Bonnes pages
« Schizo », Dominique VACHELARD, Publiwiz, 2019 (Chapitre 23 - Le fantastique)
Charles, soucieux d’assurer la constitution d’un véritable capital culturel –même si le mot capital le gêne-, recourt, comme le lecteur a déjà pu le vérifier, à un usage quotidien des livres et des auteurs. Cette année, il a décidé de mettre en place un cycle d’étude de la littérature fantastique, plus particulièrement celle qui met en scène des monstres et des créatures horribles. Ce sont elles dont les enfants parlent constamment, à croire qu’ils les côtoient dans leur vie de tous les jours, mais que ceux-ci restent invisibles aux yeux des adultes. Cette hypothèse est probablement en grande partie vraie, pense Charles.
Il a déjà présenté au lecteur sa manière de concevoir la production d’écrits, ce dernier va voir qu’on peut parfois avancer et tourner en rond en même temps. En effet, après avoir lu et relu des histoires fantastiques pendant des semaines... Après que des exercices de familiarisation et de manipulation de langue écrite aient pris certains de ces textes pour objet... Après avoir ramené de la maison des extraits de textes susceptibles de faire peur, un jour, dans le journal de la classe, une élève a écrit ceci :
« Ce serait bien que chaque élève de la classe écrive un texte qui fait peur. Et qu’ensuite Charles les réunisse et qu’il les publie tous sur une même feuille. On pourrait alors voir d’un seul coup tous les textes produits par la classe ».
BANCO ! Le jeudi suivant, entorse au contrat. Changement de programme. Tout commence par un travail collectif de rédaction d’un cahier des charges commun. Il s’agit alors de rechercher des lieux qui font peur, des objets nécessaires à créer un climat angoissant, ainsi qu’à recenser un vocabulaire spécifique à employer.
Le résultat a été au-delà des espérances de chacun. Le premier texte qui figure alors sur la feuille A3, pliée en deux pour présenter quatre faces et recevoir tous les textes, démarre très fort.
« Je m’appelle Marie, j’ai huit ans, et j’habite 3, rue de la Peur. Ça ne s’invente pas ! [...] »
Ensuite, on trouve de tout, mais tous les auteurs ont respecté les termes de ce qui avait été convenu ensemble. Quelques extraits.
« Je me baladais tranquillement avec mon chien, la nuit, dans un cimetière. Quand soudain, j’entendis un bruit étrange... Il s’agissait d’un zombie en train de sortir de son cercueil. Une tronçonneuse à la main, il s’approcha de moi. »
« Lorsque j’ai enfin réussi à me dégager, HORREUR !!! Je me suis aperçu que les zombies qui jouaient dans le film étaient en train de traverser l’écran et d’envahir la salle. »
« Plus terrifiant encore : les terroristes étaient encore en liberté et n’avaient pas encore terminé « leur travail » ! Ils continuaient à s’acharner, à tuer, à coups de fusil, à coups de couteau. Des bruits horribles : SPLATCH ! PAN ! PAN ! TAKATAKATAKA ! Au secours ! »
« La fillette s’enfuit au fond du cimetière, près d’une maisonnette sur le mur de laquelle elle découvrit, tracé en lettres de sang, le message suivant : « Suis-moi ou la mort viendra te prendre ». »
« Je dois t’avouer maintenant que si on t’a abandonnée avec ton père, c’est parce qu’à l’époque, nous courions un grand danger et nous ne voulions pas prendre de risque pour toi. La nuit, nous étions suivis par un personnage curieux, capuche noire, pantalon bordeaux et chaussures bleu foncé. Le plus étrange c’est qu’il était armé d’un poignard sanguinolent avec lequel il a assassiné toute notre famille... »
Charles est en train de taper ces extraits de textes au clavier pour qu’ils puissent figurer dans ces pages, quand Perrine, une ATSEM de l’école, chargée de s’occuper des enfants d’âge de la maternelle, l’interrompt. Elle l’informe que les services de l’inspection de l’éducation le demandent d’urgence au téléphone. Il traverse au pas de course le couloir pour répondre. Ce n’est finalement qu’une question de détail, pour lui, d’ordre administratif, un papier qui manquait au projet de classe cirque qui se déroulera au mois de mai prochain.
En revenant de son bureau, il s’arrête devant la porte, ouverte, de la salle de classe de sa collègue de GS et CP qui en en train d’explorer l’histoire avec les bambins de sa classe. Charles ne peut résister, il faut qu’il écoute un peu, en passant. Il adore. Surtout en ce qui concerne l’histoire : en général, avec les petits c’est tout, sauf triste ! La maîtresse demande.
« - Qu’est-ce que les hommes ont inventé, il y a bien longtemps et qui a modifié complètement leur manière de vivre ? » Elle attend évidemment : le feu.
Les villages !
Oui, bien sûr, mais encore ?
Les rues !
Oui, c’est vrai, on a inventé les rues, et c’est bien utile. Mais aussi ?
Les casseroles !
Oui, c’est bien, il faut des casseroles pour cuisiner. Quoi d’autre ? »
Alexandre lève le doigt aussi haut qu’il peut. Lui, il est célèbre. L’autre jour, il expliquait à ses copains ébahis et incrédules : « Moi, je suis privé de console... Jusqu’après la mort de mes parents ! »
Eh bien, notre Alexandre, il la connait, l’invention qui a bouleversé le sort de l’humanité au cours de la préhistoire.
« - La femme ! » s’écrie-t-il. Toute la classe éclate de rire. La maîtresse ne peut s’empêcher de partir elle aussi d’un bon fou rire. Ce que voyant, sentant que sa réponse n’est pas celle attendue, il dit :
« - Non ! Ce n’est pas ça ! Je me suis trompé. C’est... l’amour ! »
Charles est tout détendu, maintenant, il peut aller continuer de taper les textes fantastiques de ses élèves.
« La lumière s’est soudain rallumée et là, STUPEUR !!! Mon chat gisait à terre, recouvert de sang. Je me suis mise à pleurer et me suis penché vers lui quand j’ai aperçu un petit mot à mes pieds. »
« J’ai vite compris que l’ombre était un squelette et que c’était lui qui venait de tuer Jane. J’étais sure que j’étais sa prochaine victime, alors j’ai pris le poignard et, de toutes mes forces, je l’ai lancé. En plein dans le mille ! Je venais de tuer le squelette. Mais immédiatement, d’autres ombres ont surgi de nulle part et se sont lancés à ma poursuite. Je suis championne de course à pied et c’est probablement ce qui m’a sauvée... »
« Dans le noir toujours, j’essayai de deviner de quoi il s’agissait... Mais oui ! Un revolver ! Et je trébuchai contre une masse au sol qui se révéla être un cadavre ensanglanté ! Je hurlai de terreur et m’enfuis vers un endroit qui se trouvait être la sortie ! »
« Deux jours plus tard, à peine remise du coup, je me retrouvai attachée sur une chaise, avec, devant moi, le savant fou. Il testait des produits chimiques ; il était en train d’aspirer mon sang avec une seringue... C’est alors que j’aperçus les cadavres des autres proies du savant fou... Les enfants, prenez garde ! Le savant fou est toujours à la recherche de ses prochaines victimes... »
Un grand moment a été celui où Charles a distribué très solennellement les textes aux enfants. Chacun comprend qu’eu égard à la situation, il était totalement inutile de demander aux élèves de lire. Ils se sont véritablement rués dans l’exploration de ces textes ! Et les remarques qui ont fusé, lors du débat qui a suivi cette distribution, étaient toutes imprégnées d’une culture de lecteur averti de ce genre littéraire.
Et, à un moment, la question qui tue a surgi de la bouche d’un innocent.
« Et toi, Charles, tu n’as rien écrit ? »
Un sourire s’est figé sur le visage de ce dernier. Moment de solitude.
« C’est que... Euh... Les textes que j’écris habituellement sont compliqués... Ce ne sont pas des histoires... Je ne peux donc pas vous les lire... »
Il se retrouvait alors dans la position minable du prof qui demande à se élèves de faire quelque chose que lui n’est pas capable de faire. Ou du moins, qu’il s’évite de faire, plutôt.
Il fallait absolument laver cet affront, d’autant qu’il était public. Il leur écrivit, pour le lendemain, et leur distribua, son premier écrit de fiction, car c’était une réalité : Charles n’écrivait jamais d’histoires.
Seulement des textes ou des ouvrages théoriques et pratiques sur la pédagogie, l’école, les apprentissages, la lecture et l’écriture aussi, bien sûr... Ce texte s’appelle « Halloween », il compte 435 mots, et il est proposé en annexe IV. En sortant dans la cour, après la lecture des histoires fantastiques, Charles est plutôt satisfait de lui. Ce qui survient alors dans la cour renforce sa bonne humeur. Un groupe d’enfants de cours préparatoire vient le voir pour lui faire part d’une de leurs rencontres avec la vie. Ils étaient en train d’expérimenter, collectivement, un échantillon de celle-ci.
« On a attrapé un gendarme, mais quand on a appuyé dessus, il a tout vomi ! ».
« La vie, » s’est dit Charles. Car, au-delà de l’anecdote et de son caractère humoristique, il ne peut s’empêcher de penser que la véritable école, c’est celle-là, celle qui permet à l’enfant d’aller jusqu’au bout de ses expériences. Même si elles doivent coûter la vie à un insecte...