Nous avons lu

« Arts de braconner. Une histoire matérielle de la lecture », (Andrès G. Freijomil chez Michel de Certeau)

Lu par Jean-Yves SERADIN

« Arts de braconner. Une histoire matérielle de la lecture ». Andrès G. Freijomil. chez Michel de Certeau (Classiques Garnier, janvier 2020).

L’historien Andrès G. Freijomil, professeur d’université à Buenos-Aires propose une somme passionnante de 831 pages : Arts de braconner. Une histoire matérielle de la lecture chez Michel de Certeau (Classiques Garnier, 2020). Il a soutenu sa thèse en France à l’EHESS sous la direction de Roger Chartier qui a écrit la préface de l’ouvrage. La recension qui suit ne portera que sur la première partie comptant 240 pages dont le titre est : « Une esquisse de la lecture ».

« Bien loin d’être des écrivains, fondateurs d’un lieu propre, héritiers des laboureurs d’antan mais sur le sol du langage, creuseurs de puits et constructeurs de maisons, les lecteurs sont des voyageurs ; ils circulent sur les terres d’autrui, nomades braconnant à travers les champs qu’ils n’ont pas écrits, ravissant les biens d’Egypte pour en jouir. L’écriture accumule, stocke, résiste au temps par l’établissement d’un lieu et multiplie sa production par l’expansionnisme de la reproduction. La lecture ne se garantit pas contre l’usure du temps (on s’oublie et l’on oublie), elle ne conserve pas ou mal son acquis, et chacun des lieux où elle passe est répétition du paradis perdu. » (Michel de Certeau, L’invention du quotidien. I. Arts de faire, Gallimard 2002, 1ère éd. 1980, p.251).

Lire n’est donc pas absorber passivement un message. « Il faut insister sur ce point qui n’est qu’un élément invariable de la pensée certalienne sur la lecture : elle est dominée par le continuum de l’interprétation, c’est-à-dire, par la recherche, par la prospection ou par le sondage d’un espace tout d’abord illisible qui pourtant oblige le lecteur à reformuler le texte donné et à exercer sa propre créativité » (p.238). Dans L’Invention du quotidien, paru en 1980, en un chapitre d’une dizaine de pages « Lire : un braconnage », l’historien, anthropologue, linguiste Michel de Certeau (1925-1986) renouvelait le questionnement sur la lecture, invitant indirectement à en repenser l’apprentissage. Ce court texte constitue une ouverture, une « esquisse d’une sorte de programme résolument inachevé des manières de lire » (p.95). Pour accompagner le plus efficacement possible les enfants et les adolescents dans leur appropriation de l’écrit, la lecture doit être « désirante », Certeau parle d’« érotique », il s’agit de leur donner soif, comme dirait Freinet. Nous savons depuis un fameux texte de Jean-Caude Passeron paru dans Les Actes de lecture (N°17 de mars 1987) l’inanité de toutes les « pastorales » et qu’il faut proposer aux apprentis-lecteurs un accompagnement personnalisé et inventif, affranchi de tous les dogmatismes. Jean-Claude Passeron et Claude Grignon critiqueront durement l’« empoétisation » certalienne des pratiques quotidiennes, vue comme l’expression du « magistère que les intellectuels à la suite des romanciers et des peintres, prétendent exercer, plus ou moins consciemment, sur les cultures dominées » (Grignon 1991 cité p. 139). Depuis cette réaction, les nombreux travaux sur l’œuvre de Certeau, sur tous les continents (dans le livre de Freijomil, la bibliographie de tous ces écrits occupe 84 pages !), ont montré qu’ « il faut inverser la direction temporelle de la pratique telle que la conçoit Grignon : ce n’est pas un braconnier messianique qui érige ex nihilo un nouveau mode opératoire de sens, mais l’usage de sa propre poétique qui fait de lui un braconnier tout court » (p.140). Freijomil rapproche son usage du langage poétique pour exposer le vaste travail anthropologique entrepris, de celui d’autres poètes-ethnologues, tels Claude Lévi-Strauss, Michel Leiris ou Victor Segalen (p.161).

Lisons et relisons Certeau, car ses textes résistent parfois. En s’imprégnant de sa pensée, des horizons pédagogiques prometteurs se dégagent. « L’enfant scolarisé apprend à lire parallèlement à son apprentissage du déchiffrage et non grâce à lui : lire du sens et déchiffrer des lettres correspondent à deux activités différentes, même si elles se croisent ? Autrement dit, une mémoire culturelle acquise par l’audition, par tradition orale, permet seule et enrichit peu à peu les stratégies d’interrogation sémantique dont le déchiffrage d’un écrit affine, précise ou corrige les attentes. De celle de l’enfant jusqu’à celle du scientifique, la lecture est prévenue et rendue possible par la communication orale, innombrable « autorité » que les textes ne citent presque jamais. Tout se passe donc comme si la construction de significations, qui a pour forme une expectation (s’attendre à) ou une anticipation (faire des hypothèses) liée à une transmission orale, était le bloc initial que le décryptage des matériaux graphiques sculptait progressivement, invalidait, vérifiait, détaillait pour donner lieu à des lectures. Le graphe ne fait que tailler et creuser dans l’anticipation. » (Michel de Certeau, L’invention du quotidien. I. Arts de faire, Gallimard 2002, 1ère éd. 1980, p. 244)

Roger Chartier revient dans la préface sur la nature du travail de Michel de Certeau : « Reconnaître l’autonomie du lecteur, sa capacité créatrice, son invention, suppose que soient identifiés les dispositifs textuels et matériels, discursifs et éditoriaux, qui visent à guider la réception et à orienter, ou fixer, la construction du sens » (p.14). Il rappelle la tension entre un lecteur qui est libre et un texte qui doit le contraindre conduisant « à reformuler la poétique de la lecture en déplaçant l’attention sur les contraintes qui, sociologiquement ou techniquement, limitent les possibilités du braconnage » (p.16). Avec nos élèves, questionner le texte ne suffit pas, il faut aussi s’intéresser à la matérialité de l’écrit, pour qu’ils prennent conscience des contraintes, non perçues le plus souvent, dans lesquelles veulent les maintenir les producteurs du livre, et leur expliquer comment ils peuvent s’en affranchir dans une fructueuse invitation au braconnage, car « les manières de lire sont multiples, créatives, toujours à la limite » (p.152).

« Il existe donc, écrit Freijomil, une expérience matérielle de la lecture préalable et plus insaisissable, intrinsèquement liée au contact avec l’objet imprimé dont la temporalité est double. Le premier temps, objet particulier de la sociologie, l’histoire de l’édition et la bibliographie matérielle, est lié au maniement de l’usage, aux politiques éditoriales qui, de manière souterraine, traversent la configuration esthétique d’un livre ou d’une revue, aux formes dont ce savoir a été organisé comme paratexte et aux possibilités de circulation commerciale et d’accessibilité du public. Un lecteur non seulement lit un texte mais, de plus, entre en contact avec une reliure, un papier et une typographie particuliers à partir desquels se construit un mécanisme qu’on pourrait appeler, en termes de Gérard Genette, palimpseste : c’est là le second temps. Toute lecture devient un processus d’appropriation dans lequel on met à l’épreuve différentes formes de perception intellectuelle – et non seulement de réception – ancrant cet usage liminaire dans un premier accès manœuvrable » (p.30-31).

L’historien argentin va s’intéresser au « lecteur, façonneur de lecteurs, artisan d’une théorie de la lecture » (p.42) qu’était Michel de Certeau nous proposant, pour plagier Michel Foucault auquel s’intéressait d’ailleurs beaucoup ce dernier, l’archéologie d’un savoir. Freijomil rappelle que « l’histoire matérielle d’un lecteur représente l’une des facettes peut-être les plus inexplorées de la recherche historique » (p.29). Qui est donc ce lecteur qui nous propose une théorie de la lecture ? Qu’a t-il lu car « il est évident que Michel de Certeau avait lu une importante bibliographie autour de la lecture » (p.152) ? Comment lisait-il ? Que soulignait-il ? Qu’annotait-il dans les revues ou livres composant sa bibliothèque personnelle que Freijomil a consultés, même si, bien sûr, ce corpus n’est pas exhaustif et qu’il a puisé ailleurs ? Un exemple d’annotation marginale à partir de la lecture de Rudiments païens de Jean-François Lyotard, 1977 : « Échapper à l’identité qui est le principe du pouvoir » (p.167). « Un livre, écrivait Certeau, est une place publique, de village ou de grande ville, peu importe. On vient et on y va. On y passe. On peut y causer. Qu’espérer, sinon que le lecteur, étranger proche, le traverse comme un lieu de communication » (p.27). Qui rencontrait-il ? Qu’exprimait-il, que demandait-il dans ses nombreux échanges épistolaires ? Il téléphonait aussi, puisqu’il interrogea Jean Foucambert et cite en note de bas de page l’ouvrage écrit avec Jean André, La manière d’être lecteur. Apprentissage et enseignement de la lecture de la maternelle au CM2, (Sermap/OCDL). Comment en vient-il à bâtir et proposer une théorie de la lecture ? Sous quelle forme et quel support la présente-t-il ? Freijomil interroge avec rigueur la genèse de ce texte fondateur montrant que Certeau a construit « de façon inaperçue une petite histoire fragmentaire de la lecture » (p.162) sur laquelle il s’appuie, pour saisir les pratiques des « braconniers contemporains ».

Dans L’invention du quotidien, tout était pensé pour qu’il y ait cohérence entre texte et livre. Andrès Freijomil souligne ainsi la pertinence du choix de la couverture de la première édition de L’Invention du quotidien, illustré par un dessin du peintre italien Valerio Adami. Pour ce dernier, la ligne graphique s’écrit au même titre que la ligne manuscrite. Il rejoint Cocteau qui présentait ses dessins comme « de l’écriture dénouée et renouée autrement. » Dans ses toiles, depuis les années 70, en écho à l’intérêt qu’il porte à la chose écrite, Adami intègre des mots ou des phrases calligraphiés qui donnent vie à l’image et meurent en elles. L’historien souligne les ressemblances entre l’œil voyageur chez le lecteur certalien et les déplacements de l’œil du spectateur qu’anticipe Adami en jouant sur les couleurs, comme ce dernier l’a expliqué dans un colloque sur « Esthétique de l’écart » (p.105). Or Certeau aime beaucoup les écarts, pour varier le point de vue, pour saisir l’objet sous toutes ses facettes. Il « n’a pas mis en pratique un travail interdisciplinaire, mais transdisciplinaire afin d’étudier un même sujet à la lumière de différentes disciplines dans la mesure où elles débordent de leurs propres limites épistémologiques » (183). Freijomil rappelle que c’est Jean Piaget qui a forgé ce terme « transdisciplinaire » vers 1970.

L’historien s’intéresse à la maturation de la théorie de la lecture exposée dans L’invention du quotidien (1980) car elle constitue une partie d’un triptyque, troisième mouture d’un texte, paru aussi dans un article de la revue Projet (1978), puis ensuite dans un cahier universitaire, compte-rendu de conférences et de séminaires proposés à un public d’enseignants et d’étudiants à l’ Université de Genève du 28 avril au 26 mai 1978, intitulé Ecole et cultures, déplacer les questions (paru en 1979). Trois supports différents possédant leur matérialité propre avec des retouches qui sont analysées, brillant exemple du laboratoire qu’offre l’écriture.

En 1977, dans une conférence sur les « Pratiques quotidiennes », à Marly-le Roi à l’Institut National de l’ Education Populaire s’ébauchait déjà sa théorie de la lecture : « Au départ de notre société de consommation qui cancérise l’œil et le voir, le lecteur est affecté d’une position de passivité alors que les écrivains passent pour actifs et créateurs ; il est supposé avaler passivement le texte reçu. Or la pratique silencieuse de la lecture correspond à la circulation des Indiens colonisés dans la culture imposée par leurs conquérants » (p.123-124).

Il n’a pas encore été indiqué que Certeau était jésuite parce qu’il estimait que cela relevait de sa vie privée : « Jésuite, Michel de Certeau n’a jamais caché cette appartenance ; il refusait simplement que cet attachement intime puisse se surimposer dans le champ des débats intellectuels comme un mode de classement » (Dominique Julia et Claude Rabant cités p.195).

Andrès G. Freijomil a rencontré Certeau, par hasard, au Salon du Livre de Buenos Aires au milieu des années 1990, donc une dizaine d’années après sa mort, dans ses textes traduits en espagnol : « Pour un étudiant alors en quête de sa propre identité professionnelle, la façon dont Certeau envisageait les dimensions du métier d’historien devint à ce moment-là un énorme espace d’encouragement » (p.17). Il nous propose le fruit de vingt-cinq années de recherche permettant de découvrir la partie immergée d’une théorie de la lecture, certes devenue classique, mais pas encore assez utilisée dans les pratiques pédagogiques, peut-être parce que perçue trop abstraite. Cet éclairage passionnant en affine la compréhension, invite à braconner dans l’œuvre certalienne, bouscule et libère l’enseignant englué dans la lettre des programmes, l’aidant à en saisir l’esprit. Certeau et Freijomil confirment bien, comme l’écrivait André Burguière, que l’histoire tend à devenir une science de la complexité humaine, bien plus féconde pour l’imaginaire du pédagogue du quotidien que certaines sciences cognitives, très envahissantes aujourd’hui. Un regret toutefois, le prix élevé de l’ouvrage, 69 euros broché, 107 relié, qui risque d’en limiter la diffusion. L’éditeur propose même de l’acheter par « morceaux » dans sa version électronique !

"Arts de braconner. Une histoire matérielle de la lecture, (Andrès G. Freijomil chez Michel de Certeau)