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« Un petit peu d’AFL à L’ESPE »
Dominique SAITOUR
Dominique Saitour a fait partie des formateurs qui, dans le cadre du CAPE, ont répondu favorablement aux sollicitations de l’ESPE, dans l’Académie de Nice, suite aux mesures annoncées par le ministère de l’Éducation nationale, et sont intervenus dans le cadre de la formation initiale des enseignants. Cet article est un compte rendu des six heures de formation qu’elle a assurées avec le groupe local AFL 06, dans un module institutionnel de l’ESPE, intitulé « Gestion de classe ».
Les 7 propositions [1] pour une politique globale de la lecture sont décrites, en terme général, depuis les origines de l’AFL. Leur donner un contenu précis, dans chacune des actions dans lesquelles nous nous engageons, c’est tenter d’en illustrer au quotidien les grands principes.
Suite aux attentats de janvier et novembre 2015, onze mesures pour une grande mobilisation de l’Ecole pour les râleurs de la République [2] ont été annoncées par le ministère de l’Éducation Nationale ; mobiliser toutes les ressources du territoire est une de ces mesures rappelant le renforcement des liens avec l’Éducation Populaire. Dans de nombreuses académies, l’Institution a fait appel aux associations partenaires de l’école, maintenant regroupées sous l’appellation CAPE [3], pour intervenir dans la formation initiale des enseignants. Dans l’Académie de Nice (départements Alpes Maritimes & Var), il a été proposé aux différentes associations, regroupées sous le collectif CAPE, deux interventions de trois heures, pour des groupes d’une vingtaine d’étudiants, dans un cadre général, nommé « culture commune ». Le groupe local AFL06 a accepté la proposition et, dans le module intitulé « gestion de classe », a lancé l’idée : vivre ou subir l’hétérogénéité qu’il a pu mettre en œuvre six heures avec un groupe d’étudiants « humanité », constitué de professeurs de lycée et collège en histoire/géographie, lettres, musique, italien, espagnol, anglais, puis, de nouveau, six heures, avec un groupe « sciences », regroupant des professeurs de mathématiques, sciences et vie de la terre, physique-chimie, sciences économique et sociale... Six heures pour initialiser un début d’action à partir des 7 propositions de l’AFL. La responsable pédagogique de l’ESPE avait confié aux formateurs, en le déplorant, que les étudiants, dans leur ensemble, étaient très focalisés sur la transmission de leur discipline sans prendre en compte la réalité du groupe d’élèves, malgré les cours de « gestion de classe ».
Proposition AFL N°1 impliquer les individus dans la responsabilité et le pouvoir
Nous avons proposé aux étudiants « humanité », une fois répartis en groupe de trois avec, parmi eux, un observateur à leur fonctionnement, le dictionnaire d’un texte dont ils ne savaient rien. Une seule question leur a été posée : « A votre avis qu ’a écrit l’auteur avec ces mots ? ». Sur l’activité elle-même, ils ont écrit : le thème de l’hétérogénéité traité dans cet atelier ne laissait pas présager une telle activité, qui paraissait alors surprenante. Cette intervention, a permis, à l’ensemble des professeurs stagiaires, de travailler d’une manière peu commune, mais intéressante sur le problème de l’hétérogénéité en classe. Regroupés par 2, aux étudiants du groupe « sciences », nous avons proposé l’analyse d’activités pratiquées dans des groupes hétérogènes, par l’examen de supports divers : sites internet, photos de groupes d’enfants et d’adultes au travail, DVD produit par l’AFL [4]. Ils y ont ajouté une recherche au CDI et un sondage auprès des différents groupes d’étudiants présents ce jour-là à l’ESPE. L’objectif était de produire un écrit sur le thème de l’hétérogénéité à destination des autres étudiants de l’ESPE. A ce propos, ils ont écrit : « le fonctionnement même des séances, en travail de recherche en groupe collaboratif, est en soi une pratique pouvant être mise en place en classe pour rendre l’hétérogénéité positive. Les séances se sont basées sur un travail dégroupé coopératif où chacun fut chargé d’effectuer des recherches sur des supports variés ainsi que sur une mise en commun globale des différentes solutions pouvant être mises en place au sein d’une classe pour favoriser la progression de tous les élèves. Ce travail est un parfait exemple de la mission qui nous est actuellement demandée par le biais de la réforme des collèges. »
Proposition AFL N°2 : informer sur la nature et les enjeux de la lecture
Ces organisations de travail ont surpris les professeurs stagiaires, leurs commentaires montrent que leur seule représentation de « cours » familière est celle du cours magistral et frontal. Ils essayent, dans leur classe, de mettre en pratique ce qu’ils lisent dans des écrits pédagogiques, tentent de mettre en œuvre ce qui leur est suggéré par leur tuteur de l’ESPE, mais, au final, n’ont que rarement l’occasion d’être eux-mêmes acteurs de ce dispositif. Le recours à l’écrit et aux différents langages a été au cœur des heures d’intervention. C’est en lisant et réagissant à ce que d’autres, avant et ailleurs, ont produit (des circuits courts, des plaquettes, des revues mais aussi, des films, des images) que le groupe va pouvoir envisager d’autres productions. Nous souhaitions rendre visible ce lien entre je lis-je réagis-je produis en posant, à plusieurs, des questions sur ces écrits. Sur cette partie du travail, ils ont écrit : J’ai trouvé cette méthode de travail Iris originale... nous faisant nous poser de véritables questions sur le texte. Cela m’a permis de comprendre qu’il fallait davantage placer les élèves dans une pratique réflexive par rapport à ce qu’ils font. Ce qui a été mis en avant également, c’est l’entrée dans le texte qui semble différente selon nos disciplines d’enseignement.
Proposition AFL N°3 : multiplier les circuits-courts de diffusion de nouveaux écrits
Positionner les productions demandées dans les classes dans un dispositif plus global d’apprentissage n’est pas anecdotique. Souvent, la production demandée a pour but d’évaluer et de répondre aux exigences institutionnelles du bulletin scolaire. La confusion entre les différents moments de classe a été au cœur des questionnements avec les nouveaux enseignants. La fonction de l’exercice, de l’évaluation, de la production d’écrit, la destination des travaux d’élèves ne sont pas encore très claires, à ce stade de leur découverte de la profession. Les textes écrits par les élèves restent, encore et toujours, dans les cartables des professeurs puis, dans les classeurs de chacun, sans espoir de diffusion et donc, de réactions qui, elles-mêmes, font évoluer la pensée. La réactivité dans les interventions, les a, là encore, étonnés. Ce qui a été écrit dans le groupe sciences a été discuté, la fois suivante, dans ce même groupe, puis distribué et commenté avec le groupe humanité. En conclusion de ces interventions, chacun a été destinataire de l’écrit final permettant d’en reparler dans d’autres instances, constituant un collectif de lecture, momentanément lié par des références communes. Ce circuit-court a également été distribué en réunion CAPE, servant de base à la synthèse des interventions pour l’administration de l’ESPE. A propos de la production et de la lecture du circuit court, ils ont écrit : la réalisation d’une production collective arec mes collègues de sciences m’a permis de remobiliser et de découvrir plusieurs méthodes pour faire de l’hétérogénéité une force. J’ai trouvé très intéressante l’idée de produire un travail collaboratif qui nous a permis de discuter arec les professeurs stagiaires des problèmes auxquels nous sommes confrontés au quotidien.
Proposition AFL N°4 : autres regards sur les écrits existants et éclosion de modes nouveaux de lecture
Le travail sur le dictionnaire d’un texte pour construire une attente, un questionnement et donc, une autre lecture, est une pratique qui a fait ses preuves à tous les âges où l’activité a été proposée. Les enseignants stagiaires ont interrogé leur savoir sur l’écrit pour donner du sens, de la cohérence au texte qu’ils imaginaient. Ils ont pu vérifier en l’expérimentant que la maîtrise de la lecture permet de réorganiser ses connaissances antérieures sur le langage et que l’écrit est à l’opposé du langage oral par ses caractéristiques volontaire et consciente. Le texte choisi pour cette activité était une fiction dans un contexte historique, les enseignants d’histoire ont pu apporter des éléments à leurs collègues, mettant ainsi rapidement en évidence ce qui pourrait se vivre au sein de leurs groupes d’élèves aux savoirs si « hétérogènes ». D’autres ont mis en avant des techniques de classement afin de mieux comprendre ce réservoir de mots. L’observateur des recherches dans chaque groupe a permis de théoriser sur les démarches mises en œuvre. Sur cette partie du travail ils ont écrit : ce qui a été mis en avant également, c’est l’entrée dans le texte qui semble différente selon nos disciplines d’enseignement... de comprendre comment créer un effet d’attente afin de motiver les élèves et de changer leur rapport à l’écrit. L’approche permet en outre de mettre les élèves en intrigue autour du texte dont ils devaient percer les secrets.
Proposition AFL N°5 : formation commune des co-éducateurs pour des actions communes
L’analyse de documents, produits en groupes volontairement hétérogènes, tant par l’âge (enfants et adultes) que par la fonction (parents, éducateurs professionnels, cinéaste, bibliothécaire, etc.) a surtout permis, au sein du groupe « sciences », un échange entre stagiaires enseignant des disciplines différentes. Même si l’ESPE les avait regroupés dans une artificielle cohérence disciplinaire (groupe « sciences »), l’hétérogénéité ne pouvait manquer d’exister comme dans n’importe quel groupe. Communiquer sur le même sujet avec d’autres professeurs, théoriser sur une pratique commune étaient déjà une découverte pour eux. Le travail qui consisterait à ouvrir les partenariats à toute autre personne faisant partie de l’environnement du projet, comme dispositif d’accompagnement de l’innovation sociale, reste un objectif assez inaccessible à ce stade de leur réflexion sur leur engagement professionnel. A propos de cette formation commune, pour et par des actions communes, ils ont écrit : celte idée d’échanger en permanence sur ses expériences personnelles et sur sa manière de considérer l’hétérogénéité a certainement beaucoup apporté aux uns et aux autres, plus qu’un simple cours magistral et formel, suscitant l’intérêt chez la plupart des professeurs stagiaires.
Proposition AFL N°6 : complémentarité des institutions et des équipements mis en réseau
Accéder à l’autodidaxie et aux écrits sociaux là où ils existent et, en particulier, dans les équipements collectifs, est-ce un objectif des Etablissements Supérieurs du Professorat et de l’Éducation ? L’ESPE de Nice (anciennement IUFM, anciennement École Normale) porte le nom de Célestin Freinet... pourtant, bien peu d’étudiants interrogés peuvent dire quelques mots sur Freinet quand ils en connaissent l’existence. Les plaquettes de l’ESPE mettent en avant la qualité d’une formation universitaire par la transmission de savoirs descendants, « lui diffusion, la promotion et le développement de méthodes pédagogiques innovantes » [5] ne sont illustrées que par la possibilité pour les étudiants d’une formation à distance. Les affichages dans les locaux de l’ESPE sont administratifs, syndicaux ou « libres » donnant un espace aux petites annonces entre étudiants. Le CAPE a demandé en tant que collectif que lui soit attribué un espace visible dans les couloirs de l’ESPE : cet espace n’étant pas opérationnel à la fin de nos interventions, il n’a pas été possible d’afficher le circuit-court produit pendant le temps passé auprès des étudiants. Si l’idée de « mise en réseau » est familière, ces établissements restent des lieux de passage, d’obtention de diplômes et, par conséquent, de travail, ils ne sont pas des lieux de vie où s’engagent des actions de formation au sens où nous l’entendons.
Proposition N°7 : recours aux technologies modernes pour le perfectionnement des techniques de lecture
I.e recours à l’outil informatique est une banalité aujourd’hui pour la majorité des gens, étudiants de l’ESPE compris. Durant les interventions, nous avons mis cet outil au service de la réflexion sur la place de l’élève (hétérogénéité), de ses productions (circuit-court), de la diffusion de leurs écrits et de l’information à propos de la nouvelle plateforme d’entraînement à la lecture : Elsa. Le collectif CAPE de l’académie de Nice est, à divers degrés, satisfait d’avoir pu rencontrer ces nouveaux enseignants dans le cadre institutionnel de leur formation, renouant ainsi avec des pratiques qui avaient totalement disparu ces dernières années. Cependant, nous savons bien que les avancées sont minimes. Tous les écrits produits par les étudiants pendant ces quelques heures révèlent ce décalage constaté, depuis si longtemps, entre une aspiration à une autre école et une autre société et l’enlisement dans la reproduction de pratiques inefficaces pour transformer les rapports sociaux. Nous ne pouvons que faire le constat que ces enseignants ne pourront pas dire ne pas savoir qu’il existe, à côté de l’Education Nationale, des ressources associatives qu’ils pourront rejoindre.
Du point de vue AFL, nous avons mené, ce petit peu possible, nous exposant à être complices des contraintes qui s’exercent sur nous et collaborant à notre propre domination (pour citer Bourdieu). Nous avons bien conscience qu’il est plus facile de modifier une pédagogie de lecture, d’ouvrir des voies d’un autre relationnel ou de laisser entrevoir d’autres pratiques dans le cadre scolaire que d’impulser une politique de lecture sur un lieu de formation.
[3] CAPE : http://collectif-cape.fr/
[5] Dépliant général ESPE Académie de Nice.