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« Jean Ricardou : L’écriture, quelle aventure ! »
Yvanne CHENOUF
JEAN RICARDOU allait reprendre son séminaire annuel à Cerisy-la-Salle (Manche), du 1er au 9 août, intitulé « Textique : nouvelles questions sur la lecture ». C’était la dernière phase de ses recherches littéraires, entamée une quinzaine d’années après les écrits sur le nouveau roman qui l’avaient rendu célèbre : « La textique ? Une discipline nouvelle, inaugurée en 1985, à Paris, au Collège international de philosophie, mont à établir une théorie unifiante des structures de l’écrit ». Sous la définition sibylline, un défi : quitter la notion même de littérature. Toute sa vie, Jean Ricardou, né le 17 juin 1932 à Cannes, dans les Alpes-Maritimes, fut un soldat de la théorie, dont il disait, en 1981, qu’elle est toujours « une machine à penser et agir qui outrepasse l’idéologie dominante en matière de littérature » (Revue parlée du Centre Pompidou). Il est mort à l’âge de 84 ans, le 23 juillet à Cannes.
« Jean Ricardou, héraut du Nouveau Roman », LE MONDE par Eric Loret.
L’ÉCRITURE, QUELLE AVENTURE !
Une des premières fois que le nom de Jean Ricardou [1] a figuré dans Les A.L. c’était à l’occasion de l’université d’été de 1987 (« Rôle de l’écriture dans l’apprentissage de la lecture ») animée par Jeanne Benameur, alors professeure de lettres et animatrice des ateliers Elizabeth Bing, et Claudette Oriol-Boyer, maître de conférences à l’Université de Grenoble III et chargée de recherches au CNRS [2]. La célèbre phrase, aussi équilibrée que renversante (« Le roman ce n’est plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture »), nous a régulièrement permis de soutenir qu’en production d’écrit rien n’était préalablement défini (même pour les élèves) mais que tout naissait du travail sur le langage au cours de la composition du texte. Cette position a permis de faire de la réécriture le moteur de la création et du logiciel Genèse du texte [3] l’outil d’analyse et de contrôle des premiers jets, le soutien de l’invention.
Théoricien du Nouveau Roman, Jean Ricardou pensait que le texte n’était pas un outil de représentation du quotidien mais de lui-même. Cette affirmation, souvent perçue comme Intransigeante, a permis de déplacer l’attention de l’histoire aux moyens utilisés pour la raconter, dès les premiers contacts des apprentis (enfants et adultes) avec la production. L’étude des rapports entre les mots et les phrases, dans l’espace du texte, a généré une nouvelle lecture axée sur le fonctionnement Interne des textes et leurs relations avec les autres textes. La série des Lectures Expertes [4] était née qui considérait la littérature comme une « fiction générale » où chaque écrivain puisait des éléments pour créer de nouveaux rapports Intra et intertextuels. Spécialiste, entre autre, de Claude Simon et d’Edgar Poe, Jean Ricardou s’est concentré sur ces rapports des éléments textuels (cycles, renversements) et leur fertilité pour le sens.
Une telle conception est évidemment objet de critiques, souvent virulentes, pour qui concentre le plaisir de la lecture dans l’identification du lecteur au personnage et à ses actions (la dislocation du personnage était logique dans la vision de Ricardou). Nous avons, à notre niveau, dû affronter de tels débats à l’intérieur d’une critique plus globale : le roman est une Illusion, le lecteur le sait et tire son plaisir de cet état de fait sans avoir besoin de démonter le texte, ni de le décortiquer en se perdant dans des interprétations alambiquées. Jean Ricardou répondait à cela qu’il y a plaisir à savoir comment sont faits les tours pour les faire à son tour, plaisir de penser ce que l’on fait pour mieux le faire, aller plus loin et innover. Pour lui, peu de gens savaient lire, peu avalent vraiment appris, de là à déplorer deux sortes d’analphabétisme : au début, quand on apprend à déchiffrer on s’intéresse aux signes et pas au sens, ensuite on considère le sens, plus du tout les signes. Nous le rejoignions évidemment sur ce point.
Avant de lire l’extrait suivant, exposant une partie de la conception de la lecture de Jean Ricardou, précisons que, pour lui, ces recherches formelles, n’étaient pas des élucubrations déconnectées de la réalité : la littérature pouvait apprendre à lire si lire consistait à explorer les rapports possibles entre les signes, c’est-à-dire entre les choses, travail utile et nécessaire dans un monde où les signes se font de plus en plus nombreux.
LA LECTURE COMME TROC (J. RICARDOU)
Lire, c’est prendre l’écrit en considération sur le mode de l’échange. Pour faire paraître ce mécanisme. Il suffit de supposer une banale difficulté de lecture : tel mot, en tel écrit, que le lecteur ne sait pas lire en ce que, par exemple, Il ne réussit pas à lui faire fournir du sens. Pour résoudre cet embarras. Il est possible de recourir au dictionnaire. Celui-ci, dans la mesure où sa puissance est suffisante, fournit, en face du terme problématique, un certain nombre de termes ou dénoncés capables de se substituer à lui. Par suite, il est facile d’admettre que si la solution de ce problème de lecture se fait par tel échange explicite, l’activité de lecture, dans son ensemble, procède de la même manière, selon un incessant recours à des échanges implicites. Or, échanger deux objets, c’est accomplir, d’emblée, simultanément, toujours deux opérations. D’une part, ce qu’on peut appeler une valoration, c’est-à-dire la conception d’une valeur. D’autre part, ce qu’on nomme habituellement une évaluation, c’est-à-dire l’estimation d’un des deux objets de l’échange dans le cadre de cette valeur.
VALORATION
Supposons l’échange de deux objets quelconques, A et B. Cette opération comporte au moins trois aspects. D’une part, elle établit une équivalence, qui peut s’écrire A = B, ou si l’on préfère, elle suscite le concept de voleur. D’autre part, elle établit sa pertinence ou, si Ton aime mieux, elle spécifie le concept de valeur. Avec le troc d’un stylo qui m’appartient contre une montre qui appartient à quelque autre, bref avec l’échange commercial, l’équivalence détermine le concept de valeur marchande. Avec le troc, en cours d’écriture, d’un stylo contre un porte-plume qui tous deux m’appartiennent, bref avec l’échange instrumental, l’équivalence détermine le concept de valeur d’usage. Avec le troc d’un stylo contre un certain écartement des doigts, bref avec l’échange d’étendue, cette équivalence détermine le concept de valeur métrique. Et ainsi de suite.
Il faut donc prendre le soin d’une double remarque. D’une part, hors la sphère de l’équivalence, ce que l’objet comporte par lui-même, c’est non point une valeur, mais bien quelque peu autre chose : les conditions objectives de la possibilité de telle ou telle valeur. D’autre part, dans la mesure où l’objet dispose des conditions objectives de la possibilité de telle ou telle valeur, ¡I est redevable de plusieurs équivalences d’espèces différentes : ainsi qu’on Ta vu du stylo, ¡I est capable de polyvalence.
ÉVALUATION
Cependant, nous l’avons annoncé, l’échange des objets A et B comporte un autre aspect : Il établit une équivalence ou, si l’on préfère. Il provoque une formulation delà valeur. L’équivalence A = B peut s’entendre en effet de la façon suivante : B est la formule de la valeur de A ou, par symétrie, A est la formule de la valeur de B. Du point de vue marchand, le stylo vaut une montre. Du point de vue instrumental, le stylo vaut un porte-plume. Du point de vue métrique, le stylo vaut un empan.
Il faut donc prendre le soin d’une double remarque. D’une part, en la sphère de l’équivalence, l’objet reçoit une valeur à partir des conditions objectives qu’il présente. D’autre part, en la sphère de l’équivalence, l’objet se trouve en quelque sorte subtilisé dans la mesure où la formulation de telle valeur qui le concerne s’accomplit nécessairement par l’intermédiaire d’un autre objet.
Il est donc possible de souligner à présent les deux aspects du troc. D’une part, selon une perspective statique, ce qu’on peut nommer le sol du troc ou la condition de sa possibilité : c’est le rapport équivalent des termes. D’autre part, selon une perspective dynamique, ce qu’on peut appeler le moteur du troc ou la condition de son effectivité : c’est le rapport inéquivalent des termes. Par suite, il est permis de définir deux espèces de lecture.
LES DEUX LECTURES
La première, qui fournit une leçon consumériste, devrait recevoir le titre de lecture avortée. Ce qu’elle opère, vis-à-vis de l’écrit, en effet, c’est un seul aspect du troc : la mise en place d’une équivalence en laquelle, selon la valoration, une valeur se précise. Alors le lecteur n’est guère loin d’un corps immobile : parcourant des yeux les lignes, il obtient, suivant le registre opératoire, soit une valeur idéelle (du sens), soit une valeur matérielle (la mesure d’une matérialité intervenant dans le sens). On le constate donc : telle lecture est de l’ordre d’une contemplation. Elle laisse l’écrit en son état.
La seconde, qui fournit une leçon élaboratrice, devrait prendre le nom de lecture épanouie. Ce qu’elle opère, vis-à-vis de l’écrit, ce sont les deux aspects du troc : la mise en place d’une équivalence en laquelle, selon la valoration, une valeur se précise, et la mise en œuvre d’une différence en laquelle, selon la valorisation, une valeur se distingue. Alors le lecteur n’est guère loin du passage à l’acte : parcourant des yeux les lignes, il accède au désir de mener le troc jusqu’à son terme en remplaçant, le cas échéant, selon le registre opératoire, le terme lu par le bénéficiaire de la valorisation. On le constate donc : telle lecture est de l’ordre d’une intervention. Elle conduit à une transformation de l’écrit.
[1] Écrivain et théoricien du nouveau roman, animateur de la revue Tel Quel, lié à la maison belge Les Impressions Nouvelles et des colloques de Cerisy-la-Salle (Normandie)
[2] Claudette ORIOL-BOYER, « Interactions de la lecture et de l’écriture » (A.L. n°21,03/1988) et, dans le même n°, parmi les réactions, celle de Monique SOUDAN MAQUAIRE dont l’analyse et les interrogations restent d’actualité.
[3] Voir les numéros 45 à 48 des A.L.
[4] Huit volumes disponibles sur www.lecture.org