Éditorial
« Ce qui nous rassemble est(-il) plus fort que ceux qui nous divisent (?) »
Thomas PAGOTTO
Été 2012 : un petit séisme secoue la toile. Son épicentre est en Amérique du Sud, mais il est difficile à localiser précisément : Uruguay, Argentine, Brésil, Équateur... nombreux sont les contributeurs au web documentaire La Educacion Prohibida. Visionné plus de 10 millions de fois sur YouTube, cette vidéo de 2h30 fait une critique de fond de nombreux aspects du modèle éducatif sud-américain actuel : système de récompenses et de punitions, de notation compulsive, enseignement orienté vers la compétitivité, objectifs chiffrables, schéma transmissif de savoirs stériles... On y apprend également que ce modèle éducatif a été conçu pour répondre aux besoins de main-d’œuvre créés par la révolution industrielle, et que ce sont les maîtres des forges locaux des XIXe et XXe siècles qui ont financé l’enseignement obligatoire destiné aux masses.
Cela vous rappelle quelque chose ? Oui ? Rien de plus normal : au XIXe siècle, les « élites » autoproclamées de ces pays, admiratrices de Guizot, Bonaparte, Ferry ou Bismarck, et formées pour certaines dans les grandes universités du vieux continent, ont tout simplement importé le système scolaire de la Prusse et de la France, pour les mêmes raisons et avec les mêmes objectifs qu’en Europe. Quand on sait par ailleurs que la sociologie critique de Bourdieu est très étudiée dans les facultés sud-américaines depuis la fin des dictatures, pas étonnant donc qu’on retrouve à peu de choses près dans La Educacion Prohibida les mêmes critiques et constats que ceux qui sont faits ici, par l’AFL notamment. Qu’en est-il des solutions proposées ? La plupart des acteurs éducatifs interrogés dans le film ont décidé de sortir du système classique, pour créer des écoles Montessori, Steiner, ou autres, et parlent beaucoup d’amour (!), de liberté, de respect, de coopération et d’apprentissage. Bon.
L’Amérique du Nord n’est pas en reste. À Matamoros, au Mexique, au milieu des terrains vagues et des fusillades, Juarez Correa, un enseignant, dénonce également le système éducatif de son pays, son aspect mécanique, étroit d’esprit, basé sur l’accumulation de connaissances dépourvues de sens. Depuis deux ans, il expérimente et applique sa version des méthodes de Sugata Mitra, la « minimally invasive education ». Il fait la part belle aux situations-problèmes, à la recherche, à la coopération, et se considère comme un tuteur qui apporte des ressources ou des outils quand c’est nécessaire. Lorsque les tests nationaux sont arrivés à la fin de la première année d’expérimentation, les élèves de la classe ont eu des scores extraordinaires, ce qui inquiète le professeur, presque triste que sa méthode « vivante » puisse donner de si bons résultats à un QCM bête et méchant n’évaluant que des connaissances figées...
Aux États-Unis, depuis quelques années, on entend également parler de la Khan Academy : une plateforme Internet qui propose « d’inverser » l’enseignement en proposant en ligne et gratuitement des vidéos de quelques minutes en guise de leçons. « L’inversement » réside dans le fait que ces vidéos sont principalement destinées à être visionnées à la maison, tandis qu’en classe sont faits les exercices. Chacun des deux millions d’utilisateurs mensuels avance à son rythme, les professeurs découvrent la différenciation pédagogique, et réalisent qu’ils peuvent être autre chose que de (mauvais) « transmetteurs de savoirs ». Salman Khan, le créateur de cette plate-forme, a pour projet de fonder une école privée où il pourrait pousser ses idées au maximum, parmi lesquelles des classes multi-âges, l’usage de jeux de plateaux pour apprendre la négociation, l’enseignement de l’histoire à rebours en partant de situations actuelles... Bon.
En France également, le fonctionnement de l’école républicaine laissée en héritage par Condorcet, Guizot, Ferry et leurs successeurs fait de plus en plus débat. Les évaluations PISA et PIRLS, avec toutes les réserves qu’on peut avoir sur leur pertinence, ont le mérite d’alerter l’opinion sur la médiocrité de notre système. De Telerama au Monde Diplomatique, de nombreux médias interrogent les règles du jeu scolaire. Tous les acteurs, qui vivent chaque jour l’imposture de l’égalité des chances d’un côté et la réalité de la reproduction sociale, de la violence symbolique et de la fabrique de l’impuissance de l’autre, sentent, savent que les dés sont pipés, et que quelque chose doit être fait. Quelles réponses à ces interrogations, ce sentiment, ce vécu ? Les rares optimistes, qui ont cru que la « Refondation » initiée par le ministère changerait quelque chose, ont pour la plupart déchanté. Beaucoup font ce qu’ils peuvent à leur échelle, dans leur classe, école, quartier, sans pouvoir complètement expérimenter ce qu’ils voudraient, par manque de temps, d’audace, de formation, de travail d’équipe, ou en raison d’une pression de la hiérarchie, des collègues ou des parents d’élèves... En parallèle, depuis quelque temps, les écoles « alternatives » se multiplient, aussi bien en ville qu’en province. Certaines sont estampillées Montessori, d’autres Steiner, d’autres encore sont un mélange de plusieurs influences. Les publics concernés par ces établissements, les tarifs d’inscription, les relations avec l’Éducation nationale, et surtout les objectifs pédagogiques et politiques (quand ils sont évoqués) sont très variables, et n’ont souvent rien à voir avec une révolution éducative tendant vers une école du peuple... Dans ce contexte dont on ne sait s’il est favorable ou pas, l’AFL a décidé d’initier des rencontres avec d’autres forces politiques et pédagogiques d’émancipation. Difficile de savoir par où commencer, tant la tâche est immense. La situation est comparable à celle que vivent les Français dans leur ensemble vis-à-vis de la politique générale actuelle : tout le monde s’accorde pour dire que le cap n’est pas le bon, chacun sait bien que les remèdes annoncés ne guériront pas le mal. Les forces dites radicales ou révolutionnaires ont beau clamer contre le fantôme de Thatcher et son fameux « There Is No Alternative » (TINA) que cette alternative existe bien, elles ont du mal à en faire la démonstration, ou même à la définir. C’est ce qui a poussé le journaliste Serge Halimi à faire des propositions fort intéressantes dans un récent numéro du Monde diplomatique, précisant que « plus elles paraissent ambitieuses, plus il importe de les acclimater sans tarder, (...) sans jamais oublier que leur rudesse éventuelle doit être rapportée à la violence de l’ordre social qu’elles veulent défaire. ».
Parmi les idées portées par les forces altermondialistes, antilibérales et révolutionnaires, Halimi en retient trois qui pourraient constituer un socle sur lequel les forces en question pourraient s’appuyer pour « élaborer une stratégie, imaginer son assise sociale et ses conditions de réalisation politiques ». Les voici : la gratuité étendue à tous les besoins fondamentaux, sur le modèle de la sécurité sociale ; la remise à plat de la dette publique (voire son annulation pure et simple) ; la récupération fiscale des recettes dilapidées en cadeaux fiscaux. L’idée n’est pas ici de juger ces propositions en tant que telles, mais de voir ce que la démarche a d’intéressant pour ce qui nous concerne encore plus directement, l’éducation. « Définir quelques grandes priorités, reconstruire le combat autour d’elles, cesser de tout compliquer pour mieux prouver sa propre virtuosité » : cette phrase d’Halimi pourrait-elle devenir le début d’un projet éducatif alternatif, révolutionnaire ? L’ICEM, le GFEN, l’AFL, la CGT, la CNT, SUD et les autres [1] ont-ils si peu en commun qu’ils seraient incapables de trouver ces axes autour desquels bâtir une nouvelle matrice éducative ?
En tant qu’AFL, avec l’expérience accumulée depuis plus de trente ans, l’alliance de la recherche et de l’action, le retour réflexif sur nos pratiques, comment accepter que la révolution pédagogique puisse se contenter de prendre la forme de classes « inversées » où chaque élève s’entraîne virtuellement sur un écran ; d’une école dite « alternative » où les enfants de 6 ans apprennent à « lire » avec la tristement célèbre méthode des Alphas ; ou encore de largages massifs d’ordinateurs portables sur les villages Éthiopiens [2] ?
À l’heure où même les conférenciers du célèbre TED (Technology, Entertainment and Design) dénoncent les origines douteuses du système scolaire hérité du XIXe siècle, où la fondation Bill Gates et l’entreprise Google injectent des millions de dollars dans la Khan Academy, peut-être est-il temps de mettre concrètement nos propositions sur la table ? Faisons-les connaître au reste du « peuple » dont on se demande si on fait toujours partie à force d’en parler ; comparons-les avec celles des autres citoyens, militants et éducateurs (ou les trois à la fois) qui se sentent concernés. Vérifions si ce qui nous unit est vraiment plus fort que ce(ux) qui nous divise(nt) et, en cours de route, prouvons qu’il y a bien une alternative, et qu’il ne tient qu’à nous de la faire exister.
Alors, à quand un Manifeste de la Révolution Éducative, première étape vers une décolonisation des esprits ?
[1] Bernard Collot, contributeur régulier du site « Questions de classe(s) », travaille depuis des années sur... les langages !
[2] Référence aux expériences de Nicholas Negroponte : www.ted.com/talks/nicholas_negroponte_on_one_laptop_per_child_two_years_on.html