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« Lectures de poilus 1914-1918. Livres et journaux dans les tranchées » (Benjamin Gilles)
Lu par Monique MORET
« LECTURES DE POILUS 1914- 1918. LIVRES ET JOURNAUX DANS LES TRANCHÉES », BENJAMIN GILLES, ÉD. AUTREMENT, 2013, 320p, 23€
Benjamin Gilles est historien, conservateur des bibliothèques de la BDIC. Il prépare actuellement une thèse consacrée à la genèse de Témoins, un essai de Jean Norton Cru, engagé et participant aux combats d’octobre 1914 à février 1917. Depuis 2012, il est chargé de cours à l’Université de Paris-Ouest Nanterre La Défense.
Eh oui ! On en a encore une preuve : les Français lisaient et lisaient beaucoup avant 1914. Ils lisaient même avant 1880 ! Ils n’ont pas attendu les lois de l’école laïque, gratuite et obligatoire pour lire, les garçons. Les filles, elles, ont souvent dû attendre cette loi de l’école obligatoire pour pouvoir accéder à la culture de l’écrit. Et les soldats lisaient pendant la Grande Guerre, dans les tranchées, quand ils étaient « au repos ». Les lois de 1881-1886 n’ont été, selon Benjamin Gilles, qu’un accélérateur de l’entreprise d’alphabétisation de la société française.
Depuis 1833 et les lois Guizot, les politiques d’éducation ont été un facteur important pour l’expansion de l’imprimé. D’autant plus que la révolution industrielle a apporté une innovation majeure : la fabrication du papier en rouleau et l’invention de la linotype. Apparaît donc, dans les années 1880-1890, une presse quotidienne bon marché : 5 centimes alors qu’un ouvrier journalier gagne entre 1 et 2 francs par jour. La loi de 1881, loi sur la liberté de la presse a, elle aussi, permis qu’entre 1870 et 1914, quatre fois plus de journaux ont été créés.
Qui lisait au début du XXe siècle ?
« Lire est, au début du XXe siècle, une pratique qui transcende les différents milieux sociaux, diffusée autant dans le monde rural, dans les milieux ouvriers que dans la bourgeoisie urbaine. ». Mais, les femmes avaient un accès limité à certains écrits ; ils leur étaient même parfois interdits ! Et si 80% des ouvriers achetaient un journal en 1900, 20% seulement des paysans le faisaient...
Que lisait-on ?
Les Contes de Perrault, épurés de toute référence sexuelle, qui ont permis le passage vers une culture populaire écrite. On fait découvrir Jules Verne et Élisée Reclus aux enfants à travers « le Magasin d’éducation et de récréation ». Les histoires d’Arsène Lupin (dont Napoléon est souvent le héros), les séries policières de Fantômas sont très prisées alors. Les feuilletons s’imposent dans les quotidiens, ce qui fidélise le lecteur. En 1910, la France comptait 5025 librairies (1 pour 7800 habitants). La librairie Hachette avait obtenu dès 1852, l’exclusivité de l’installation des points de vente dans les gares toutes neuves.
Quelles pratiques ?
On lit beaucoup dans les cafés qui sont des lieux de rencontre, d’échange et de discussion. Si la lecture d’un livre est silencieuse et personnelle, celle des journaux est collective, animée et bruyante. Elle relève avant tout d’une culture orale. On lit à haute voix pour les personnes présentes qui ne manquent pas de commenter et discuter. Cette lecture orale a permis de populariser le quotidien et d’amener des lecteurs à avoir ce pouvoir d’autorité sur les auditeurs. Et les femmes ? Elles lisent aussi « leur » journal : Le Petit Écho de la Mode qui se permet parfois des inclusions politiques parmi les modèles de robes et de tricot. En 1914, il se fait l’écho d’un débat sur le droit de vote des femmes... « La France de 1914 est une société de lecteurs qui se passionnent autant pour la politique que pour les crimes ou le divertissement ».
Comment penser alors qu’en août 1914, ces pratiques puissent être abandonnées ? Elles seront évidemment perturbées dès la déclaration de la guerre, mais la lecture sera mise au centre d’autres enjeux : politiques, culturels et sociaux.
L’impact de la guerre sur les pratiques de lecture
La mobilisation dérègle toute la vie économique et sociale. Elle dérègle évidemment le secteur éditorial. Les typographes, les auteurs quittent leurs lieux de travail. Le contexte militaire impose ses contraintes aux industries du livre et de la presse. Et les conditions de la vie des soldats au front vont considérablement modifier leurs pratiques de lecture. Elles font naître de nouveaux usages.
« Le Petit Parisien », « Le Matin », « Le Journal », « La Croix » et « L’Écho de Paris » sont les titres les plus lus au front. Ils se vendent chaque jour à près de 4,3 millions d’exemplaires en novembre 1917... L’Écho de Paris a vu son tirage augmenter de 260% de 1910 à 1917 !
La censure ? Pas si oppressante qu’on pourrait l’imaginer, selon Benjamin Gilles. Mais du bourrage de crâne, oui. On trouvait dans les écrits des journaux une vision du front peu conforme à la réalité. Autocensure ? Sans doute. Un titre a néanmoins été interdit de diffusion : La Vague, hebdomadaire pacifiste et antimilitariste fondé par Pierre Brizon.
Outre les journaux, les soldats emportaient et lisaient des romans. Là aussi, les éditeurs ont adapté leurs publications aux attentes de leurs lecteurs : rééditions de romans antérieures à 1914 (œuvres de Courteline, Paul Féval ) qui montrent que les poilus étaient en demande d’autre chose que de l’information sur la guerre.
Lire dans les tranchées
Physiquement, on lit allongé, ou assis, le journal plié et bien calé contre soi. « Je me dandine, engoncé dans ma capote toute raide de pluie, le front alourdi du casque. Et je regarde. Puis, pour ne plus regarder tout cela, je me mets à lire dans un tout petit bouquin jaune à deux sous, [... ] en mangeant un reste de riz au chocolat, lourd, glacé, âcre de fumée, délicieux » (André Pézard dans une lettre du 7 décembre 1915). Les livres populaires, de petit format, se glissent dans les sacs et les musettes. Les maisons d’édition ont vite trouvé là un marché important ! Certaines, comme Berger-Levrault, ont même créé des collections « spécial front ». Le but est de distraire le soldat en lui proposant de « saines » lectures. Existent même des prêts de livres par la création de bibliothèques en juillet 1917, afin de favoriser les relations entre les soldats et créer de nouveaux liens sociaux. On retrouve dans les tranchées ce lien qui existait avant 1914 quand les ouvriers lisaient et débattaient en lisant le journal au café.
Et les jeunes lecteurs ?
Ils ne sont pas oubliés. Larousse leur propose des livres collant de près à la réalité que vivent leurs parents. Le patriotisme et l’héroïsme des Alliés sont mis en avant. Les livres sont de petit format, une petite pagination (48 pages en moyenne).
Que cherchaient les poilus dans les livres ?
Deux livres sortent du lot et incarnent bien ce que cherchaient les soldats dans les tranchées : Gaspard de René Benjamin (qui devint ami de Maurras et Léon Daudet ) et Le feu de Henri Barbusse (édité en 1917). Ils lisaient pour s’informer, pour lutter contre l’ennui et la peur, pour mettre des mots sur l’inexprimable. Malgré la boue, le froid, l’omniprésence de la mort, ils lisaient.
« Benjamin Gilles déploie tout son talent à reconstituer l’aspect fondamental de son sujet [quels profits les soldats tirent de leurs lectures], Il suggère que la lecture au fond, aide les soldats à se situer par rapport à leur propre expérience, à leur propre drame » John Horne (préface) « Lorsque Robert Graves se remémore les discours pacifistes tenus par ses amis à l’été 1917, il ne peut manquer de souligner l’influence que le texte d’Henri Barbusse a produite sur eux. Lire n’est alors plus un acte culturel, mais une action politique et sociale qui s’est affranchie des frontières de la guerre. »