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« Atlas, Album »
Nicolas COGÉRINO
À l’occasion d’un dispositif dit « d’accompagnement » dans les classes, le Centre Paris Lecture a expérimenté un nouvel outil d’exploration et d’interprétation des albums.
« Est-il, en effet, une satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord ? »
Un objet singulier circule depuis quelques temps dans l’équipe du Centre : la carte établie par Louise Van Swaaij et Jean Klare dans leur Atlas Imaginaire [1] qui détaille les régions, les villes, les reliefs, les frontières et les îlots de « notre continent intérieur ». (voir carte page 76 - détail). Dans leur planisphère, les auteurs distribuent spatialement des objets (Médicaments, Desserts...), des sentiments (Confiance en Soi, Humiliation...), des sensations, des situations, des attitudes ou des postures, toute une gamme de petites perceptions qui composeraient nos états d’âme. Ils organisent, par le biais de la répartition géographique, le maillage de ces mots et expressions relevant des registres les plus variés, dans lequel l’œil est libre de circuler. C’est la carte d’un continent imaginaire qui invite le lecteur à l’exploration, à la « dérive » de mots en mots et à l’attention aux évocations, aux micro-récits suggérés par ces proximités spatiales ou sémantiques. Restait à trouver des occasions de s’emparer avec les enfants d’un tel écrit, de mener avec eux des reconnaissances dans ce territoire, de s’en faire un outil de savoir.
Dans une Introduction à une critique de la géographie urbaine [2], Guy Debord proposait de « parcourir la région de Hartz, en Allemagne, à l’aide d’un plan de la ville de Londres dont on suivrait aveuglément les indications ». C’est un jeu qu’il qualifiait de psycho-géographique comme « toute situation ou toute conduite qui paraissent relever du même esprit de découverte ». Ce « jeu » situationniste renvoie aux potentialités du détournement de la carte par ses lecteurs, de son emboîtement avec d’autres objets : quel serait l’usage de la carte du continent intérieur pour explorer un récit déjà existant que l’on substituerait aux récits proposés par les deux auteurs ? Quelles données nous permettrait-elle d’établir, quels seraient les effets sur nos lectures de l’album et de la carte ? Quelle découverte et quels savoirs pourrions-nous déduire, construire à partir de ce rapprochement ?
C’est ce qui a été tenté avec quatre classes de l’école élémentaire La Fayette dans le 10ème arrondissement de Paris : utiliser la carte générale de l’atlas imaginaire pour explorer un album de Wolf Erlbruch, s’aventurer, carte en main, dans le « continent intérieur » de ses récits : Les cinq affreux, Remue-Ménage chez Madame K., Léonard [3].
Ainsi, chaque groupe d’élèves, muni d’une carte et d’un album, est sollicité pour choisir et repérer à chaque double page un ou plusieurs mots de l’atlas qui lui semblent pertinents, les « lieux » imaginaires du récit.
Accords, écarts
Toute latitude est laissée au groupe et chacun (ici du CE1 au CM2) peut accommoder ses stratégies. Parmi les lecteurs de Remue-ménage chez Madame K., un groupe, à l’économie, peut répéter le mot Peur pour chaque double page détaillant les angoisses du personnage jusqu’au moment où il ne conviendra plus et qu’il faille, au tournant du récit, basculer vers Trouvaille. À l’inverse, un autre groupe, se piquant au jeu, s’efforce d’exploiter méthodiquement les régions les plus froides pour proposer (au besoin avec l’appui du dictionnaire) des variations et des gradations, de Résignation à Mélancolie, du Pessimisme à la vallée des Malheurs. Au fur et à mesure de l’activité, l’appropriation se fait dans les deux sens : en repérant de nouveaux mots dans le fourmillement de la carte, des élèves reviennent vers des pages précédentes ou à l’inverse, ils cherchent dans la carte le mot le plus fortement évoqué par l’illustration, dont ils pressentent qu’il doit bien se trouver quelque part, pas trop loin, rencontrant d’autres mots utiles pour la suite ou pour enrichir ce qui a précédé.
En recherchant les correspondances entre ces deux objets ayant leurs contraintes propres, il faut parvenir à négocier des accords entre les dimensions de l’image (énonçable, descriptible, interprétable pour reprendre les différentes dimensions relevées par Thierry Groensteen) [4] et les définitions, connotations ou interprétations des mots. La recherche se résout dans une appréciation judicieuse – et particulièrement riche – des écarts : on peut scruter les détails de l’image pour conforter les connotations d’un mot choisi, jouer avec la temporalité, mais aussi « tordre » le sens d’un mot pour le rapprocher de la situation (Déclin, utilisé pour caractériser le petit mouvement descendant lors de l’envol de Madame K.), modifier l’orientation de la scène (Indomptable pour qualifier le merle incapable d’apprendre à voler malgré les démonstrations au sol de Madame K.), voire se détacher du récit et changer de point d’observation du livre : « Bienvenue » colle forcément avec tout incipit...
Listes, tableaux, cliques
C’est de toute façon au groupe qu’il appartient d’examiner et d’admettre ou non la diversité des interprétations, la richesse des liens créés. Pour ce faire, le travail passera par une nouvelle étape collective : la mise en listes, en tableaux, des relevés.
Dans un premier temps, il faut établir la liste des termes admis pour chaque double page de l’album : lorsqu’une proposition est faite par un groupe, elle est évaluée et justifiée par le reste de la classe. Cette appréciation peut recouper précisément ou partiellement l’intention des auteurs du rapprochement. Si le terme est contesté il revient alors au groupe de le justifier selon le sens qu’il donne au terme, le choix des éléments de l’image ou du texte ou bien de la continuité du récit. Ainsi, pour la première double-page de Remue-Ménage chez Madame K, on obtient (CE1) :
On voit que chaque mot choisi témoigne d’un regard particulier porté sur le texte et l’image : le repérage d’indices prosaïques (échelle, dessert), l’interprétation des attitudes des personnages (épuisement, humeur vagabonde), mais aussi l’attention portée à des éléments presque imperceptibles (le silence qui semble régner dans ce lieu, renforcé par l’absence de texte). Plus encore, quasiment chaque proposition a pu renvoyer les lecteurs à de nouvelles pistes d’interprétations, faisant résonner l’avis d’un lecteur chez les autres qui proposent en retour leurs nouvelles idées : la « Question Centrale » du début renvoie-t-elle à l’énigmatique tache noire qui accompagne Madame K. ? Quand cesse le silence repéré dans la première image ?
La liste elle-même, en faisant se télescoper les interprétations fait rejaillir la richesse du contenu de cette scène d’exposition : c’est une cuisine mais c’est aussi un marais de l’ennui.
Mais, de même qu’elle permet l’exploration attentive des doubles pages, unités naturelles de l’album, la recherche de mots s’appuie aussi sur le tressage entre les différentes images de l’album comme le montre l’indexation de la scène pivot de l’histoire de Léonard :
Où l’on voit (entre autre) que le vœu de se transformer en chien peut être vu à la fois comme une bonne idée (dans la logique des premières pages) mais aussi comme une erreur, une faute, un « mauvais coup » (i.e. : un coup mal joué) si on connaît les développements ultérieurs de l’histoire.
On pourrait poursuivre ce tressage : quelles sont les pages marquées du mot Rêve, du mot Folie : qu’est-ce qui les rapproche, quelle étendue donnent-elles au mot, etc. Mais on ne saurait en faire un travail systématique car dans tous les cas de figure (classe d’âge, album retenu), la moisson de mots est importante : au final pas moins de 88 mots différents ont été retenus par la classe de CE1 sur Remue-ménage chez Madame K., 79 mots différents pour Léonard par les CM. Ils constituent un premier corpus disparate (mots connus, mots déjà entendus, mots nouveaux, métaphores, expressions prises au sens figuré ou au sens propre, polysémie) permettant d’ouvrir l’interprétation des textes – des passe-partouts, des pieds de biche, des crochets plutôt que des clés, des outils supposant à chaque fois une manipulation singulière.
On pourrait, avant de revenir à la cartographie, lancer d’autres dispositifs pour se saisir de ce corpus et le transformer : nuages de mots, tableaux comparatifs entre les albums, etc. permettraient de poursuivre les investigations sur l’univers de l’auteur, sur notre réception de lecteurs Sur l’autre versant, celui des manipulations langagières, quelles « cliques » [5] pourrait-on constituer parmi les listes, quels mots pourrait-on ajouter à la carte ?
Trouvailles
D’autres passages s’offrent aussi à nous : lorsqu’on construit une réponse, les hypothèses, les approximations et les interprétations lexicales sont autant de rapprochements heuristiques, de trouvailles intuitives qu’on peut capter pour s’en emparer et les faire « ricocher » au sein du groupe : faire jouer les métaphores (Si, entre le merle et Madame K. c’est « Roc Solide », que dire des relations entre les autres personnages, d’autres relations ?), relancer les analogies (Que nous dit l’« Élancement » retenu pour décrire madame K. quittant sa branche s’il est défini par notre dictionnaire aussi comme « un mouvement de l’âme qui se porte avec force vers quelque chose » ?) ou suivre le fil suggéré par une association (chercher les mises en images de la « Mélancolie », relevée par deux groupes dans deux albums - Les Cinq affreux et Remue-ménage chez madame K, par exemple) [6] ?
Parcours
Au final, on propose à chaque groupe de revenir à sa carte et d’y fixer, en quelques étapes, le parcours de l’album, de son point de départ à sa conclusion.
Autant qu’elle figure les différentes perceptions du récit par les élèves, cette trace graphique esquisse aussi une nouvelle vision de l’album et de l’auteur : quels sont les nœuds de communication de son univers, les limites de son territoire, les zones désertées ?
La restitution proposée par ce groupe (CE2) donne un parcours possible des Cinq affreux, de la Laideur à la Joie (et la Prospérité), en passant par le Rire (de la Hyène), le Rendez-vous, le Jeu (et la Musique), l’Abandon puis l’Enthousiasme. Plus encore : elle délimite un territoire idéal du récit où pratiquement chaque mot de la région trouve sa correspondance dans l’histoire.
On côtoie alors les propositions – et les ambitions – de Franco Moretti pour renouveler le « vieux territoire » des études littéraires : « vous réduisez le texte à quelques-unes de ses données et vous les abstrayez du flux narratif pour construire un nouvel objet artificiel comme les cartes que j’ai commentées. Et avec un peu de chance, ces cartes seront davantage que la somme de leurs parties ; elles posséderont des qualités « émergées » qui n’étaient pas visibles au niveau inférieur. Non que la carte soit une explication en soi bien sûr, mais elle constitue une modélisation de l’univers narratif qui redispose ses composantes d’une manière inattendue et peut ramener à la surface des configurations secrètes. » [7]
[1] Louise VAN SWAAIJ, Jean KLARE, Notre continent intérieur, l’atlas imaginaire, Autrement, 2000
[2] Publié dans Les lèvres nues N°6, Bruxelles, 1955, disponible sur https://www.larevuedesressources.org/introduction-a-une-critique-de-la-geographie-urbaine,033.html
[3] Wolf ERLBRUCH, Les cinq affreux, Milan, 1994, Léonard, Être, 2002, Remue-Ménage chez Madame K., Milan Jeunesse, 2008
[4] Thierry GROENSTEEN, Système de la bande dessinée, P.U.F., 1999
[5] Rappelons que, pour le laboratoire CRISCO, « une clique est un ensemble maximal de mots tous synonymes entre eux ». On trouvera par exemple 48 synonymes à l’inquiétude dans son dictionnaire des synonymes répartis en différentes cliques
[6] voir Mélancolie : génie et folie en Occident, Gallimard, Réunion des musées nationaux, 2005
[7] Franco MORETTI, Graphes, cartes et arbres, Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature, Les Prairies ordinaires, 2008

