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« La formation aux cultures numériques » (Olivier Le Deuff)
Lu par Jean-Marie KROCZEK
« LA FORMATION AUX CULTURES NUMÉRIQUES. UNE NOUVELLE PÉDAGOGIE POUR UNE CULTURE DE L’INFORMATION À L’HEURE DU NUMÉRIQUE », OLIVIER LE DEUFF, ÉDIT. FYP, COLL. SOCIÉTÉ DE LA CONNAISSANCE, 19,50 €
« L’argument technologique sert parfois d’alibi ou de paravent à une absence de réelle politique éducative » O. Le Deuff
Dans un éditorial daté de décembre 2010 (A.L. N°112, p.3), Michel Violet ironisait déjà sur la frénésie technophile qui s’empare périodiquement de l’école. Cette frénésie semble reprendre de plus belle, à en juger par l’inflation d’articles, le nombre de colloques et de rencontres consacrés au numérique et par les plans institutionnels qui s’enchaînent. Du plan D.U.N.E. (développement des usages numériques à l’école) lancé à l’automne 2010 au plan Peillon pour l’école numérique 2013, les nouveaux équipements (notamment tablettes tactiles, smartphones), les catalogues, les chèques ressources, les services, les formations hybrides se déploient, à marche forcée, tandis que le discours officiel exhorte l’école à s’engager dans le tout numérique et à ne pas rater le mariage prometteur entre cet omnimédia [1] et la réussite éducative.
Dans ce contexte, la lecture du livre d’Olivier Le Deuff favorise la distanciation et la réflexion indispensables pour mieux réinterroger les enjeux pédagogiques auxquels les enseignants sont confrontés et proposer des dispositifs et contenus innovants en matière de formation. Docteur en sciences de l’information et de la communication, Olivier Le Deuff est maître de conférences à l’université de Bordeaux 3. Auteur d’une thèse sur « la culture de l’information en reformation », il a exercé les fonctions de documentaliste en collège et en lycée et possède le recul théorique et la culture qui donnent à ses analyses ancrées sur des observations actualisées, de la force et une grande cohérence. Il anime, en outre, son blog des égarés et un site internet, ce qui lui permet de tenter de s’appliquer à lui-même les règles qu’il développe dans ses publications. Le livre est structuré en sept chapitres parfaitement articulés :
1. Qu’est ce que la culture à l’ère du numérique ?
2. Les enjeux et les obstacles : la déformation, les infopollutions, la croissance du double numérique, la crise de l’autorité, la surveillance participative, la crise de l’attention.
3. La sortie des mythes : de la société de l’information aux digital natives.
4. Quelles connaissances et habiletés pour l’individu ? Vers des littératies du numérique.
5. De l’usage à la culture : vers l’état de majorité.
6. De l’écriture de soi à la veille collective.
7. Quelles réformes pour reformer ?
De l’usage à la culture : condition pour échapper à l’âge de la vitesse
La question centrale posée dans le livre figure en préambule : comment former des individus à des environnements mouvants ou en cours de construction ? La structure et les outils permettant d’y accéder engendrent-ils des mutations dans les usages des dits individus ? À quoi faut-il donc former ? La réponse n’est évidemment pas aux outils et aux usages superficiels à court terme : logiciels, matériels, réseaux. En premier lieu, la formation doit porter sur l’intégration à la culture ce qui renvoie à la définition de la culture à l’ère du numérique. Il faut bien constater que cette question n’est jamais abordée dans les formations proposées par l’institution à quelque niveau que ce soit. Or le livre met en évidence une tension forte entre la priorité accordée le plus souvent aux usages foisonnants et la nécessité d’une maîtrise d’une culture intégrant de nouveaux modes de lecture, d’écriture et de connaissances qui nécessitent des apprentissages spécifiques. Sans cette culture et le recul critique qu’elle permet, les élèves ne pourront pas déjouer les dangers de l’information et subiront le zapping, la publicité et la captation de leur attention par les médias qui privilégient la popularité et le désir immédiat. Olivier Le Deuff le précise : « La popularité n’a de cesse d’accroître la confusion entre les notions, les fonctions, le nom des outils et ceux des marques et des personnes. Le désordre notionnel ne peut que grandir si la formation aux outils ne demeure que basique et superficielle. »
De cette opposition féconde entre usages et culture, on retiendra cette citation : « La culture est la condition pour échapper à l’âge de la vitesse ». À l’école, les potentialités éducatives sont peu perçues et peu utilisées, le numérique renforçant le plus souvent les pratiques traditionnelles. L’institution scolaire insiste surtout sur la sécurité et le rappel à la loi, ce qui peut aller jusqu’à une censure de Facebook dans les écoles. Pour l’auteur c’est une erreur. Le risque est que sans cette intégration à la culture générale, les cultures numériques se développent « hors école » et restent confinées dans le domaine des loisirs et du distractif, aggravant le fossé entre les usages sociaux et les usages scolaires.
Dans le troisième chapitre, l’auteur revient sur des expressions passées dans le langage courant qui véhiculent des représentations consensuelles pourtant basées sur de fausses évidences. Les termes : société de l’information, natifs du numérique et manuel numérique sont réinterrogés et donnent lieu à une clarification fort instructive. « Le discours des « digital natives » s’inscrit dans une vision similaire aux discours de la société de l’information avec une logique d’adaptation permanente. De plus, il s’agit de faire d’une génération actuellement en formation, la future génération dominante à la suite des baby-boomers. »
Littératies et translitteracy : des concepts opérants pour la formation
Le chapitre sur les littéracies et la transliteracy est l’un des plus éclairants du livre. L’auteur énumère et définit les différentes littératies. Il en découle autant de concepts opérants et de pistes pour innover en formation. Si la littératie est la capacité de lire, comprendre et utiliser de l’écrit, le concept se complexifie s’agissant de transliteracy « l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communications, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma et jusqu’aux réseaux sociaux ».
Ce concept trouvera un écho particulier pour les groupes de l’A.F.L. engagés depuis plusieurs années dans une recherche action sur les langages (oral, écrit mais aussi mathématique, cinématographique, musical...) et leurs apprentissages dans toute leur complexité et leur polymorphie. L’auteur constate cependant que le livre dans sa forme codex ne va pas disparaître et que perdurent la puissance et la présence du texte. Ce qu’il nomme raison numérique ne s’oppose nullement à la raison graphique car le champ de la lecture ne fait que s’accroître avec de nouveaux supports. La notion de texte se trouve de ce fait renforcée et élargie car le texte ne prend pas uniquement la forme du livre imprimé reposant sur des caractères alphabétiques. Une image, une vidéo, une interaction impliquent une lecture et peuvent être dès lors assimilées à des textes.
La formation aux cultures numériques dévoile une vision éducative ambitieuse. On lira avec intérêt les analyses d’un professionnel, qui a occupé diverses fonctions qui en font un observateur critique du fonctionnement du système éducatif s’interrogeant sur son évolution. N’assiste-t-on pas à la fin des politiques de l’Éducation nationale ? La loi de 1989 n’est-elle pas l’une des dernières manifestations politiques guidées par une ambition de transformation. En lieu et place « un managérat informe et abscons qui confond effets d’annonce et réelle politique, le remplacement des enseignants par des ressources numériques et des ordinateurs ou tablettes graphiques, les dotations techniques sans réelle conception pédagogique associée ». Si la lecture de cet ouvrage requiert une attention soutenue, notamment pour certains chapitres, le livre n’est jamais doctoral ni ennuyeux parce qu’il s’appuie sur une solide culture générale qui donne toute sa place à la culture technique et philosophique et qu’il s’en dégage une grande clarté dans le style, une forte conviction et une cohérence démonstrative d’ensemble [2]. Les encadrés didactiques et les tableaux savants mais jamais pédants sont nécessaires pour suivre l’argumentation et le fil des idées de l’auteur.
Aujourd’hui, chaque chose paraît grosse de son contraire. Nous voyons que les machines douées du merveilleux pouvoir de réduire le travail humain et de le rendre fécond, le font dépérir et s’exténuer... Toutes nos découvertes et tous nos progrès semblent avoir pour résultat de doter de vie intellectuelle les forces matérielles et de dégrader la vie humaine à une force matérielle...