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« Désordre et profusion pour aborder la littérature »

Robert CARON

Robert Caron, du Centre Paris Lecture, nous présente un dispositif proposant des pistes vers ce que pourrait être un véritable observatoire des écrits, dispositif destiné aux BCD des écoles de la Ville de Paris : des malles thématiques de 200 livres chacune, dotées d’outils facilitant leur exploration, sollicitant des témoignages des usages et des découvertes et proposant quelques activités.

Ces malles étant évolutives en fonction des apports des enfants, gageons que ceux-ci pourront à leur tour créer de nouvelles malles et inventer de nouveaux outils d’investigation.

La mise en place de bouleversements dans l’organisation éducative permet aux acteurs de se glisser par des ouvertures, de profiter d’opportunités, de proposer et construire dans l’agitation qu’ils peuvent générer. En marge donc des jugements, des récriminations, des regrets, des reproches, des condamnations il y a l’espace pour établir, construire, faire avancer des dispositifs qui auraient eu bien du mal à s’imposer dans un contexte normal. On nous a demandé ce qu’on pouvait faire et on a sauté sur l’occasion.

Priorité aux livres

Les écoles de la Ville de Paris sont presque toutes équipées de Bibliothèque Centre Documentaire. Et dans chacune d’entre elles, un(e) animatrice(eur) formé(e) qui intervient sur les temps d’interclasse, le périscolaire et l’extrascolaire. Le fonds attribué en élémentaire tourne à ce jour autour de 1200 livres (400 en maternelle), fonds auquel s’ajoutent les livres déjà présents dans chacune des écoles. Année après année, les achats successifs permettent de combler certains manques, d’équilibrer des thèmes, des genres, des maisons d’édition. Toujours est-il que l’importance du fonds sera toujours considérée, à juste titre, comme insuffisante au regard des préoccupations des enfants, de leurs questions et des projets collectifs dans lesquels ils sont embarqués. Certes, les adultes peuvent profiter d’emprunts conséquents dans les bibliothèques de quartier pour répondre à ces besoins nouveaux qui se font jour, mais cela nécessite un investissement « hors service » de l’animatrice et il n’est pas dit, non plus, que le fonds de la bibliothèque de quartier suffise aux demandes.

En prenant acte de cette situation, nous avons émis l’idée de constituer des lots de livres (des « Malles ») qui seraient ciblés sur des thèmes qui sont fréquemment explorés dans les classes, les BCD et les Centres de loisirs. Les institutions envisagent de manière récurrente de permettre aux enfants d’explorer de grands domaines de préoccupations, de savoirs. Ainsi, « L’Art », « Le Vivre Ensemble », « L’Environnement » sont proposés comme des axes sur lesquels il serait bon que les enfants soient « sensibilisés ». Mais de leur côté, les enfants, eux, le sont, « sensibilisés ». La télévision, la presse, internet, les conversations des adultes mobilisent attention, intérêts, questionnements. Comment permettre à ces enfants d’accéder à un panorama quasi complet de ce qui se dit, s’écrit, se pense sur ces sujets ? Comment leur donner l’occasion de construire à plusieurs une cartographie d’ensemble de ces territoires de préoccupations ? C’est le but de ces « Malles ». Donner accès à une exhaustivité de productions sur tel ou tel thème et ce, à travers les supports les plus pratiques encore aujourd’hui : les livres.

Proposer profusion et exhaustivité ?

Sur la base de ces thèmes, nous avons proposé de construire des « Malles » de 200 ouvrages. Beaucoup trop pour des enfants ? Non. Ils vont se perdre, se noyer ? Ils ne sauront plus où donner de la tête et de la lecture ? Oui. C’est le but. 200 livres ce n’est pas trop, c’est même à peine suffisant. Et nous voilà à construire une première liste pour chaque sujet. Avec une petite idée derrière la tête. La moitié de ces ouvrages est évidemment sur le thème. Je veux dire que c’est pratiquement inscrit dans les titres mêmes, c’est l’objet même des livres. L’étiquette-titre dit déjà son contenu et on ne peut s’y tromper. La seule variété (outre les tailles, les poids, les prix) réside dans les genres : documentaires, fictions, albums, BD, atlas. Pour constituer cette première moitié de « Malle », nous n’avons pas rencontré trop de difficultés. Nous avons compilé diverses bibliographies présentes dans les revues spécialisées, les catalogues de bibliothèques, les sites internet. Mais la seconde moitié ? Elle nous a donné beaucoup plus de fil à retordre. Nous avons imaginé que les thèmes se retrouvent dans ces ouvrages sans pour autant en être le thème principal. Pour nous, il s’agissait de créer, chez les enfants, cette interrogation : « Mais qu’est-ce que font ces livres dans la Malle ? » Ainsi, « L’Art » fait l’objet de nombre d’ouvrages, mais « L’Art » se retrouve évoqué, mobilisé, utilisé, mis en écho et en lien dans bien d’autres sujets. Il va de soi (enfin presque) que nous ne nous sommes pas limités à la catégorie artificielle « livres pour enfants ». Nous avons toujours une gêne théorique à l’écoute de l’argument « adapté aux enfants de tel ou tel âge » ou de son contraire « trop difficile pour les enfants ». Pour nous en débarrasser (de cette gêne), nous profitons de la profusion d’ouvrages pour que les enfants eux-mêmes témoignent par leurs activités et leurs productions de « l’intérêt » ou du « désintérêt » de tel ou tel ouvrage. Une fois la sélection de départ faite, il nous est apparu comme une évidence qu’elle ne pouvait être qu’imparfaite et incomplète. À charge pour les enfants et les utilisateurs de la compléter, de l’enrichir. Il s’agit donc de « Malles » vivantes, en perpétuelles modifications. Dernier point et non des moindres, les « Malles » sont mises à disposition, sur les temps périscolaires sur des périodes longues : de 5 à 6 semaines. Les groupes ont donc le temps d’effectuer un travail en profondeur de l’ensemble des ouvrages qui leur sont proposés.

Une « Malle » différente ?

À côté de ces 3 thèmes standards, nous avons aussi proposé un thème un peu à part : « Les sales gosses, les mutins, les mutants ». Ce dernier thème renvoie à une transversalité liée aux 3 autres, mais aussi à une prégnance de vie chez les enfants. C’est aussi le résultat de nombreux projets menés sur les Centres avec les BCD. De grandes figures comme « Pinocchio », « Alice au pays des merveilles » ou « Don Quichotte » ont donné lieu à des mobilisations de la part des enfants qui ont surpris bien des adultes. De la même manière des thèmes comme « Guernica », « Dire NON ! » ou « Les utopies sociales » ont eux aussi rencontré un investissement réjouissant chez ces mêmes enfants. Alors ? Pourquoi se priver de cet intérêt et pourquoi ne pas proposer une « Malle » sur ce thème ?

Naviguer dans cette profusion, comment ?

Proposer un matériel et quel que soit l’intérêt de celui-ci ne garantit pas « sur facture » qu’il va générer de l’activité, du travail, de la construction de sens. On pense tout de suite qu’il sera nécessaire de former des adultes pour qu’ils accompagnent les enfants dans leurs explorations. Réaction (ou conclusion) classique. Mais sans nous couper de cette possibilité, nous avons aussi pris une autre direction : faire confiance dans l’intelligence et la vitalité intellectuelle des enfants (au cas où l’adulte présent se sentirait démuni). Nous avons donc doté chacune de ces « Malles » d’un outil de navigation, un « GPS des livres » : 5 tablettes numériques. Il restait à inventer le contenu de ces tablettes pour qu’elles jouent leur vrai rôle : orienter, guider, renvoyer, piloter, accompagner les enfants dans l’exploration de ce « monde de livres ». Pour ce qui est du contenu de ce « GPS », les choses ont été assez simples à décider :

Les Livres. La base des fiches de tous les livres de la « Malle » nous semblait un minimum. Cette dernière peut s’interroger par ordre alphabétique des titres ou par aperçus des couvertures.

Les Documents. En lien et complément des livres, nous avons répertorié tous les travaux déjà entrepris dans le réseau Ville de Paris sur les thèmes des « Malles ». Textes/Éditos des Actions Lecture, Affiches des projets, Productions finalisées des enfants. À ces productions « maison », nous avons ajouté des documents externes qui, souvent, nous ont servi dans les travaux de recherche avec les enfants.

Les Activités. Cette partie remplit la fonction normalement dédiée à l’animateur, l’adulte. Mais si on imagine qu’il est peu (ou pas) présent, comment des enfants, en autonomie, se mettent en action sur des propositions d’activités. Ces dernières ont été traduites en BD muettes. À la suite de ces scénarios de pistes d’activités, des exemples de productions déjà réalisées permettent aux enfants de voir et lire ce que d’autres ont réalisé. Chaque document proposé est accompagné de « formulaires » et de possibilités pour les participants d’écrire, de dessiner ou de s’enregistrer.

Les choses sont claires pour nous depuis le début. Les tablettes sont des outils qui doivent permettre et faciliter :

1) La navigation, la plongée et l’exploration dans l’ensemble des livres de la « Malle ». 2) Le témoignage sous diverses formes (écrites, dessinées, enregistrées) des usages, remarques et découvertes qu’ils font sur ces livres. 3) Une mise en activités des groupes d’enfants à travers les activités proposées. Par ailleurs, chaque contenu de tablette est le « clone » exact de sites internet. Cela permet aux participants, en amont, de s’interroger et de se faire une idée avant l’arrivée des « Malles ». Mais aussi, après une période d’usages, de continuer à participer aux travaux entrepris, de réagir aux productions d’autres groupes, de continuer à faire des propositions complémentaires d’achats pour les fonds de chacune d’entre elles. L’adresse des sites :

http://malle-arts.org
http://malle-ensemble.org
http://malle-environnement.org
http://malle-mutins.org

Alors ? Après deux mois, qu’est-ce que cela donne ?

Le désordre libère. On savait déjà que la contrainte faisait de même, mais en l’occurrence, dans le cas présent, le fait d’avoir 200 livres en vrac dans 4 cubes métalliques pousse les enfants vers une liberté qu’ils n’ont pas habituellement : mettre de l’ordre. Une bibliothèque, une librairie, une étagère ont déjà stabilisé un ordre de rangement. Ce dernier apparaît bien souvent étrange et pas toujours très simple à appréhender du côté des enfants. Par ailleurs, un endroit bien rangé est intimidant. On se demande même s’il ne faut pas prendre les patins pour y entrer. Le désordre, lui, est une invitation à l’action, à la prise de possession. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe quand les « Malles » arrivent. Un long moment est imposé par les enfants où ils sortent les livres, les feuillettent, commencent à faire des comparaisons. Et puis l’envie vient de trier et classer...

Faire connaissance. De façon naturelle, les enfants parcourent et discutent des ouvrages de la « Malle ». Des activités (contenues dans les tablettes) leur permettent de continuer cette exploration. Par exemple, jouer aux dominos avec les livres : on en choisit une vingtaine au hasard (mais il n’y a pas de hasard !), on en pose un, le joueur suivant doit poser son domino à côté à condition qu’il y ait un point commun entre les deux (plus tard, on complexifiera par 2, 3 ou 4 points communs), les autres joueurs vérifient et s’ils ne trouvent pas le point commun, le joueur doit s’expliquer. De proche en proche le domino prend de l’ampleur (et de la surface) sur la base de ce jeu d’associations d’indices que les uns et les autres ont pu construire à partir de ces livres. Le domino construit est relevé comme trace de travail des enfants. D’autres activités de ce type sont proposées où il s’agit de solliciter les enfants sur la construction de liens entre les ouvrages.

« Les personnes cultivées le savent – et surtout pour leur malheur, les personnes non cultivées l’ignorent, la culture est d’abord une affaire d’orientation. Être cultivé, ce n’est pas avoir lu tel ou tel livre, c’est savoir se repérer dans leur ensemble, donc savoir qu’ils forment un ensemble et être en mesure de situer chaque élément par rapport aux autres. [...] ... ce qui compte dans chaque livre étant les livres d’à côté. »

« Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ? », Pierre BAYARD, Editions de Minuit

Ne pas lire, mais compter. Une autre catégorie d’activités consiste à accompagner les enfants dans la construction d’une vue d’ensemble des livres proposés. Comme il y en a heureusement trop, on ne peut pas tous les lire. Alors comment sans les lire, peut-on se faire une idée de ce qui est dit et surtout de ce qui n’est pas dit ? Nous avons repris une belle idée de l’AFL à propos de l’usage d’ELMO/ELSA où il était envisagé 3 temps : Entraînement sur ordinateur, Théorisation et Réinvestissement. C’est ce dernier qui nous intéresse. Comment des participants se font une idée de la production éditoriale sur un sujet, un thème ? Ils en viendront bien sûr à mobiliser de multiples facettes de l’acte de lire (telles qu’elles sont travaillées dans ELSA) pour pouvoir répondre à la double contrainte : profusion d’ouvrages et manque de temps pour tout lire. Dans cet esprit, nous proposons aux acteurs non pas de lire, mais de « compter ». Une première liste de comptages de toutes sortes est proposée. Il va de soi que les enfants peuvent en trouver d’autres qui pourront être intégrées. Ainsi, dans la « Malle Arts », Si on compte les artistes hommes et les artistes femmes on ne peut que conclure que le monde de l’Art est majoritairement réservé aux hommes. Autre exemple : si on compte les catégories d’œuvres, force est de constater que le monde de l’Art est celui de la Peinture.

Mettre en doute le choix proposé. La première et saine réaction des enfants à ces constats liés aux comptages a été de remettre en cause le choix imparfait des ouvrages fait par les adultes. Ils en viennent alors à solliciter libraires et bibliothécaires pour avoir des livres « Artistes femmes » et des livres d’arts sur autre chose que la peinture. Ils reviennent avec leurs recherches ou leurs trouvailles, mais constatent tout de même que sur le problème du sexisme, ils n’arrivent pas à inverser la proportion ou même à l’équilibrer. Le monde de l’Art serait-il un monde d’hommes essentiellement ? Choquant ? Pas ?

Le constat devient problème. Ce travail d’ethnologue (ou de comptable) de la production pose des constats. Pourquoi en est-il ainsi ? Pour qui nous prend-on pour nous dire des choses pareilles ? Quel message cherche-t-on à nous faire passer ? Ces constats sont-ils acceptables ? C’est bien parce que les enfants se sont embarqués dans ce travail de construction d’une vue d’ensemble qu’ils en viennent à des constats et que ces mêmes constats peuvent entraîner des questions, problèmes, interrogations sur la manière dont le monde de l’édition renvoie une image de la réalité.

Cartographier les usages. Cinq à six semaines de travail à plusieurs sur un lot imposant d’ouvrages, à travers des activités diverses et multiples amènent une utilisation intensive des livres. Mais sont-ils tous utilisés de manière égale et équitable ? Certainement pas. L’usage, les usages nous montrent que certains ouvrages sont sollicités, mobilisés bien plus que d’autres. La multiplicité des ateliers, l’effervescence d’activités autour des livres proposés génèrent un « hit-parade » des usages qu’on pourrait rapprocher de ce que dit Passeron d’un « bon livre », un livre qui permet une multiplicité de pactes de lecture. Bien sûr, on peut tempérer cette affirmation en disant qu’il ne s’agit pas de « lectures intégrales » de ces ouvrages (quoique certains fassent l’objet de lectures individuelles et collectives intégrales...). Mais toujours est-il que ces livres ont été mobilisés, usés dans des situations variées et qu’on pourrait, avec les enfants, analyser les raisons de ces utilisations multiples. En font-elles, ces utilisations, des outils nécessaires ? Est-ce qu’un « bon livre » pour une collectivité ne serait pas un livre qui est fréquemment utilisé ? Peut-on imaginer et décider un achat pour toutes les BCD ? La prise de pouvoir, dans ce domaine, revient alors aux enfants alors que, précédemment, elle était aux mains d’adultes « bien intentionnés ».

Vers d’autres « Malles » sur d’autres thèmes. Nul doute, mais nous n’en sommes pas encore là, que le « professionnalisme » grandissant des enfants dans ce nouveau métier d’explorateur de profusion de livres, les amènera à souhaiter la fabrication d’autres « Malles » sur d’autres thèmes. Ils y seront grandement aidés par le suivi d’un Comité de pilotage Animateurs qui aura pour mission de prendre en compte les usages entrepris, d’en proposer d’autres, de questionner les enfants sur telles ou telles conclusions.

Conclusion ?

Nous n’en sommes qu’au tout début de cette aventure. Mais même au bout de deux mois, le constat est similaire sur la vingtaine de lieux où enfants et adultes se sont essayés à ce nouveau métier d’explorateur : le travail, l’activité, la lecture, la vie s’installent autour et avec cette proposition. Elle nous permet aussi de réussir ce que nous n’arrivions pas à installer dans les pratiques des BCD : Un observatoire des écrits par les enfants. Le chamboulement et l’agitation qu’a provoqué la récente réforme des rythmes éducatifs nous a permis de proposer un espace nouveau de travail aux enfants où ceux-ci s’installent dans l’observation, l’analyse, l’émergence de problématiques et où ils peuvent très largement influer sur les choix qu’on fait habituellement à leur place.

« Désordre et profusion pour aborder la littérature »