Dossier De l’expérience aux langages

« Le temps de la recherche ne peut pas être du temps perdu »

Gilles MONDÉMÉ

S’engager dans une recherche sur « les langages » (comment s’acquièrent et se construisent ces systèmes symboliques), c’est déjà accepter qu’elle sera inévitablement longue, qu’elle bousculera des certitudes, qu’elle empruntera des chemins parfois chaotiques, qu’elle exposera à des remises en cause imprévues..., mais c’est aussi pouvoir compter sur un intellectuel collectif [1] qui pourra et saura, grâce à la diversité des points de vue, des expériences individuelles ou communes de ses membres, faire émerger de nouvelles pistes, proposer des alternatives, entrouvrir des accès vers d’autres champs, relancer des débats, esquisser des sorties d’apories... fussent-elles provisoires.

La recherche, c’est avant tout un travail de transformation de l’existant, à partir d’une situation problématique, qui n’a pas vocation à se clore. Son point de départ peut se déterminer à partir de constats ; on ne peut prévoir son développement tant dans ses modalités mouvantes que dans son avancement précaire. De fait, le « chercheur » est laborieux dans les deux acceptions du terme à la fois : il peine à faire son travail, « sans en voir vraiment le bout » mais il le fait bien. La recherche s’alimente aussi de textes « théoriques » (bien que la dichotomie théorie vs pratique elle-même reste à discuter) qui méritent des lectures plurielles et critiques. Notre « réservoir théorique » est connu : Vygotski, Goody, Olson en sont les principaux acteurs vulgarisés, leurs désaccords peuvent ouvrir des débats sur la littératie, la raison graphique, la technologie de l’intellect dont il faudrait s’emparer. Nos universités d’été peuvent être des lieux et des moments privilégiés pour ces activités réflexives et prospectives, sans oublier l’immense apport sociologique de Bourdieu et celui plus âpre, plus énigmatique et déconcertant de Derrida [2].

« Le temps de la recherche ne peut pas être du temps perdu »

[1Toute la pensée politique critique est donc à reconstruire, et elle ne peut pas être l’œuvre d’un seul maître à penser livré aux seules ressources de sa pensée singulière, ou porte-parole autorisé par un groupe ou une institution pour porter la parole supposée des gens sans parole. C’est là que l’intellectuel collectif peut jouer son rôle, irremplaçable, en contribuant à créer les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes. (Pierre Bourdieu, Contre-Feux 2, Raisons d’agir, Paris, 2001.)

[2Dans l’ouvrage Sur les traces de Jack Goody (sous la direction d’Éric Guichard, Ed. ENSSIB, 2012), Jens Brockmeier montre comment Derrida, dans une démarche réellement universaliste, qui accompagne magnifiquement celle de Jack Goody, soucieux de trouver un antécédent commun à la mémoire et à l’écriture, développe le concept de « trace », et le rend fluide, tout comme le sens, qui « se configure et se reconfigure dans l’usage des mots et des symboles ». Le grand apport de Derrida fut sa critique radicale de Saussure (mais aussi de Rousseau et Platon, qui déjà considéraient l’écrit comme un simple système de notation de l’oral) et du structuralisme qui organisait le monde dans un système binaire pour le moins rigide : le froid/le chaud, le beau/le laid, le masculin/le féminin... se déclinant à l’infini avec une connotation péjorative pour l’un des deux termes. Or, dans cette dichotomie apparente, chaque élément possède des caractéristiques (mouvantes) de son supposé « opposé pertinent ». Derrida a la volonté de ne pas s’enfermer dans une opposition oralité / écriture pour lui substituer le concept unificateur de trace.