatement, sortent quelques questions majeures qui feront l’objet de la réflexion pour la fabrication du numéro suivant.

Mais cette présentation idéale est loin de représenter la réalité. Parce qu’il s’agit là d’une entreprise difficile. Comme chaque fois que l’on accepte d’affronter le réel dans toute sa complexité et que l’on veut, par exemple, introduire le recours à l’écriture pour faire autre chose que rapporter ce que tout le monde, ou la grande majorité, sait déjà. Alors, collectivement il faut continuellement s’adapter à la variation de la quantité comme de la qualité des contenus, ou plutôt adapter les contraintes en regard de cette impérative nécessité : il faut qu’il y ait sur les tables un écrit le lundi matin ! Lorsqu’il arrive – très rarement – que ce ne soit pas le cas, l’unanimité se fait rapidement pour trouver des solutions. Il s’agit par exemple de partager la classe en groupes d’écriture afin d’avoir le temps de se renouveler, ou encore de s’appuyer sur des textes, philosophiques en général ou de littérature, présentés en classe, parfois sur des événements extérieurs, pour avoir matière à présenter, argumenter, transformer. Tout ce qu’autorise la pensée lorsqu’elle est étayée par le geste d’écriture.

Même si nos ambitions restent modestes avec des enfants d’une dizaine d’années, nous avons vérifié, par l’usage de cet outil irremplaçable, depuis presque trente ans, qu’ils acceptent volontiers et intègrent très vite le fait que ce support permet l’expression de points de vue et qu’il est même apte à produire des modifications sensibles sur la vie quotidienne. Ainsi en est-il, par exemple, lorsque c’est la conscientisation des différences ou des inégalités qui apparaît dans les lignes du journal ou entre celles-ci. Alors, la réflexion par l’écrit, suivie du débat oral, sur ce qui caractérise notre humanité entraîne habituellement une généralisation de la réflexion à d’autres formes que revêt cette problématique sociale au sein de la classe, de l’école, mais aussi à l’extérieur.

Et puis, un jour, arrive l’imprévisible. La crise sanitaire, assortie de son contexte communicationnel destiné à produire et entretenir la peur pour imposer au peuple une réduction drastique des libertés publiques, afin de réduire la propagation de l’épidémie. Les écoles sont alors fermées et les gouvernants inventent l’école à la maison, au nom du principe de continuité pédagogique.

Et les enseignants inventent, adaptent leurs outils à la situation de crise. Ainsi, le circuit-court n’en est plus un, puisque le groupe est éclaté et que la vie collective n’est plus qu’un souvenir. Mais les enfants s’adaptent, certains continuent à donner leur opinion sur tel ou tel aspect de ce qu’ils vivent, et la plupart profitent de cet espace pour donner des informations aux autres et prendre aussi de leurs nouvelles. À situation nouvelle, fonction nouvelle ; c’est donc le temps des échanges, des suggestions d’occupation, des trucs, des séries à présenter et des remarques nombreuses sur la lassitude et l’envie de retrouver le plus rapidement possible la vie collective d’avant.

Puis, dès le deuxième numéro du journal de crise, les parents qui revendiquent le droit d’écrire eux aussi dans cet hebdomadaire. Banco ! Et on passe alors de deux pages à huit, et de 2 000 mots à près de 8 000 !!!

Côté parents, quelques courts extraits.

« Bravo pour nos écrits ! Je suis heureuse d’avoir des nouvelles de tous à travers le circuit-court, ça apporte un peu de vie dans notre confinement. »

« Une très bonne idée que ce journal parents-enfants ! C’est très intéressant de voir les avis des autres parents, cela permet de garder le lien, on découvre même certains parents autrement, et je pense même que beaucoup pourraient se recycler dans l’écriture. »

« Cette pandémie nous aura aussi appris qu’il fallait peut-être aller à l’essentiel : l’amour que nous avons pour nos enfants, notre famille, nos amis. Quoi de plus important au fond ? De ne surtout pas remettre au lendemain les choses essentielles de la vie. »

« La première chose dont je souhaite témoigner, c’est que j’ai été étonnée, à la réception du journal, de nous observer tous autour de la table en train de se faire passer les feuilles à tour de rôle, afin de lire les articles, sans un mot !!! »

« Lire ce grand journal de la semaine dernière était un super moment. On s’aperçoit que ce n’est simple pour personne d’écrire, mais l’humour de certaines mamans a été le bienvenu. Merci à toutes ! Cette édition spéciale sera à garder dans nos archives ! Je rejoins la remarque de Lou-Ann. Mais où sont les papas ? Dominique les aura-t-il convaincus de mettre la main à la plume cette semaine ? Ou est-ce que ce sont définitivement les mamans qui mènent la barque ? Suspense. »

Côté enfants.

« Je trouve que c’est super que les parents partagent eux aussi leur avis même s’il n’y avait que des avis de mamans, au moins il y a de la lecture ! »

« Moi je suis contente d’avoir des nouvelles de tout le monde et de savoir comment se passe le confinement. Par exemple Lou-Ann et Shana racontent leur quotidien. Charlotte parle des livres que maître nous a lus, etc. Et moi je trouve que c’est bien que tout le monde raconte ce qu’il fait. Et j’espère que dans les jours à venir il n’y aura pas d’article qui annonce que quelqu’un est malade ! »

« J’ai bien aimé les articles de ma maman dans le dernier journal. Ce qui a été le plus surprenant pour moi, c’est de découvrir un journal de huit pages et de 7695 mots ! »

« Le 26 mars c’était l’anniversaire de Mélie et nous l’avons fêté déguisées, c’était plutôt drôle ! Nous étions cinq : il y avait Eléanore, Cassandra, moi, Mélie et une amie. Nous l’avons fêté par une application où l’on pouvait se parler par vidéo. C’était très bien. »

Même en restant très modeste quant aux constats qu’on peut conduire, on peut néanmoins se réjouir de relever l’émergence d’un lien qui n’existait pas avant, entre les familles et les enfants, une tribune, un lieu de partage et d’échanges, de témoignage. On doit noter également la transformation des pratiques : prendre l’habitude d’écrire chaque semaine un texte qui sera publié dans un réseau, en sachant que l’on sera lu, et inévitablement jugé, par d’autres. Mais le plus fort c’est qu’outre ces aspects liés à la production, chacun est également destinataire du journal qui est produit ; on appartient ainsi à une communauté d’écriture au sein de laquelle il existe une circulation régulière de textes d’opinion.

Lire par exemple ci-dessus le témoignage d’une famille où tout le monde s’assoit autour de la table pour prendre connaissance des écrits du journal collectif, et en discuter, c’est toucher du doigt le concept de lecturisation, si cher à l’AFL, cette inclusion dans un réseau d’écrits.

Nul ne peut alors nier que c’est l’écriture et la lecture qui ont directement provoqué une véritable transformation de la réalité des comportements de lecture. Et nous admettons combien il est nécessaire de relativiser ce discours, tant cette expérience sera certainement seulement conjoncturelle, liée à un événement inattendu. Nous lui reconnaitrons le mérite d’avoir existé et de nous avoir permis de vérifier la pertinence de certaines de nos conceptions et pratiques concernant l’écrit.

Confinement Semaine 5
« Un circuit long »