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« L’écrit des murs »

Manuelle DAMAMME & Alain LOURDEL

Il y a 30 ans, Manuelle Damamme, alors coordonnatrice ZEP, et Alain Lourdel, directeur d’école se sont installés dans un quartier populaire de Saint-Étienne du Rouvray pour vivre un mois d’été avec les habitants restés sur place. Michel Violet, rédacteur en chef des Actes de Lecture, écrivait pour présenter leur article que « le style presque télégraphique de ce compte-rendu n’empêchait en rien de percevoir toute la richesse d’un projet, au départ relativement simple mais assurément risqué, qui a été un succès et s’est avéré riche de possibilités et d’élargissements ». Il nous a semblé intéressant de le reproposer à nos lecteurs tant son contenu est proche des préoccupations et des obstacles actuels.

L’écrit des murs, (EDM), c’est une idée, puis une réalisation du groupe AFL de Seine Maritime « basé » à Saint-Étienne du Rouvray. C’est un journal mural qui a vu le jour en août 91, dans le quartier du Château Blanc, DSQ, Site Pilote d’Intégration, ZEP. Un lieu à sigles. Du 5 au 30 août, cela a été un quotidien, tiré chaque jour en 5 exemplaires au format 1,20m sur 0,80m et affiché dans des lieux institutionnels (Antenne DSQ, Bibliothèque Municipale, Centre Socio-Culturel) et sur des panneaux d’affiches électoraux prêtés par la mairie et dispersés dans le quartier.

Le financement a été assuré, pour moitié, par le FAS (Fonds d’Action Sociale) et le reste par l’AFL qui s’est entourée de partenaires : la CSF (Confédération Syndicale des Familles), dont un animateur a apporté son concours au fonctionnement de l’activité, et l’ASPIC, association de prévention. D’une manière plus informelle – mais ce fut une aide non négligeable – le quotidien régional Paris Normandie, par le biais du localier de St Etienne du Rouvray, a ouvert ses colonnes à des dessins et des textes de l’EDM, en sensibilisant les enfants à la presse écrite. La municipalité de SaintÉtienne a marqué son soutien par le prêt de panneaux d’affichage électoraux et la mise à disposition des locaux de l’école Henri Wallon 2.

Quatre animateurs de l’AFL, dont deux compétents en PAO (Publication Assistée par Ordinateur), parmi lesquels un dessinateur et un animateur de la CSF sont intervenus. Du côté de la technique, une PAO avec une imprimante laser – un photocopieur – une maquette au format 40 x 60 – des tirages au format 120 x 80 par une société rouennaise.

Le public visé concernait tout habitant du quartier, sans critère d’âge, mais le public touché a surtout concerné une soixantaine d’enfants entre 7 et 12 ans, tous scolarisés en école élémentaire, avec une moyenne journalière de 25 et un « noyau dur » d’une quinzaine venus tous les jours. (Un seul adulte a participé, sporadiquement). Ces enfants ont été « recrutés » sur la base du volontariat le plus total (pour un certain nombre d’entre eux, les parents ne savaient pas du tout où ils étaient de toute la journée et, en fait, ils ont été « trouvés » dans la rue par l’un des animateurs, directeur de l’école, qui les connaissait). L’opération d’inscriptions du mois de juillet n’avait donné absolument aucun résultat ; une promenade dans le quartier le premier matin avait fait venir une dizaine d’enfants, devenue quinzaine l’après-midi ; le lendemain, ils étaient vingt-cinq, ce qui devait rester notre vitesse de croisière. Ainsi, les enfants concernés n’étaient ni en centre de vacances, ni en centre de loisirs, livrés totalement à eux-mêmes, puisque nombre d’entre eux ne rentraient pas à leur domicile le midi, alors même qu’aucun repas n’était servi à l’école. Il se trouve, mais malheureusement cela n’étonnera personne, que la quasi-totalité d’entre eux était en difficulté scolaire, en grande difficulté même pour un certain nombre.

Les objectifs étaient multiples :

► faire, d’exclus de l’écrit, des producteurs d’écrit

► produire un écrit fonctionnel destiné à être lu par les habitants du quartier et pouvant effectivement être lu, puisque affiché, et la possibilité, pour les participants (par le biais d’enquêtes, de reportages), de découvrir leur environnement immédiat (le plateau dans sa totalité), le bas de la commune, et moins immédiat (la rive droite de Rouen en particulier, située à 15 minutes de bus, mais très peu connue des habitants du quartier).

► écrire sur le vécu quotidien, le passé, mener une réflexion sur soi et l’environnement dans leur interaction.

► favoriser le développement d’une attitude métalinguistique par ce que nous avons appelé « les jeux avec les mots » et faire découvrir, dans la pratique, et par la pratique, la jubilation des jeux avec la langue ; dans cette perspective, nous avons eu largement recours à des techniques de l’OULIPO, parfois – souvent même – revues et adaptées. Tout cela, pour nous, ne se concevait que dans un fonctionnement regroupant des adultes, les animateurs, et des enfants, tous écrivant. Ce qui signifiait que les colonnes du journal étaient ouvertes aux uns et aux autres même si, bien entendu, la plus large place devait être laissée aux enfants. Les horaires allaient de 9h-12h à 13h-16h30 du lundi au vendredi, pour les enfants mais, pour les animateurs, le bouclage du journal entraînait des journées qui se terminaient entre 18h et 19h. La journée commençait par la lecture du numéro du jour et une discussion à son sujet. Venaient ensuite l’élaboration du contenu du numéro suivant, puis la répartition des tâches, dont le collage du dernier numéro sorti. Le reste de la journée était consacré à l’écriture, aux enquêtes, aux reportages... selon deux protocoles concernant l’écriture et la réécriture : 1) écriture par un enfant et réécriture avec un adulte, la réécriture se faisant toujours en présence de l’enfant dans le cadre d’un dialogue, sur la base, dans la mesure du possible, de plusieurs propositions de réécriture, avec en permanence pour l’adulte la possibilité de refuser une formulation de l’enfant comme « non efficace » compte tenu de ses intentions ou ne fonctionnant pas dans le système de la langue. C’est évidemment une démarche qui n’a cessé, et ne cesse, de nous poser problème puisqu’elle nous renvoie, entre autres, à nous-mêmes, en tant qu’écrivain et lecteur et que la question de critères objectifs reste pour nous entière. 2) écriture collective, notamment s’agissant des « jeux avec les mots », précédée le plus souvent d’un premier travail individuel.

Bilan

► affichage restant en place plusieurs semaines, sans graffitis, sans arrachage, (contrairement aux prévisions pessimistes des enfants),

► bon accueil des habitants lorsqu’ils rencontraient les enfants en train de coller (notamment les gens âgés),

► reconnaissance de la qualité de la production par les professionnels de l’animation, de la culture et de l’éducation, des gens s’arrêtaient devant les journaux, parfois longtemps, pour les lire,

► les enfants ont participé, à l’évidence, avec plaisir, dans le cadre du volontariat le plus total (personne, pas même les parents, n’exerçant la moindre pression) à une activité très astreignante (avec un encadrement exigeant) et très éloigné à première vue de leurs préoccupations, et qui plus est, dans le cadre d’une école.

► au cours des trois semaines de fonctionnement, des évolutions se sont dessinées : par rapport à l’écrit, de moins en moins de réserve et de craintes et découverte du plaisir des jeux sur la langue se traduisant par l’empressement à s’inscrire aux ateliers, par une participation très active, des mines épanouies, des rires, des remarques : « c’est bien ce qu’on a fait », « c’est beau », « c’est comme un poème ». Dans le comportement, fort peu de problèmes de « discipline » alors que beaucoup des enfants participants sont des « cas » dans leur école, mais la réunion du matin était aussi une instance de régulation : l’évolution a été plus sensible chez les enfants les plus en difficultés et l’on peut dire que, pour certains d’entre eux, cette expérience a été un déblocage sensible cette année dans l’école. Il convient néanmoins de tempérer ces appréciations dans la mesure où aucun instrument d’évaluation rigoureux n’avait été mis en place et que l’observateur qui fait ces remarques était fortement impliqué dans la mise en place et le fonctionnement de l’activité en août.

Il nous a manqué une BCD permettant des activités de lecture et permettant d’aller voir comment d’autres avaient écrit sur tel ou tel sujet que nous traitions ainsi que du matériel et du personnel permettant que les enfants soient initiés au traitement de texte et à la réalisation des maquettes. Le contenu du journal n’est pas sans appeler des critiques, à tout le moins des interrogations, mais il convient de prendre en compte les pratiques différentes des uns et des autres au sein du groupe d’animateurs, la relation de chacun de ses membres à l’écrit et le fait que la parution de certains textes a été motivée par des considérations liées au maintien d’un équilibre relationnel dans ce groupe. Les deux caractéristiques du public qui fréquente l’Écrit Des Murs sont : 1) non lecteurs ou mauvais lecteurs, ces jeunes sont en échec scolaire 2) instables, ils ne sont inscrits dans aucune activité régulière de type « Animado » ou « club sportif »... Que cherchent-ils ? Bien sûr, ils n’en disent rien. Cependant leur présence régulière à l’Écrit Des Murs, leur ponctualité (car ici il y a des horaires) nous questionnent. Pourquoi cette jeune Marocaine, en France depuis deux mois, ne parlant pas le français et le comprenant très peu, choisit-elle pour ses vacances un lieu d’activité où l’usage de la langue est fondamental ? Pourquoi ces jeunes qui frôlent à peine les 4 000 mots/heure s’acharnent-ils sur le logiciel ELMO en suppliant qu’on ne lise pas à leur place ? Pourquoi, celui-ci, qui est en classe de perfectionnement, décrète-til, à chaque séance, qu’il ne sait pas lire et réclame-t-il le droit d’entrer, à la machine, les textes des autres ? Chaque enfant est un cas qui nous amène à ouvrir plus grands les yeux sur nos pratiques éducatives. Organisée sur la base du volontariat, l’activité accueille des enfants qui viennent donc pour y trouver quelque chose. Certains sont-ils contraints par leur famille qui voit là un « bain » d’écrits, où il ne peut être nuisible de tremper ? Cette forte demande nous oblige finalement à une plus grande rigueur, au respect d’une attente qui, quoique non formulée, s’exprime dans la présence quotidienne des journalistes de l’Écrit Des Murs.

Des conditions, d’abord

Sans réponse de nos financeurs potentiels, en particulier du DSQ, l’Écrit Des Murs a dû interrompre sa parution un mois. Les acteurs ont aussitôt fondu comme neige au soleil... Premier constat, première sanction ; la pensée formulée à grand peine ne peut s’élaborer que si les jeunes ont la garantie de sa diffusion. En février, l’AFL a repris le risque financier de cet affichage, pacte de base de la production d’écrits, et a pu vérifier cette première loi. Venus à 17 le lundi, ils se sont retrouvés à 38 le vendredi, le « collage » dans le quartier garantissant le respect de cette première règle. Deuxième constat : les exigences matérielles se multiplient. Au début, la mise à disposition de machines à écrire, de cahiers, de stylos et de feutres, de la photocopieuse, puis du micro-ordinateur, fut un supplément dont les enfants s’emparèrent comme d’un jeu. Aujourd’hui, les reproches fusent si le nombre de cahiers ne correspond pas au nombre d’enfants, si le temps de traitement de texte à l’ordinateur n’est pas assuré, si l’ordre de passage sur le logiciel ELMO n’est pas structuré, si les sorties prévues pour le reportage, sont reportées. Normal. Notre équipe a beaucoup à faire de ce côté pour répondre aux exigences de structuration de l’espace, du temps, des groupes... d’autant plus que le nombre de participants s’accroît. Mais elle ne pourra agir seule. En effet, la pérennisation de l’Écrit Des Murs demande une reconnaissance plus accentuée de cette activité dans la cité par une accentuation des moyens techniques en particulier : un lieu mieux adapté, un équipement informatique plus conséquent, des panneaux d’affichage définitifs. Déjà, l’EDM est aidé au titre des DSQ : à nous de maintenir le cap en montrant que notre public est plus que jamais présent et exigeant !

Vers un centre de lecture ?

Si les maîtres d’œuvre sont professionnellement bien implantés dans le quartier, en particulier le directeur de l’école Wallon 2 où l’activité se déroule, l’équipe s’est élargie et reçoit le concours d’éducateurs travaillant dans des univers moins défavorisés. Enseignants dans une école d’application ou bien dans un grand établissement du centre-ville, ces nouveaux venus trouvent ici un public et une pratique où la question de l’appropriation des écrits est posée au quotidien. Se révèle ainsi la vocation de l’Écrit Des Murs qui prend, au-delà de sa vocation locale, une dimension de formation, pour les professionnels de l’écrit. Cette ouverture, bénéfique pour tous, nécessite cependant plus de temps de concertation et une théorisation indispensable, dès lors que le groupe d’intervenants s’élargit. Déjà, les discussions vont bon train sur l’état des textes en vue de leur diffusion. Déjà, une édition entière de l’Écrit Des Murs a été mise au panier, tant les productions ne paraissaient pas « dignes » de leurs auteurs, sans compter les lecteurs potentiels... Ce lieu d’activités n’est pas un centre aéré comme les autres, même si nous avons DEFA et autres diplômes de centres de vacances... C’est un centre de lecture et d’écriture qui, comme le dit si bien Marc Braun le journaliste de Paris-Normandie, « n’a d’autres prétention que d’intéresser les enfants à la lecture, à l’écriture », enfants « de n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur. » Tout simplement !

« L’écrit des murs »