Article
« Accroître l’efficacité de la communication par l’écrit »
Dominique VACHELARD
Ce texte relate la réflexion proposée à l’occasion d’une session de formation intitulée « Éléments de communication écrite », conduite à la demande d’enseignants (essentiellement des adhérents du GD 43 Freinet) et de non-enseignants (syndicalistes de la CGT). Elle est complétée par d’autres réflexions qui ont émergé à l’occasion de la production collective d’un texte sur la réforme de l’orthographe.
L’extraordinaire développement de la micro-informatique au cours de ces 30 dernières années a rendu accessible à un grand nombre la publication de documents imprimés d’excellente qualité. On ne peut que s’en féliciter. On peut cependant regretter que, dans le même temps, ce progrès n’ait pas été accompagné de la nécessaire démocratisation de la maîtrise de l’écriture, de la typographie, ni de la connaissance précise des conditions dans lesquelles un écrit est reçu, lu et compris par son lecteur.
Ce sont essentiellement les pratiques et les théories élaborées par l’AFL ainsi que les théories de la communication qui ont servi de réfèrent aux suggestions et conseils avancés ci-dessous. Pourquoi l’AFL ? Parce qu’elle a su construire une théorie de l’écrit en mesure d’apporter des connaissances précises concernant le comportement du lecteur : quelles stratégies met-il en œuvre, quelles habiletés sollicite-t-il lorsqu’il est confronté à un texte ? Quels paramètres vont permettre la lecture la plus rapide, la moins coûteuse, et autoriser une compréhension qui soit au plus près du projet de communication de l’auteur ? Et donc, quelles sont les contraintes qui vont peser obligatoirement sur la réalisation de l’écrit qui lui sera destiné ?
Historiquement, on peut dire que la position théorique de l’AFL se fonde sur les travaux de la psycholinguistique, la science qui prend en compte l’interaction entre le texte et le lecteur. Citons, par exemple, Frank Smith qui révèle que la lecture est le produit de l’information non visuelle (la culture du lecteur) et de l’information visuelle, celle portée par les signes du texte. Dans la même veine, l’Ecole de Constance a développé, dès les années 1970, une approche nouvelle et féconde de la littérature et de la communication écrite en insistant également sur le rôle majeur tenu par le lecteur dans l’acte de lire. Pensons que c’est le lecteur, et lui seul, qui donne vie au texte en l’actualisant par sa lecture ! Nous nous référerons également, comme nous l’avons déjà signalé, aux travaux de l’école de Palo Alto, aux Etats-Unis, dans le domaine des théories et de la pragmatique de la communication, avec une approche de type systémique, constructiviste et cybernétique des problématiques humaines et sociales.
L’ACTE LEXIQUE
La théorie de la lecture, inventée par l’AFL, permet de mettre en évidence certaines des caractéristiques majeures du comportement du lecteur face à un texte. Oui, comportement, parce que l’idée, nouvelle par rapport aux conceptions plus traditionnelles de la lecture, c’est d’avoir recours à l’interaction. La lecture n’est pas une activité unilatérale qui s’exerce sur un matériau, mais elle consiste en de multiples échanges d’informations qui s’opèrent lors de la rencontre d’un individu, riche de toute sa culture et ses expériences préalables, avec un écrit porteur d’une signification. Le double intérêt que présente cette approche c’est tout d’abord de pouvoir imaginer, par la suite, des démarches d’apprentissage de l’écrit en adéquation avec la réalité de son fonctionnement. C’est également de disposer d’informations pratiques concernant les conditions de réception du texte par son lecteur et donc de pouvoir élever au mieux la qualité et l’efficacité de la communication écrite. Nous ne développons pas ici la théorie de l’acte de lecture telle que la suggère la mise en situation avec le diaporama « L’acte lexique », nous évoquerons seulement l’activité de prédiction, constituante essentielle de l’activité intellectuelle de l’homme et de toutes les situations de compréhension. On part de cette banale remarque que, quand il se lève, chacun sait à peu près de quoi sera faite sa journée, et que les prédictions alternent avec les prises d’informations pour réguler son comportement tout au long de celle-ci. La prédiction est l’outil de la compréhension du monde qui nous entoure en général, de tout ce qui est porteur d’une signification : paysage, texte, image, etc. Sans prédiction, pas de compréhension. En conséquence, lors de la réalisation d’un document écrit, tout ce qui permettra au lecteur de se forger un « horizon d’attente » [1] à propos de celui-ci, sera au service de la qualité de la communication. Cet horizon dépend, en particulier, de l’expérience préalable que le lecteur a du genre dont le texte relève, tout comme de la forme et de la thématique de textes antérieurs dont il présuppose la connaissance [2]. D’où l’importance d’avoir recours aux formes traditionnelles des différents écrits qui fourniront un étayage pratique à l’anticipation. Et il paraît important de souligner que ceci ne concerne pas uniquement l’apparence du texte, mais également sa construction. Il est évident, en effet, que tout texte doit être produit en connaissance du genre auquel il appartient, ainsi que du public auquel il s’adresse, et donc que sa complexité doit être adaptée aux compétences supposées de ce lectorat. Il s’agit de respecter là une des données fondamentales de la psycholinguistique qui montre que la compréhension d’un texte résulte de l’interaction entre l’information non visuelle et l’information visuelle.
COMMUNICATION ANALOGIQUE
Dans toute communication coexistent deux canaux porteurs d’informations généralement complémentaires. Le premier, le plus évident, concerne le contenu du message, que celui-ci soit verbalisé ou non (le refus de communiquer est une communication). On a pris l’habitude de qualifier cette communication de digitale en ce sens où elle use d’éléments inventés et arbitraires, sans rapport avec la réalité qu’ils désignent (les mots du langage n’ont généralement aucun sens en dehors d’un consensus, unanime sinon très large, quant à leur usage et leur signification). Ce contenu est accompagné d’un registre concernant la relation, qu’on qualifie d’analogique parce qu’elle prend la forme de ce qu’elle souhaite signifier, apporte des informations sur la manière dont doit être compris le contenu du message. A l’oral, la posture, les mimiques, la gestuelle de l’émetteur constituent cette communication destinée à renforcer, minorer, interpréter le message qui est délivré par la communication digitale. On comprend alors que ce deuxième canal est, de loin, le plus important puisqu’il contient à la fois les deux canaux de la communication ; il est constitutif d’une métacommunication : il est une communication sur la communication. Le monde de la publicité s’est emparé, voilà bien longtemps, de ces éléments de connaissance pour influencer les comportements de chacun dans tous les secteurs, ou presque, de sa vie sociale et personnelle. Il est facile de prendre conscience du pouvoir extraordinaire de la publicité utilisant le mode audiovisuel : le texte principal du message peut être renforcé de manière redondante par des artifices tels que le mouvement, la couleur, le son, la musique, etc. Autant d’éléments qui viennent signifier au récepteur la manière dont il convient d’interpréter le message, tout comme lui suggérer le comportement qu’il doit adopter dans les gestes de sa vie quotidienne. Une question se pose alors : si on parvient assez aisément à concevoir le fonctionnement de la communication dans ces situations d’oralité, comment ce canal est-il pris en charge dans le langage écrit ? Une réponse semble s’imposer naturellement : les deux canaux sont pris en charge de manière simultanée lors de la production ou de la réception d’un écrit. Divers processus vont alors intervenir, à l’occasion de l’écriture d’un texte, qui dotent ce dernier de tous les éléments permettant sa compréhension : c’est-à-dire le contenu ainsi que la relation, la manière dont il doit être compris. On peut pour l’instant résumer ces opérations en : mise en texte, mise en page et mise en imprimé.
MISE EN TEXTE, MISE EN PAGE, MISE EN IMPRIMÉ
Il nous paraît utile de dire, avant tout, qu’on ne peut proposer un ordre dans la présentation de ces divers éléments tant c’est l’interaction qui caractérise leur mise en œuvre. N’oublions pas aussi que le traitement de l’information par le cerveau se réalise de manière simultanée par les deux hémisphères, mais avec une spécialisation pour chacun d’eux : chez les droitiers, c’est le cerveau gauche (l’analytique, le verbal, celui qui voit les arbres) qui saisit la communication digitale. Alors que le cerveau droit (l’artistique, le synthétique, le global, celui qui voit la forêt) prend en charge la communication analogique. Et il n’existe pas de traduction du langage d’un hémisphère dans le langage de l’autre ; les deux cerveaux ne communiquent pas entre eux. Chacun traite séparément l’information qu’il reconnaît. De plus, le cerveau droit ne connaît pas la négation : il est facile de montrer par analogie qu’on a des intentions belliqueuses, beaucoup moins de signifier le contraire ! Ce qui nous informe sur l’apparition plus tardive de la négation dans l’histoire du langage, et, partant, la pertinence d’user plutôt de consignes positives avec des enfants, parce qu’ils reproduisent cette caractéristique dans leur développement personnel.
Pour les éléments relevant du fonctionnement de l’acte de lire
Il faut donc tenir compte, dans la fabrication d’un écrit, du rapport respectif que doivent entretenir l’information visuelle et celle non visuelle : le lecteur doit connaître au préalable environ 80% d’un texte pour prétendre pouvoir en découvrir les 20% qui ne lui sont pas familiers. Pour faciliter la discrimination rapide des éléments du texte, il convient de veiller à un strict respect des règles concernant l’orthographe et la typographie qui régissent l’apparence du texte, puisque de ce respect va dépendre la reconnaissance des empans. Bien évidemment, c’est l’écriture en minuscules qui sera privilégiée pour la rédaction du texte parce qu’elle est porteuse des indices de discrimination rapide (accents, points...). Et lors de l’écriture des majuscules, il est impératif d’accentuer ces dernières pour lever certaines ambiguïtés possibles. Il est pertinent, quand c’est réalisable, de présenter le texte en colonnes pour assurer une vitesse maximale à la lecture : l’œil, qui peut lire alors une ligne en une seule fixation, ne se déplace plus que verticalement au lieu de faire des sauts horizontaux sur la ligne. Son déplacement est plus précis ; il se mesure ainsi en millimètres plutôt qu’en centimètres. Rien n’est plus désagréable, lors de la lecture sur un écran un peu large par exemple, que de devoir déplacer le regard afin de suivre la ligne pour poursuivre sa lecture. Cette présentation du texte justifié en colonnes qui assure une plus grande efficacité à la lecture, révèle inconsciemment un souci de rigueur, de structuration : des caractères propres au langage écrit. L’utilisation de polices lisibles est une priorité absolue. On utilisera un nombre limité de polices différentes dans un même document, et on préférera celles sans empattement pour les titres en majuscules : elles semblent mieux supporter la graisse, fréquente dans les titres. On réservera celles à empattement pour le texte parce qu’elles favorisent la lecture des silhouettes et qu’elles guident plus facilement le regard dans son déplacement horizontal.
Afin d’éviter de suggérer l’éparpillement tout en marquant volontairement la hiérarchie entre les parties de texte, il est préférable d’utiliser un nombre limité de tailles de polices. On évitera l’usage trop fréquent de la graisse (surtout sur des caractères de petite taille) que l’on réservera aux titres. Attention aux couleurs ! (Bannir WordArt !). Le contraste noir/blanc est celui qui assure à la lecture la plus grande efficacité.
En ce qui concerne la mise en texte, en page et en imprimé
Il est indispensable, lors de la réalisation d’un document écrit de se poser la question de la prise en charge de la communication analogique. Nous avons dit que ce sont les techniques de mise en page et de mise en imprimé qui vont créer une « ambiance », un contexte, et conduire le lecteur à un certain nombre de prédictions sur le document écrit, dès qu’il se présente à sa vue. Ainsi, une mise en page fantaisiste invite-t-elle le lecteur à anticiper un contenu de même nature, alors qu’une mise en page très rigoureuse, très structurée, laisse augurer d’un contenu plutôt sérieux.
Il faut donc être attentif à tout ce qui est perçu de manière globale lors de la réception d’un écrit : ♦ l’illustration (analogique) qui peut compléter efficacement le texte (digital). ♦ l’utilisation des formes canoniques que revêtent les différents types d’écrits (lettre, affiche, journal, tract...). ♦ le pourcentage de remplissage de la page (une pagination est dite de luxe lorsqu’elle réserve des marges très importantes et diminue de ce fait la longueur du texte par page). ♦ le respect des hiérarchies : harmoniser la taille des litres, sous-titres, paragraphes, textes, notes, etc. ♦ le respect des alignements verticaux et horizontaux (cadres textes et illustrations, tableaux, justification du texte, etc.). ♦ les espacements : entre les paragraphes (c’est un espace visuel qui permet de respirer), celui entre les colonnes, qui doit être proportionnel ¿1 la difficulté du texte. ♦ privilégier les communications positives qui peuvent plus facilement être doublées par la communication analogique, etc.
CONSCIENTISER L’ANALOGIQUE
Toutes ces connaissances spécifiques sur la communication, et bien au-delà, sont familières aux professionnels de la publication, qu’il s’agisse de journaux, de magazines, d’ouvrages de littérature de toutes sortes, etc. Ils les utilisent pour renforcer l’efficacité de leurs productions en les rendant plus lisibles ; mais il suffit d’observer attentivement leurs écrits pour prendre conscience des codes qu’ils utilisent. Et il s’agit bien là d’une prise de conscience, puisque la communication analogique agit malgré tout, sans que le lecteur ne s’en aperçoive, emporté par le flux du contenu qui accapare principalement son attention. Et la puissance de ce registre est extraordinaire, parce qu’il constitue à la fois un niveau de communication et une métacommunication, en ce sens qu’il donne les clés d’interprétation du contenu du message, et également, nous venons de le souligner, parce qu’il est inconscient. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner par exemple d’un peu près les processus et supports de communication d’Etat dans les régimes autoritaires. On s’aperçoit alors que le registre analogique est poussé jusqu’à son extrême, dans les communications officielles : avec les cérémonies protocolaires, les sculptures ou les affichages par exemple, on est dans la caricature, on frise même souvent le ridicule. Ceci est visible du moins pour ceux qui sont à l’extérieur du système, mais ceux qui y sont directement exposés n’ont généralement pas les moyens conceptuels de prendre de la distance. Dans les parcours scolaires, quand ils sont maintenus, on prend soin de limiter aux seules compétences de base les capacités de compréhension que le peuple sera en mesure de construire (les régimes les plus autoritaires pratiquent régulièrement l’autodafé). Peu de chance pour que les citoyens-sujets accèdent à la lecture de cette communication analogique ; en revanche, une forte probabilité pour qu’ils mémorisent inconsciemment les formules et slogans en faveur du régime et des apparatchiks. Pour montrer encore l’usage de l’analogique, regardons, par exemple, en matière d’architecture, la magnificence des ouvrages monumentaux construits au cours de l’histoire universelle par les souverains ou les élites politiques, religieuses, militaires, etc. Chacun conviendra qu’il s’agit bien d’un mode de communication symbolique propre à suggérer au monde la puissance de son commanditaire ou propriétaire, en associant implicitement les mérites et la grandeur de celui-ci à la taille et au luxe de l’édifice. La différence avec notre discours ci-dessus étant que dans ce dernier cas, la communication analogique s’exerce de manière exclusive : elle s’impose d’elle-même, « naturellement », et celle concernant le contenu est parfaitement inutile. La culture, ou la culture écrite, donne une forme à l’esprit, selon David Olson et d’autres auteurs comme Jack Goody, ou encore Jerôme Bruner. Cela signifie que nos modes de pensée sont déterminés par la culture au sein de laquelle nous vivons. Ainsi, certains anthropologues, ethnologues, sociologues, etc. ont-ils souligné l’importance de la matrice de la page écrite et de ses spécificités comme modèle d’occupation des espaces et de l’environnement par l’être humain. La généralisation de l’usage de l’angle droit, des droites, perpendiculaires, parallèles, etc. dans les activités de conquête et d’organisation de l’espace correspond à une projection externe des codes graphiques, parce que ceux-ci sont à la fois facteur et conséquence efficaces et éprouvés de la structuration, de l’organisation. L’extériorisation de ces aspects profondément culturels est telle qu’on pourrait, à l’extrême, dire qu’il est possible de connaître le rapport au langage (oral ou écrit ?) d’une population par un simple survol en avion de son territoire. Nous retrouvons, là encore, sous une autre forme, une projection de la dimension analogique de la communication écrite, notamment comme outil d’organisation de l’occupation de l’espace.
LISIBILITÉ, CONTEXTE ET COMMUNICATION ANALOGIQUE
Après avoir examiné comment l’environnement du texte et son aspect visuel portent plus spécifiquement la communication analogique, nous allons essayer de montrer comment une partie de ce registre est aussi pris en charge par l’écriture elle-même. La langue écrite aurait alors en elle cette capacité à assurer, au moyen d’un unique medium, les deux registres de la communication. Pour cela, nous nous reportons aux conditions d’écriture et de publication d’un de nos articles dans le précédent numéro de cette revue [3]. Ce texte, que nous avons écrit, a été produit à deux mains et a donc fait l’objet d’une réécriture, et nous allons examiner, au travers de trois exemples, certaines des différences qui apparaissent entre les deux versions. Avant tout, précisons que le deuxième texte est plus court que la version originale : après réécriture, on passe de 5 à 4 pages, de 2273 à 1890 mots. Il s’agit donc d’un véritable toilettage ; la volonté est de supprimer tout ce qui peut alourdir le discours, ou, tout au moins, ce qui n’est pas directement en rapport avec l’intention première d’écriture.
- 1 - Texte initial : « c’est grâce aux signes diacritiques portés essentiellement par la partie haute des lettres minuscules que la lecture prend toute son efficacité. Là, se concentre en réalité toute l’information utile à une lecture rapide susceptible de produire la compréhension : les différents accents, les points sur les « i » et les « j », les barres aux « t » ainsi que les jambages supérieurs. »
Texte réécrit : « c’est grâce aux signes diacritiques portés essentiellement par la partie haute des lettres minuscules que la lecture prend toute son efficacité. Là, se concentre en réalité l’essentiel de l’échange d’informations nécessaire à la compréhension de la chose écrite. »
Entre ces deux versions, on remarque que le terme information ainsi que la liste des éléments concrets qui permettent la discrimination des mots entre eux sont remplacés dans le deuxième texte par l’expression « échange d’informations » qui renvoie non plus à une action, mais à une interaction, c’est-à-dire à un processus bien plus complexe à comprendre.
- 2- Texte initial : « c’est cette caractéristique qui lui donne son efficacité si particulière dans la recherche, le traitement et la production d’informations et de savoirs. On peut d’ores et déjà annoncer que l’écrit est 4,5 voire 10 fois plus performant que l’oral pour communiquer. »
Texte réécrit : « c’est cette propriété qui lui donne son efficacité si particulière dans la recherche, le traitement et la production d’un certain type d’informations et de savoirs : l’humanité s’est dotée d’un écrit pour concevoir, communiquer et conserver de la raison graphique. »
D’un constat banalement quantifié des rapports d’efficacité entre l’oralité et l’écriture qui ne demande aucun effort d’abstraction de la part du lecteur, on passe au concept de raison graphique, expression savante, réservée aux initiés de l’AFL, lecteurs de Jack Goody, en particulier.
- 3- Texte initial : « La confusion possible par exemple avec le mot « postière » a déjà été levée lors de cet acte de lecture, dès l’anticipation, par l’appui sur le contexte qui a éliminé cette hypothèse. »
Texte réécrit : « La confusion possible avec le mot « postière » a déjà été levée, dès l’anticipation, par l’appui sur le contexte qui ouvre des possibles plutôt qu’il n’élimine des impossibles. »
Entre un contexte qui permet d’éliminer une hypothèse, expression susceptible de solliciter l’imagination du lecteur pour qu’il se représente aisément cette activité intellectuelle, et l’appui sur le contexte qui outre des possibles plutôt qu’il n’élimine des impossibles, on apporte une précision, certes importante quant au déroulement scientifique du processus de lecture. Cependant, la construction syntaxique complexe et subtile avec plutôt que, l’opposition possibles/impossibles, ainsi que la double négation finale (n’/impossibles) rendent beaucoup plus abstraite cette formulation.
Que peut-on dire alors de la lisibilité comparée de ces deux textes ? Nous ne retenons pas, pour l’instant, les paramètres traditionnellement utilisés pour mesurer la lisibilité des textes : longueur moyenne des phrases (ou d’un certain nombre d’entre elles), fréquence du lexique utilisé et probabilité d’anticipation de celui-ci, etc. En effet, à un test simple de lisibilité, les deux textes obtiennent un score égal qui les situe dans la classe « initié » (le haut de l’échelle sur Scolarius.com). Aussi, souhaitons-nous avoir recours aux théories de la communication et notamment à la distinction entre les registres digital et analogique pour procéder à la comparaison présente. Nous avons écrit préalablement que la communication analogique (celle qui porte la relation, qui précise comment le texte doit être compris) est assurée essentiellement dans l’écrit par les procédés de mise en texte, mise et pages et mise en imprimé. Considérons cet extrait d’un texte de fiction :
« Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d’études :
– Monsieur Roger, lui dit-il à demi voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge. » [4]
Ainsi, dans l’extrait de littérature ci-dessus, nombreux sont les éléments contextuels que livre l’auteur pour que le lecteur construise ses représentations personnelles. Ces informations prennent, de manière interne, une forme qui est en rapport avec ce qu’ils représentent [5] : les premières phrases, par exemple, fonctionnent telle une caméra qui suit et décrit l’action pendant son déroulement, en proposant au lecteur suffisamment de détails pour que ce dernier laisse son imagination agir spontanément. Ainsi construit-il les images mentales correspondant aux lieux, personnages, objets et situations qui l’accompagneront désormais tout au long du livre. Chacun a pu vérifier lors de ses lectures cette tendance à s’approprier lieux et personnages dans une relation affective où se mêlent, et s’emmêlent parfois, ses propres souvenirs. On peut dire alors que le registre analogique peut comprendre également certains éléments de contexte présents dans le texte lui-même. Même s’ils sont transmis par le langage digital (les mots), leur fonctionnement s’apparente de façon surprenante à celui de l’analogique.
Pour revenir à notre comparaison des articles ci-dessus, on note que le passage de l’état 1 à l’état 2 correspond à une évolution de l’écriture : celle-ci devient plus savante, par élimination de la plupart des éléments contextuels, des références concrètes, qui sont remplacés par un discours beaucoup plus abstrait. [6] On doit convenir que, du passage d’un état à l’autre, ressort un texte bien plus conforme aux canons de l’écriture, répondant aux exigences d’une esthétique réussie de la production littéraire. Mais on doit se questionner aussi du côté de l’esthétique de la réception, puisque c’est aussi l’objet général de ce texte. Et là, on doit imaginer que la suppression de certains éléments de contexte suppose alors que le lecteur puisse compenser par sa culture personnelle, l’absence de ceux-ci, en s’appuyant sur ses connaissances pour solliciter ses capacités de prédiction. Ce type d’écriture, avec l’élimination partielle des éléments contextuels, n’est pas sans poser de question. Outre le fait qu’elle peut contribuer à réserver les textes ainsi produits à une certaine intelligentsia [7], elle pourrait paraître, de plus, en contradiction avec la mission de l’association qui est de rendre le plus démocratique possible l’accès à la lecture. Sans compter que pour Edgar Morin : « [...] l’économie, par exemple, qui est la science sociale mathématiquement la plus avancée, est la science socialement et humainement la plus arriérée, car elle s’est abstraite des conditions sociales, historiques, politiques, psychologiques, écologiques inséparables des activités économiques. » [8]. En raison de sa « scission d’avec le concret » et de sa « réduction à tout ce qui est calculable et formalisable », en éliminant par conséquent de son champ spécifique les aspects contextuels, nous pouvons presque dire que la science économique est devenue une coquille vide. Il existe entre les deux genres littéraires extrêmes que nous avons rapidement évoqués toute une palette de types de textes dans lesquels du contexte est plus ou moins introduit par l’auteur pour assurer une meilleure qualité de réception du message, qu’il s’agisse de faits divers, d’information scientifique ou de fiction. On parlera de vulgarisation réussie lorsqu’un auteur de textes à vocation scientifique saura rajouter à son discours du contexte pour rendre plus accessible un contenu particulièrement technique. Nous pensons par exemple à un auteur comme Frank Smith, excellent vulgarisateur dans le domaine de la psycholinguistique. Cette science des systèmes, qui traite à la fois de la langue et de son utilisateur, présente le caractère d’être un domaine complexe parce que fondée sur l’interaction. Aussi, l’auteur recourt-il à de régulières insertions d’éléments propres à faciliter la compréhension de son propos. Ainsi au sujet de la mémoire à court terme : « Tout se passe comme si une bienveillante providence avait doté l’humanité d’une mémoire à court terme tout juste suffisante pour retenir les numéros de téléphone, en oubliant de prévoir de la place pour les indicatifs de zones. En effet, quand on essaie de retenir plus de six ou sept items dans la mémoire à court terme, il y a de la perte. » [9].
Ou encore à propos du sens : « Il est évident que les mois ne se combinent pas d’une manière simple pour former le sens d’une phrase. En fait, le sens qu’ils prennent dans une phrase est très différent, semble-t-il, de celui qu’ils ont, quand ils sont isolés. la clef se trouve peut-être dans l’ordre des mois — le mot grand a un sens quand il est devant homme et un autre quand il est après. » [10]. Dans ces deux derniers extraits, on relève l’usage d’éléments contextuels qui viennent solliciter et étayer l’anticipation chez le lecteur en faisant appel à des situations qui lui sont probablement plus familières que le discours théorique qu’elles accompagnent en l’illustrant.
L’intérêt de cette approche par la communication nous semble être de pouvoir accéder à une meilleure connaissance du fonctionnement des interactions à l’œuvre lors de la compréhension de l’écrit. La prise en compte des registres digital et analogique, à l’occasion de l’écriture d’un texte, permet de faire coïncider le plus étroitement possible intention et production d’écrit. Sachant que, tout comme l’illustration s’insère dans le texte de l’album, le contexte vient s’insérer dans le texte pour permettre au lecteur d’exercer imagination et anticipation.
[1] H. R. JAUSS. Pour une esthétique de la réception. Paris. 1978.
[2] Ibid.
[3] « Réforme de l’orthographe et expertise en lecture », AL n°134, juin 2016.
[4] Gustave FLAUBERT, Madame Bovary.
[5] C’est la définition de l’analogique.
[6] Abstrait : « extrait de son contexte et de son ensemble » (Edgar MORIN).
[7] Hommage à Umberto ECO, Le nom de la rose. Il a été un des premiers à montrer que la lecture sur les nouveaux supports technologiques allait conduire à l’émergence d’une nouvelle Intelligentsia, celle capable d’exercer à la fois une lecture d’acquisition, certes, mais capable aussi d’exercer efficacement celle de navigation à l’intérieur des hypertextes et des arborescences qui caractérisent l’information traitée de manière automatique.
[8] Edgar MORIN, « Les sept savoirs nécessaires pour l’éducation du futur », rapport à l’UNESCO, 1999.
[9] Frank SMITH, Devenir lecteur, Armand Colin, 1986.
[10] Ibid.