Dossier Lecture

« La VWFA est-elle bien la VWFA ? »

Thierry OPILLARD

Une équipe de chercheurs a découvert un singulier phénomène qui remet en cause les représentations jusqu’alors en vigueur au sujet de la lecture, de la vision et du cerveau. Une occasion de sortir des idées simplistes qui régissent actuellement les recherches dans ce domaine ? Une occasion de prendre conscience que nous ne sommes qu’à la préhistoire des neurosciences ?

Le braille, de la sonographie à la sténo-orthographie

En 1812, dans l’atelier de son père bourrelier à Paris, Louis Braille se crève un œil avec une serpette. Il a trois ans. La blessure s’infecte, les deux yeux sont pris ; il devient aveugle. Élève à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles, il apprend d’abord le code Barbier.

En 1808-1809, Charles Barbier de La Serre, ancien officier d’artillerie, avait inventé un système appelé « écriture nocturne » destiné à permettre aux officiers de rédiger ou de lire, dans l’obscurité, des messages codés. Le principe de ce système connu également sous le nom de sonographie est, comme son nom l’indique, de transcrire les 36 sons de l’oral à l’aide de points en relief placés sur une grille de 2×6 points. Ce n’est qu’en 1819 que Barbier s’avisera des avantages que les aveugles pourraient tirer de son système. Il conçoit alors un système à leur usage qu’il présente en 1821 à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles. Les élèves, dont Louis Braille, âgé de 12 ans, se montrent immédiatement très intéressés. Cependant, Louis Braille en relève aussitôt les limites du système, notamment son incapacité à prendre en compte l’orthographe compte tenu de sa nature phonétique, et suggère des améliorations à Barbier qui ne donnera pas suite à une proposition venant d’un si jeune enfant. En 1829, cependant, Braille fait paraître le premier exposé de sa méthode.

Ce mode de communication a changé la vie des aveugles dans le monde entier. Le braille leur a permis d’acquérir une indépendance inespérée et d’accéder à l’éducation, en leur ouvrant tout un monde de connaissances. Ils pouvaient enfin lire. Pour des millions de gens, Louis Braille a été un héros, un sauveur.

Les spécialistes du braille actuel le considèrent non comme une simple transposition, mais aussi comme un langage en soi [1] dès lors que cette écriture est passée d’une stricte retranscription lettre à lettre, le « braille intégral », au « braille abrégé », sorte de sténo-orthographie reposant sur un système de contractions et de symboles, où un caractère braille ou un groupe de signes remplacent un mot ou une partie du mot. Il est assez difficile à mémoriser mais permet gain de place et de temps d’écriture. Il est orthographique, c’est-à-dire que les marques du féminin, du pluriel, les désinences des verbes sont notées. Conséquemment, son traitement correct passe par une lecture orthographique, puisque son déchiffrage devient très difficile. En France, le braille abrégé est généralement enseigné [2] au moment du cycle des approfondissements.

« On ne voit bien qu’avec le cœur. » En braille intégral, lettre à lettre, le premier embossage indiquant que la lettre qui suit est lue comme une majuscule et le dernier embossage le point. (33 signes, 27 embossages).

La version abrégée de la totalité du message (20 signes, 14 embossages) : spectaculaire est l’économie réalisée, mais toute aussi spectaculaire, à l’œil comme à la main, la transformation de nature du système, qui va induire un fonctionnement mental et intellectuel complètement différent.

Le braille [3] et la lecture

Comment les enfants aveugles apprennent-il à lire le braille ? À regarder quelques vidéos disponibles sur Internet, l’oralisation est la règle, avec limitation implicite à 160 mots/min., limite maximale du débit humain de parole. Pour ce qui est des vitesses réelles des lecteurs de braille, les publications s’accordent sur une grande lenteur : L’Encyclopædia Universalis [4] : « Les bons lecteurs en braille ne dépassent pas les 150 à 180 mots à la minute. »

Philippe Mousty, dans La lecture, processus, apprentissage, troubles [5], donne les mêmes chiffres : « environ 100 mots/min, contre 250 mots/min en lecture visuelle ». (Notons le chiffre erroné pour la lecture visuelle des experts plus proche de 400-500 mots/min...)

L’Association Bibliothèque Braille Enfantine [6] : « Le problème se retrouve en ce qui concerne la vitesse de lecture. Le braille est lu lettre à lettre, alors que visuellement le mot est reconnu en tant que forme globale. Dans le premier cas, la vitesse moyenne de lecture est de l’ordre de 100 mots par minute. Dans le second, elle est d’environ 250 mots par minute. Le recours au braille abrégé ne permet apparemment pas, en français, un gain très significatif de vitesse de lecture. Celle-ci semble plutôt dépendre de l’âge d’apprentissage et du mode de lecture. Un apprentissage dans l’enfance et une lecture bimanuelle, souvent par une ‘‘exploration disjointe simultanée’’ des deux index sur deux passages différents du texte, sont autant de gages de rapidité. »

Beaucoup d’auteurs [7] s’accordent sur cette vitesse de 90 mots/min. qui dépend de plusieurs facteurs : le type de matériel à lire, l’âge et le niveau de scolarité du lecteur, la quantité de texte lue régulièrement, l’âge auquel celui-ci a perdu la vue, l’âge auquel le lecteur a commencé à apprendre le braille. La lecture se révèle alors un exercice rapidement fastidieux et peu productif. Le site internet canadien typhlophile.com décrit une situation plus inquiétante : « Mme Nicole est l’une des meilleures lectrices de braille du Québec : elle déchiffre environ 175 mots à la minute, alors que la moyenne se situe autour de 40 mots. » [8]

Ces faibles vitesses de lecture révèlent une lecture séquentielle, lettre à lettre, peut-être mot à mot, correspondant à l’utilisation du passage d’un seul index sur les embossages. Les meilleurs lecteurs développent une lecture parallèle et projective qui utilise les pulpes des dernières phalanges des deux mains : peuvent alors se dérouler en même temps une exploration de la cartographie du texte, de ses structures et de sa ponctuation ainsi que le prélèvement-vérification d’informations dans le flux de la ligne. Ces lecteurs parviennent, en fonction de l’endroit de la page, à alterner le rôle détecteur et le rôle lecteur de leurs mains. Chez le lecteur moyen, il y aura une main dominante, ce qui ralentira la vitesse. Quand une seule main est utilisée, il y a encore ralentissement, et quand il n’y a plus qu’un doigt... Les meilleurs lecteurs laissent apparaître à l’observation toute une gamme simultanée de mouvements sur l’ensemble du texte, du va-et-vient le long de la ligne aux mouvements obliques d’une ligne à l’autre, et d’autres plus amples d’un paragraphe à l’autre, des mouvements plus grands encore d’anticipation des patterns d’effleurement tactiles : pour lire vite, les mains doivent agir exactement comme le lecteur expert explorant avec ses yeux l’ensemble du texte. L’entraînement va permettre des suppléances et des anticipations contextuelles : des reconnaissances, des habiletés et des fluences verbales qui permettent de suppléer au déchiffrage partiel d’un mot ou d’anticiper le mot ou la séquence suivante (les familiarisations, les redondances...). Le contenu du texte prévaut sur le déchiffrage manuel et pilote les mains. [9] [10]

BRAILLE ET OUTILS TECHNOLOGIQUES

Quelques périphériques ont été inventés pour faire économiser l’espace important que prennent les ouvrages en braille (30 à 50 fois supérieur aux livres imprimés). D’abord, des sortes de souris [11] (illustration) qui inversent le processus habituel d’exploration active des mains : faire défiler sous les doigts immobiles les embossages. Mais, la vitesse ne peut augmenter en faisant passer du braille plus rapidement sous les doigts passifs du lecteur, qui ne peut plus anticiper. On assiste alors à la même difficulté et la même lenteur de lecture des voyants qui subissent les déroulants horizontaux des panneaux publicitaires ou d’information.

Christian Coudert fait le point sur les systèmes actuels : « Les moyens technologiques actuels (ordinateurs, embosseuses, systèmes de transcription informatisés, plages tactiles, Internet) permettent, en effet, de disposer très rapidement de documentations en braille aisément reproductibles. Une somme considérable d’informations disponibles sur Internet est en outre directement accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes équipées d’un ordinateur et d’un système d’affichage braille ou de synthèse vocale. Les pages jugées intéressantes peuvent être enregistrées sur le disque dur de l’ordinateur, une disquette ou un cédérom pour y être consultées ultérieurement ou être embossées en braille ou transférées vers un bloc-notes braille portable. Les mêmes opérations peuvent être réalisées à partir d’encyclopédies, de dictionnaires ou d’ouvrages électroniques. Assurément, tous ces équipements restent très coûteux et les déficients visuels qui en bénéficient constituent encore une minorité. Mais les avantages considérables qu’ils procurent séduisent chaque jour davantage d’adeptes, tout au moins dans les aides techniques vocales, quatre à huit fois moins onéreuses que les afficheurs braille. »

« Certes, la lecture sur plage tactile n’offre pas le même confort que celle réalisée sur papier embossé : l’afficheur braille dispose de 40 cellules, soit une portion seulement de ligne imprimée, et il est nécessaire d’appuyer sur une touche à chaque fois qu’un ensemble de 40 cellules a été lu pour afficher les 40 caractères suivants. En outre, la lecture bimanuelle n’a pas du tout la même efficacité : sur une page embossée, où le texte apparaît disposé sur plusieurs lignes, la main gauche entame la lecture du début de la ligne suivante pendant que la main droite termine la lecture de la fin de la ligne en cours. Cette technique, que tout bon pédagogue se doit d’enseigner à un élève en cours de braille, permet une fluidité et une vélocité de lecture plus importantes et rend donc celle-ci plus confortable. Mais l’afficheur braille autonome a aussi ses avantages : l’absence d’encombrement, comme on l’a dit (plusieurs ouvrages pouvant être stockés dans la mémoire de l’appareil : le modèle que j’utilise peut contenir plus de 3000 pages braille, soit plus de trente volumes), mais aussi une qualité de braille toujours constante et ineffaçable, contrairement aux points embossés sur du papier, lequel peut en outre se salir et se déchirer ; de surcroît, tout texte mémorisé peut être lu, au choix, par une simple manipulation, en braille intégral ou en braille abrégé ce dernier mode pouvant permettre de gagner de la place en mémoire et d’accélérer la vitesse de lecture. »

La solution ? Une tablette tactile [12] qui embosse toute sa surface et permet de faire défiler les pages avec des systèmes d’ascenseurs, pour autoriser l’exploration de l’ensemble du texte, pour faciliter l’anticipation et une lecture non plus séquentielle mais parallèle, simultanée, de divers endroits du texte.

La découverte

L’étude d’aveugles lecteurs à l’aide de technologies telles que l’IRMF (imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle) par une équipe israëlo-française [13] a fait une surprenante observation que Daniel Le Bihan, dans l’émission Continent Sciences du 6 mai 2013 sur France Culture, décrit de la manière suivante : « En faisant un calcul trivial, vu qu’on en a 100 milliards à la naissance, on estime que, pendant les derniers mois de la grossesse, 250 000 neurones sont en moyenne créés par minute. Ce qui est très intéressant, c’est de savoir que ces neurones naissent au centre du cerveau, dans une sorte de tuyau qui contient un liquide, et que ces neurones vont devoir migrer parce que sinon, ils ne pourraient pas tenir dans ce petit volume. Ils vont migrer à la future surface du cerveau, qui va se plisser pour pouvoir ‘‘caser tout le monde’’... Ce que l’IRM a confirmé, c’est que d’une région du cerveau à l’autre, il y a une sorte de spécialisation fonctionnelle ; des régions sont plus dédiées à la vision, à l’audition, au langage, à la motricité, etc. [...] On ne sait pas encore déterminer à l’heure actuelle la part de la génétique, de l’environnement ou de l’épigénétique qui détermine la migration des neurones vers tel ou tel type d’aire et ce qui fait que ces régions vont avoir une fonction dans le visuel, le moteur ou l’auditif.

Les études d’imagerie ont souligné que les régions dites « visuelles », les régions primaires, les régions de base qui servent à voir le monde réel, chez un aveugle de naissance qui n’a jamais rien vu de sa vie, servent à lire, plus exactement, elles sont utilisées quand ils lisent du braille avec les doigts !

Ce n’est pas seulement dire ‘‘la nature a horreur du vide’’ ou ‘‘un aveugle n’ayant pas de cortex visuel, il l’utilise pour autre chose’’, cela signifie que cette région du cerveau, elle est ‘‘programmée’’, ‘‘câblée’’, il y a quelque chose localement qui fait qu’elle est utile aussi bien pour lire du braille avec les doigts que pour voir le monde réel.

Il y a une étude qui vient d’être réalisée par des collègues d’Israël : des aveugles à qui on apprend à lire... à voir... voir plutôt que lire, par les sons, en se repérant avec des sons, utilisent le cortex visuel aussi pour cela. On sort du dogme qui voulait que des aires soient strictement assignées à des fonctions, c’est plus complexe : il n’y a pas une aire de Broca pour le langage, il y a tout un tas de régions qui sont nécessaires, et la région de Broca ne fait pas que du langage, elle fait beaucoup d’autres choses. Ce qui est important, c’est de voir qu’il y a une certaine plasticité, c’est que ces régions et leurs fonctions vont évoluer au fil du temps.

C’est une question d’échelle : ce qu’on a dit jusqu’à maintenant n’est pas faux, les régions visuelles sont bien visuelles, mais elles ont des propriétés à un niveau inférieur qu’on ne connaît pas encore, qui sont utilisables dans d’autres circonstances que le visuel. » [14]

Les circonstances auxquelles on soumet le cerveau vont déterminer son fonctionnement : si on lui fait voir l’écrit comme une retranscription sonore, il va développer des stratégies pour le voir ainsi. La transposition et la reconstruction d’un monde alphabétique va s’opérer dans le cerveau. Si les circonstances d’apprentissage et d’utilisation le lui font voir comme un message visuel porteur en lui-même de sens, décryptable avec ses règles internes, le cerveau prendra d’autres positions, d’autres dispositions. Tout plastique qu’il puisse être, de longues années d’alphabétisation ne pourront qu’obérer un fonctionnement orthographique. Nous avions depuis longtemps constaté, lors des séances d’entraînement à la lecture, la difficulté des élèves pour se départir des scories de l’alphabétisation, nous en avons ici l’explication.

Dans leur démarche cartésienne de réduire la complexité du cerveau à la structure des machines simplistes qu’ils côtoyaient ou qu’ils avaient créées, les scientifiques avaient attribué à la zone occipitale le nom « d’aire visuelle », la fameuse VWFA (Visual Word Form Area). Un peu comme si, pendant un temps donné d’observation d’une route où ils n’auraient vu que des camions, ils la nommaient « route de camions », alors que c’est une route où passent d’autres types de véhicules, que c’est donc une « voie de circulation », qui d’ailleurs à son seul point d’observation ne dit rien de ses fonctions géographiques structurantes ni de ses fonctions économiques vitalisantes.

La VWFA n’est donc pas la VWFA. C’est peut-être, pour aller dans le sens de Daniel Le Bihan, la SSFA, la Syntaxic and Semantic Form Area. L’aire visuelle élargit alors son champ et devient une des zones qui, en interagissant avec d’autres, traite l’intrant et lui attribue une signification ; elle traite du langage écrit (du syntaxico-sémantique visuel) pour les voyants, du langage tactile (du syntaxico-sémantique tactile) pour les aveugles, et bien évidemment aussi, au grand dam des tenants de l’alphabétisation, le syntaxico-sémantique visuel des sourds, l’écrit. Alors que la langue des signes, l’oral visuel des sourds, est traité par les aires dédiées au langage oral chez les entendants, car flux sémantique temporel. La plasticité du cerveau devrait décidément s’appliquer aussi à la compréhension du cerveau !

On peut être d’accord avec l’affirmation d’Amir Amedi (reprise de Stanislas Dehaene) : « À la différence d’autres tâches que le cerveau exécute, la lecture est une invention récente, remontant à environ 5 400 ans. Le braille a été utilisé pendant moins de 200 ans. Ce n’est pas suffisant pour que l’évolution forme un module cérébral consacré à la lecture. »

Cependant, si la lecture s’y est installée, lecture des voyants, lecture des sourds, lecture des aveugles, c’est bien que cette zone était déjà là pour recueillir, pour accueillir du traitement de syntaxico-sémantique spatial, existant bien avant la stabilisation des traces de l’écriture, pour comprendre les signes de l’environnement, ou sous forme de dessins stylisés de danses, de codes graphiques de stratégies de chasse ou de combat, et ce, quelle que soit la forme que ce syntaxico-sémantique visuel peut prendre. On imagine aisément l’intense sollicitation de cette zone quand Champollion se confronta aux hiéroglyphes.

Ces chercheurs suggèrent que « le VWFA serait une zone d’intégration multi sensorielle capable de transformer des fonctionnalités simples en éléments plus complexes, et par là idéale pour exécuter la tâche de lecture qui est relativement récente. Son emplacement anatomique et la connectivité forte vers les régions spécifiques du langage permettent d’y établir une relation entre une représentation élaborée du mot et les composants liés à la lecture du mot d’une langue. C’est donc la région la plus appropriée pour la tâche de lecture même lorsque celle-ci est acquise via le contact sans vision. » [15].

Cette interprétation est trop entachée d’une vision synthétique et accumulative de l’activité de lecture, de l’activité de préhension du monde. Et si la VWFA (SSFA) était plutôt une des zones de traitement du signifiant organisé, une zone tampon entre deux complexités, celle du monde matériel et celle de sa transposition interne, représentation intérieure qui ne peut qu’être partielle parce que ne prélevant qu’une gamme limitée d’indices (on n’en voit pas l’infra rouge et on n’entend pas les ultrasons), mais qui se doit d’être efficiente pour une action en retour sur le monde matériel. Le cerveau vu comme une machine à embrasser directement la complexité extérieure, non comme l’aspirateur séquentiel d’éléments isolés ; ou plus exactement, plutôt que machine, comme organe biologique complexe organisé pour interagir avec l’environnement en faisant entrer massivement et simultanément des données afin de constituer des simulations plus ou moins homothétiques du monde extérieur (intégration), d’en mouliner intérieurement des modifications et de les traduire par des actions ad hoc (adaptation) sur l’extérieur. Citons Michel Cariou : « il y a quelque chose d’artificiel pour ne pas dire d’illégitime à isoler les fonctions cognitives de l’ensemble de l’activité nerveuse supérieure par laquelle l’organisme gère son rapport au milieu » [16]. On comprend pourquoi une élève de CM2, après trois mois d’entraînement et de théorisation sur l’acte lexique et la lecture, vient vous voir le regard lumineux et vous déclare : « Maintenant, quand je lis, je ne vois plus les mots, je vois l’histoire se dérouler dans ma tête, comme un film ! ». La lecture comprise comme le prélèvement automatique [17] et direct de sens dans le système complexe, le texte, l’ayant élaboré et le portant.

L’observation de la lecture en braille offre un grand intérêt pour la compréhension des mécanismes généraux du traitement du langage. Les aveugles lecteurs, poil à gratter dans la pensée dominante behavioriste ? Comme les sourds lecteurs, comme les lecteurs experts, comme dans les classes où s’enseigne la voie directe, là où les élèves deviennent lecteurs sans être alphabétisés, en se lecturisant...

La lecture
S’enfermer avec un texte, pour apprendre à vivre enfermé avec autrui dont on doit apprendre à négocier la différence au sein d’un espace clos, n’a pas donc seulement une vertu socialisante, nécessaire à la collaboration entre les individus et des cultures dont on veut cultiver la diversité. S’enfermer avec un texte pour apprendre à devenir soi par l’imitation critique d’autrui, c’est d’abord « collecter une moisson cognitive et tactile » qui nous fait gagner plus, par sa vertu propre, qu’aucun travail salarié.

Yves CITTON, Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires (Édit. Amsterdam, 2007)
« La VWFA est-elle bien la VWFA ? »

[1Tactual perception : a sourcebook, William SCHIFF et Emerson FOULKE, New York : Cambridge University Press,1982. Theory, experiment and practical application in research on visual impairment. European Journal of Psychology of Education, S. Millar, S., 1997. 12, 415-430.

[2Les moyens technologiques contemporains font craindre une éventuelle disparition du braille par diminution de son enseignement, et une progression de l’illettrisme des aveugles qui, ne lisant plus, n’auraient plus accès au système de pensée porté par l’écrit. (Voir l’article La fin du braille ?, de Isabelle HACHEY, www.typhlophile.com/braille/2011/08/01.shtml) mais aussi suscitent des espoirs inverses (Voir Christian COUDERT www.avh.asso.fr/rubriques/infos_braille/braille_facteur_essentiel.php)

[3Le sort réservé aux aveugles et à leur moyen de communication, le braille, est très similaire à celui qui a été fait aux sourds et à la langue des signes (Lire le texte de Christian Coudert de l’Association Valentin Haüy. www.avh.asso. fr/rubriques/infos_braille/braille_facteur_essentiel.php). On ne peut qu’être frappé par l’esprit colonialiste et condescendant des alphabétiseurs qui créent des sous-systèmes pour les êtres qu’ils considèrent comme déficients et inférieurs : très julesferriste...

[4www. universalis.fr/encyclopedie/braille/3-enseignement-du-braille/

[5La Lecture processus, apprentissage, troubles sous la direction de Pierre LECOCQ, Colloque européen sur « La lecture » (1990 : Université Charles de Gaulle-Lille III), ISBN-10 : 2859394036, ISBN-13 : 978-2859394035. La lecture de l’écriture braille : patrons d’exploration et fonctions des mains, Philippe MOUSTY, sous la direction de Paul BERTELSON. Bruxelles : Université Libre de Bruxelles, 1986. 257 pages.

[6bibli.braille.enfant.free. fr/le_braille.htm

[7ETHINGTON, 1956 ; FOULKE, 1962 ; LOWENFELD et ABEL, 1967 ; LOWENFELD, HATLEN, et ABEL, 1969 ; MEYERS, ETHINGTON et ASHCROFT, 1958 ; NOLAN, MORRIS, KEDERIS, FIEG et SMITH, 1966

[8typhlophile.com/braille/2011/08/00.shtml

[9Manuel de psychologie des handicaps, sémiologie et principes de remédiation, sous la direction de Jean-Adolphe RONDAL et Annick COMBLAIN, 2001, ed. Mardaga, collection psychologie, ISBN : 2870097549, EAN : 978-2870097540

[10Il a fallu attendre 1998, avec les études systématiques de Serge PORTALIER, pour corréler de manière indéniable la vitesse-compréhension de lecture et les types de stratégies intellectuelles-manuelles. Serge PORTALIER Professeur Université Lumière Lyon 2, Institut de Psychologie, Laboratoire Perception Cognition Handicap, membres.multimania.fr/pch/portalier.htm#cifed98

[12On peut en voir ici un balbutiement : www. tablette-tactile.net/application/ipad-application/isense-lipad-devient-accessible-auxaveugles-et-malvoyants-13950

[13Lior REICH, Marcin SZWED, Laurent COHEN, Amir AMEDI. A Ventral Visual Stream Reading Center Independent of Visual Experience. [dx.doi.org/10.1016/j. cub.2011.01.040] Current Biology, 2011.

[14Catherine VIDAL, dans Continent sciences, sur France Inter le 12-11-2012, le formule ainsi : « La notion de structures-fonctions : l’exemple de la lecture des aveugles L’idée qu’on se faisait auparavant d’un cerveau en forme de mosaïque où chaque région correspondrait à une fonction et que cette spécificité des régions serait donnée à la naissance par un programme génétique, cette idée, qui date d’une cinquantaine d’années, est remise en question. Elle est battue en brèche parce qu’on s’aperçoit qu’une zone donnée du cerveau peut servir à plusieurs choses. C’est effectivement ce qu’on voit chez les personnes non-voyantes : la région du cerveau qui ‘‘normalement doit traiter les informations visuelles’’ participe, lors de l’apprentissage du braille, du traitement des informations sensorielles qui vont permettre la lecture. Il n’y a pas de zone ‘‘qui ne servent à rien’’ dans le cerveau. En permanence, il y a des remaniements, des nouvelles connexions entre les neurones qui se font, des nouvelles matérialités physiques qui se créent, qui vont entraîner des compensations, des circuits parallèles qui se constituent, pour assurer une fonction. »

[15Cf. Afirne, Association Franco-Israëlienne de Recherche sur les Neurosciences, www.afirne.org/vision-lecture-et-cerveau/

[16Michel CARIOU, Personnalité et vieillissement, Delachaux et Niestlé, Paris, 1995, p.185.

[17WALLON utilisait le terme d’automatisme dans le cadre du développement psycho-moteur. Michel CARIOU l’a généralisé à l’ensemble du fonctionnement psychique. L’automatisme désigne donc l’intériorisation d’éléments du milieu, organisés de manière flexible. C’est un processus actif, car le sujet « sélectionne » les informations importantes pour lui. L’automatisme diffère d’une agglomération de réflexes conditionnés, dans le sens où il vise toujours un but conscient ou inconscient. Si cet objectif est atteint, la compétence devenue automatisme est intériorisée, ce qui lui confère une efficacité adaptative à bas coût énergétique (on peut lire des heures alors qu’on s’épuise rapidement à déchiffrer).