Éditorial
« Des vacances éducatives ? Pour qui ? »
Yvanne CHENOUF
Si le slogan nation apprenante, placé en haut des écrans de télévision, affichait une cohésion de façade, il peinait à masquer le chacun pour soi institué par l’enseignement à distance. Certains enfants (ceux du personnel soignant prioritairement) ont pu être accueillis à l’école mais le gros des troupes a travaillé à la maison à peu près comme en classe, meublant le reste du temps, seul ou ensemble, par des activités dérivatives (bricolage, cuisine, dessin, jeux de société, lecture, musique, sport...). La plupart a entretenu, via les écrans, une vie sociale (échange avec les amis, la famille, l’école), d’autres, isolés, ont été livrés à eux-mêmes dans des conditions parfois très difficiles. Très vite, les inégalités ont éclaté : au niveau de l’espace de vie (réduit, vaste, avec ou sans accès à l’extérieur, précaire, dans la rue), de l’équipement matériel (ordinateurs, livres, jeux, films...), de l’atmosphère familiale (ouverte, conflictuelle, feutrée, variable), de la nourriture (certaines familles ont eu faim quand d’autres postaient leurs recettes de cookies sur les réseaux sociaux), de la santé (sourde menace d’une maladie insaisissable). Alors que, pour bon nombre, il était urgent de retrouver le temps d’avant, déjà la rumeur médiatique s’enivrait du temps d’après. Or, dans la vie, comme à Saint-Germain des Prés, il n’y a pas d’avant, il n’y a pas d’après, il n’y a qu’aujourd’hui. Que va-t-on faire de toutes ces formes de confinement suspendues entre nous ? Les oublier alors que les gestes barrière les rappellent sans cesse ? Tirer ensemble parti des expériences individuelles au risque d’exposer les inégalités et de créer du malaise ? Faire appel à la compréhension des enfants et s’arrêter de jouer pour rattraper leur retard en maths et en français ? Mais de quel retard s’agit-il si ce n’est celui des politiques de logement, de santé et d’emploi ? Les vacances s’annoncent différentes : probablement salutaires pour ceux qui vont pouvoir rejoindre d’autres cieux, peut-être décevantes pour ceux qui en seront empêchés en raison de la fermeture des frontières ou du manque d’argent. Au sommet de l’État, on encourage l’organisation d’un été apprenant avec une sollicitude particulière pour les décrocheurs. Mairies et associations cogitent dans des circonstances peu idéales : le temps de préparation est court, les réunions difficiles à organiser et les modèles rares.
Le confinement aurait pu modifier le mode d’enseignement : l’écrit a remplacé l’oral et exigé une autre forme de rapport au savoir, plus libre, plus distancié, plus intériorisé, plus critique. Un nouvel écart s’est creusé entre ceux qui étaient à l’aise avec la lecture et l’écriture et pouvaient aller au-delà des instructions scolaires (dans des livres, sur Internet) et ceux qui, n’en possédant que les rudiments, se sont appliqués à suivre à la lettre les consignes des exercices (on ne s’aventure pas sur les chemins jusque-là réservés aux maîtres si ses propres savoirs sont tenus pour inopérants à l’école). Lire et écrire, pendant ces deux mois, ont été sources de confort pour les lettrés qui ont enrichi les heures de travail et de loisirs : ils ont relu La Peste ou Le Hussard sur le toit, élaboré leur journal de confinement (https://www.tisseursdemots.org/Journal-d-un-confinement.html). Une phrase de Blaise Pascal les a souvent confortés : ils savaient « demeurer en repos, seuls dans une chambre » et se consacrer aux sujets fondamentaux, loin du divertissement. Et si, ces vacances, on fuyait le divertissement, si on se mettait à penser à soi parmi les autres, aux moyens d’être heureux, là et pas ailleurs justement parce que partir est impossible ? Il n’est peut-être pas trop tard... De sa (ou de ses) fenêtre(s) on a eu le temps de l’observer, sa rue, sa place. Dessinons-les aux différentes heures des jours : tôt le matin quand le conducteur de bus partait, tard le soir, quand la caissière rentrait ; au petit jour, les tags sur la voiture de l’aide-soignante pour qu’elle aille dormir ailleurs et la nuit venue, les parties de foot derrière le centre commercial ; de temps à autres des disputes et, furtivement, des couples enlacés. Si on faisait un grand journal rétrospectif de ces instants volés par la fenêtre pour reconstituer la vie d’un quartier, ses habitants, ses rituels. Si on écrivait, si on mettait en scène, en danse, en peinture, en débats, en action... les idées de chacun pour sortir de nos enfermements respectifs avec les élus, les responsables d’associations, les gardiens d’immeubles, les enseignants, les bibliothécaires, la police, les commerçants, le journal local... À l’automne, après des records de température, le chômage va augmenter. Ce sera moins triste et plus productif si on a appris à se connaître pour mener ensemble les batailles des logements, des emplois, des études, de la santé, du climat. Produire autrement, consommer autrement, apprendre autrement, penser autrement... il n’y a pas une minute à perdre, ça commence là, avec l’été.