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« Sales caractères » (Simon Garfield)
Lu par Vincent VOULLEMINOT
« SALES CARACTÈRES, PETITE HISTOIRE DE LA TYPOGRAPHIE », SIMON GARFIELD. SEUIL, 2012. 352 p., 25€
« Cette police exprime l’honnêteté et attire la confiance, et en même temps son originalité la dissocie de l’autorité trop imposante ; malgré son usage par les entreprises, elle conserve sa cordialité sympathique. ». Vous avez bien sûr deviné que cette description n’illustre pas les vertus d’un corps de métier mais bien le « tempérament » d’une « police de caractère ». Dans cet ouvrage, dont le sous-titre est « Petite histoire de la typographie » [1], on apprend notamment que « Gutenberg avait mis sur le marché un outil bien dangereux... » mais aussi qu’« on se souvient de Gill pour ses incessantes et scandaleuses expérimentations sexuelles » et qu’en 1989 fut publiée « une biographie de l’artiste qui détaillait ses ébats scabreux avec ses filles, sa sœur et son chien... » [2].
Certes, j’aurais pu deviner que le mot « petite » dans le sous-titre n’était pas seulement synonyme de « courte » ou « condensée » mais aussi de « affriolante »... J’ai donc pensé que si cet ouvrage avait été écrit pour donner à connaître l’histoire de la typographie, le lecteur pouvait n’en lire que la moitié, ne pas s’attendre à une présentation chronologique et risquait, en revanche, d’être noyé par une grande quantité de noms de polices de caractères, comme autant de personnages jouant un rôle dans l’extraordinaire saga de la famille Typographie. En effet, mise à part l’anecdote concernant Eric Gill (anecdote « extrême » que j’ai bien sûr choisie en espérant tenir en haleine quelques-uns d’entre vous...), on sourit d’apprendre qu’à une époque, sur internet, des forums regorgeaient d’échanges entre personnes indignées de voir la marque IKEA changer de police pour son logo. On « découvre » également qu’il ne faut pas envoyer un message électronique rédigé par mégarde en lettres capitales à son patron sans risquer de se faire licencier ou encore que quelques graphistes [3] aux États-Unis semblent être persuadés qu’Obama a été réélu grâce au judicieux choix de la police utilisée pour sa campagne. On s’étonne enfin de savoir que telle police de caractère a envahi New-York ou Londres alors que telle autre n’a pas englouti Paris car trop anglo-saxonne... [4] Autant de banalités ou de raccourcis qui ont au moins l’intérêt de raconter un monde qui va bien (et depuis longtemps...) mais ce n’est pas le sujet. Quant au rapport entre une police et son rôle déterminant dans la compréhension du message, « Sales Caractères » n’est pas très instructif, sauf peut-être furtivement lorsqu’on y lit que « Verdana était en train de devenir une non-police qu’on ne voit même pas, d’où précisément son efficacité... ».
Trêve de médisance, en plus de quelques repères historiques il est une chose intéressante qui flotte au dessus des pages sans être vraiment nommée, c’est l’évidence qu’il existe aussi dans le monde de la Typographie des enjeux politiques et financiers (pourquoi y échapperait-elle ?) : des polices créées pour être plus rentables, pour l’image de modernité d’une ville, pour Windows ou Apple, d’autres encore marquées par l’Histoire : « (...) au début du 20ème siècle, la résistance aux caractères gothiques prit de l’ampleur, animée par les exigences du commerce international ainsi que par les préoccupations créatives et politiques d’artistes (...) et par l’influence des futuristes italiens et bolcheviks. Au premier rang de la lutte se trouvait le concepteur de caractères Paul Renner, dont la dynamique police sans empattements ( Futura , créée en 1927) définit le mouvement moderniste. Il renonça très explicitement au gothique lorsque ce style fut adopté par le parti nazi... ». Intéressant aussi de constater que le premier chapitre est consacré à la police Comic Sans , police inventée à l’ère numérique, 1994, s’efforçant d’imiter « l’écriture appliquée d’un enfant de onze ans » et très appréciée dans la profession enseignante. Son problème est qu’elle est visiblement détestée par les graphistes du « monde entier occidental » (dont moi, pardon camarades...), difficile d’expliquer pourquoi, sauf peut-être parce qu’elle fut inventée, entre autres, pour accompagner « Bob le chien de Windows qui remue la queue ». Le chapitre assassine la police et son créateur... Vincent Connare.
Enfin on peut encore lire que « (...) l’alphabet est plein de contrastes et de mouvement, mais avec une précision de ligne et des empattements élégants, de sorte que si vous cherchez une police respectable mais chaleureuse, Garamond reste un excellent choix. », ce qui tombe bien puisque c’est la police de caractère principalement utilisée pour la maquette de cette revue (même si je ne vois pas bien ce qui empêcherait une police chaleureuse d’être respectable...), je peux donc continuer de l’utiliser [5].
En conclusion, cet ouvrage ne semblant pas vouloir s’adresser uniquement aux lecteurs graphistes, il est regrettable qu’il y soit si peu question de l’importance du choix de la police avant toute mise en forme d’un texte, pour des raisons esthétiques (un texte se voit avant de se lire) et pour des raisons de lisibilité ou de confort de lecture (une police belle et efficace pour un titrage peut s’avérer épuisante à la lecture d’un texte long et par conséquent le desservir...). Je pense aux nombreuses fois où me sont apparus devant les yeux des écrits (tracts, journaux, affiches...) malheureusement si peu pensés dans leur présentation qu’ils n’auront sans doute pas su donner l’envie d’être lus. Personnellement je retiendrai quand même que Eric Gill, bien que personnage controversé, est l’auteur de gravures magnifiques, mais aussi que toutes les polices de caractère réputées incontournables (par les graphistes) ne font pas partie du pack de polices intégrées au système Windows et sont par conséquent payantes... exceptée Garamond ! Peut-être parce que Claude Garamond (célébrissime typographe) n’aurait pas loin de cinq siècles aujourd’hui...
[1] Simon Garfield est un journaliste anglais et le titre original est Just my type. A book about fonts paru en 2010 (Profile Books Ltd.)
[2] « Si le nom d’Eric Gill est encore connu, c’est grâce à ses gravures, à sa passion pour le lettrage et l’artisanat anglais et grâce aux polices qu’il a créées, notamment Gill Sans, l’une des premières polices sans empattements créées au 20ème siècle, aujourd’hui un classique. »
[3] Graphiste (chez les anglo-saxons) désigne, il me semble, avant tout le créateur de police de caractères, mot ayant une signification plus vaste en français
[4] S’agissant de signalétique urbaine (métro, panneaux de signalisation, typographies d’enseignes...)
[5] Il faut (re)préciser au lecteur que je suis le maquettiste des Actes de Lecture.