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« Les enfants savent déjà résister »

Robert CARON

Aujourd’hui, la parole circule, vit, anime et fait vivre. Mais n’en vient-elle pas à se transformer en bruits... Jacques Pain dans « Dix conseils pour... Développer une bienveillance scolaire globale » évoque dans le fonctionnement du collège une « hypertrophie de la parole des adultes ». Nous pouvons, sans trop de risque, dire que cela ne démarre pas au collège mais que très tôt déjà la parole des adultes est omniprésente. Et cette « parole » prend souvent la forme de répétitions et d’appréciations plus ou moins valorisantes. Est-ce que la parole parle ? Parle aux enfants ?

Une expérience personnelle récente m’a interrogé sur un point presque similaire lié au « poids des mots ». Une matinée d’activités avec une cinquantaine d’enfants se termine et nous envisageons une mise en commun finale. Après bien des difficultés l’ensemble des participants se retrouve assis face à un adulte qui est censé animer ce temps de conclusion. Et là, chacun sans malice ni méchanceté se met à parler avec son voisin. Un brouhaha qui bien sûr empêche l’intervention de l’adulte qui essaie malgré tout à grands coups de « Chut ! » ou de « S’il vous plaît ! » d’obtenir l’attention et le silence qui s’y raccroche. Il se satisfait d’un calme très relatif et commence à parler. Dès le début, de multiples conversations se remettent en marche. Toujours aucune animosité chez les enfants. Et puis, au milieu de son discours convenu et convenable, l’adulte échappe une phrase incongrue : « Oui, les adultes mentent pour faire plaisir à leurs enfants ». Moment d’arrêt et silence du côté des enfants, regards fixes vers l’adulte. Ce dernier reprend son discours dans le « convenu » et « convenable » et aussitôt les enfants reprennent possession de leurs discussions internes.

Cette petite histoire m’a longtemps trotté dans la tête. On se plaint du peu d’attention des enfants, de leur côté agité, forcené du zapping, peu enclin à écouter la sacro-sainte parole des adultes. J’ai bien peur que les choses ne soient bien plus simples : ils n’écoutent pas parce qu’il n’y a rien à entendre, ils n’écoutent pas parce qu’ils ont déjà entendu, parce qu’ils savent déjà.

Et de là vient l’idée d’examiner les caractéristiques des discours que nous déversons auprès des enfants. Et si la façon dont on s’adresse à eux trahissait et traduisait la position qu’on leur attribue ? On pourrait presque tenter la caricature pour, dans un deuxième temps, ciseler de la finesse...

Ce que disent les adultes...

Le premier qui me vient à l’esprit est celui du « discours explicateur ». L’enfant a appris très vite que quand il a un adulte devant lui (en chair et en os mais aussi dans beaucoup de livres et à la télévision), ce dernier va lui fournir des explications sur le monde. Il en a plein, des explications, et notamment sur des sujets de peu d’importance. Il en a plein et il est capable aussi de dégraisser son discours de tout vocabulaire trop « compliqué pour les enfants ». L’adulte « sait » et il dit ce qu’il sait à tout moment. Il en est même, des adultes, qui ne supportent pas d’apparaître comme ignorants face à une question d’enfant. Le problème de l’omniprésence du « discours explicateur » des adultes est qu’il arrête, empêche toute tentative pour l’enfant de chercher. Pourquoi se fatiguer puisque l’adulte va me dire ? On en vient même à envisager, comme Jacotot et Rancière, que le « maître explicateur » dans sa trop grande présence en devient « maître abrutisseur ».

Dans la famille « discours explicateur », on peut sans conteste ajouter, parce qu’ils vont souvent ensemble, « le discours moralisateur ». Le moulin se met en marche à partir de mots récurrents et très facilement reconnaissables pour le petit d’homme : « Tu devrais... », « Il faut... », « Ce n’est pas bien de... ». Dès ces premiers mots, l’enfant sait qu’on va s’opposer à une attitude, un geste, un propos qu’il n’aurait pas dû avoir. Alors ? Pourquoi continuer à écouter puisque dès ces mots-là, il connaît la conclusion : « Je condamne... » ou « Je réprimande... » ou « Je désapprouve... ». Il attend donc que ça passe. J’émets l’hypothèse qu’il n’est pas étonnant que l’enfant n’écoute pas, puisqu’il n’y a rien à entendre. Il n’écoute pas parce qu’il a déjà entendu. Et le pire, c’est que les adultes, dans ce domaine se ressemblent presque tous. Dès lors qu’un adulte est devant un enfant : 1) C’est lui, l’adulte, qui parle 2) C’est lui, l’adulte, qui donne réponse au mystère 3) C’est lui, l’adulte, qui dit comment il faudrait agir et se tenir.

La parole adulte devient un bruit de fond, une musique plus ou moins énervante et l’enfant apprend très vite à la supporter, à vivre avec, à attendre qu’elle se tarisse. Ce n’est pas l’enfant qui demande et souhaite ce type de discours. C’est l’adulte qui a décidé que c’était son rôle. Rôle qui, par ailleurs, s’appuie sur le trop fameux postulat « d’inégalité des intelligences » (« Le maître ignorant : Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle », Jacques Rancière). Si l’on constate que le « système scolaire » est l’endroit inscrit où la transmission des savoirs (et donc le discours explicatif) doit se mettre en œuvre, on peut se demander s’il est absolument nécessaire que les autres adultes adoptent le même modèle. Or j’ai bien l’impression que ce modèle est aussi à l’œuvre en dehors de l’école. Ainsi, l’enfant ne peut en aucune manière s’imaginer un autre type de rapport aux mots, à la parole, au langage, au monde. Il ne peut échapper à l’explication détaillée, il ne coupera pas à la leçon de morale. Et tout ça « pour son bien ».

On veut « l’éduquer à la citoyenneté »... Soit. Sous couvert de « ludisme », « théâtre », « jeux de rôle » et autres procédés de « marketing », on essaie de lui faire passer le catéchisme laïque en vogue. Et l’on voit bien que la « citoyenneté » devient, y compris chez les enfants, une « langue de bois » tout à fait déconnectée de la réalité. Dès l’âge de 3 ans, les enfants sont en mesure de vous réciter les « 10 commandements » qu’on leur a serinés. Mais il y a loin entre ces paroles qu’on dit parce qu’il faut les dire et qu’on a entendu nous les dire, et la vie vivante et trépidante de la cours de récréation, où la loi du chacun pour soi est souvent bien plus efficace.

On veut éduquer au « développement durable » ou au « respect de la nature »... Là, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre. Avec peut-être une conséquence différente du côté des enfants. Ce sont les adultes qui détruisent la planète, pas eux. Ils l’ont compris. Du même coup, étant hors du jeu des responsabilités, ils en viennent à se transformer en tyrans prescripteurs à l’affût des faux pas des adultes. Mais de là à imaginer que chaque enfant soit intimement et férocement convaincu de l’importance de voir toutes les espèces vivantes être protégées, il y a un pas qu’eux-mêmes n’oseraient pas franchir.

Et que dire de cette facilité déconcertante qu’ont les enfants à répondre à la question « Est-ce qu’un garçon peut jouer à la poupée ? ». Ils savent qu’ils doivent répondre « Oui » et tous en chœur, en plus. Réponse de politesse qui ne fait nullement basculer les mécanismes du sexisme à l’œuvre depuis des générations. La parole est installée dans le monde du mimétisme et n’a plus beaucoup de lien avec la réflexion, la pensée. Il s’agit de dire ce que les adultes veulent qu’on dise.

Bon, alors ? Ne rien faire ?

Si même les mots de nos maux se vident de sens et ne permettent plus de changer les choses, il importe peut-être de changer la façon que nous avons de nous activer avec les enfants et de nous adresser à eux. Quelques idées de pistes, comme ça, en vrac...

1. Apprendre à changer les premiers mots qui sont censés déclencher l’activité, le travail, la recherche.

Il faut dérouter par une question, une problématique, un support qui ne permet plus aux mécanismes de réponses toutes faites de se mettre en route. Il faut placer la proposition hors des sentiers et mots rebattus. Par exemple : au lieu de solliciter les enfants sur les « règles de vie », pourquoi ne pas les inviter à creuser à plusieurs la délicate question : « Comment je fais pour avoir ce que je veux ? ». Autre exemple : en lieu et place du « militantisme quasi-affectif » sur la biodiversité, pourquoi ne pas s’interroger sur l’absolue nécessité, pour soi, pour nous, d’avoir des éléphants et des girafes, par exemple ? L’humanité a-t-elle souffert plus que nécessaire de la disparition des dinosaures ? Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la « gravité de ces sujets », mais d’envisager une approche autre qui nous oblige à construire d’autres repères, d’autres réponses.

2. Envisager qu’il n’y a pas qu’un seul « lieu » de parole, qui serait le débat, la discussion, la conversation.

Ce type d’échanges a le mérite de la rapidité, de la spontanéité, du premier jet. Mais c’est aussi le lieu des rapports de force, des stratégies de séduction, des mécanismes d’alliances qui ont peu de rapport, quelquefois, avec le sujet traité. L’écrit est un autre dispositif de construction de discours. Il a le mérite du « tête-à-tête » avec soi, de l’anticipation de contradictions potentielles, de la nécessité de produire une cohérence. Il a également l’intérêt de se dégager momentanément des mécanismes liés à la dynamique des groupes. Produire des discours sur la réalité nécessite ce va-et-vient entre l’oral et l’écrit.

3. Faire en sorte que, dans chaque conflit, dans chaque situation difficile pour un ou plusieurs enfants, l’adulte ne se cache pas derrière des discours mille fois répétés.

Comment faire preuve d’originalité, de créativité (et donc de respect pour ses interlocuteurs) dans la fabrication d’une parole neuve et susceptible de faire réfléchir. Exemple : Korczak, face à la violence des enfants fait la proposition suivante : « Vous avez le droit de vous battre à la condition de prévenir votre adversaire par écrit et 24 heures à l’avance. » Quel enfant, en proie à un conflit, a-t-il entendu ce genre de proposition déstabilisante ?

4. Construire des espaces d’activités (et de travail) où les enfants, à plusieurs, sont invités à chercher, comprendre les mécanismes sur des sujets qui ont de l’importance pour eux.

L’habitude veut que l’adulte installe les sujets, les projets, les thèmes dans ce qu’il imagine, lui, comme étant très prégnant dans l’esprit des enfants. « On ne fait pas bricoler les enfants avec des scies en chocolat », disait Christian Bruel ; alors pourquoi imaginer les faire réfléchir sur des « sujets en chocolat ». L’enfant est un être humain et lorsqu’on le sollicite sur les sujets qui le préoccupent, on remarque très vite qu’il est dans le même monde d’inquiétudes, d’enthousiasmes, de questionnements que les adultes. Voir à ce sujet la base des « Pourquoi et Comment que les enfants se posent et auxquels ils n’ont pas de réponse ». [1]

5. Diminuer de 50% (et plus !) notre temps de parole en présence des enfants.

Ce faisant, nous serions bien obligés d’imaginer des dispositifs où ils s’activent effectivement. La parole de l’adulte est très souvent une parole de « remplissage », une parole de répétition. Mais elle empêche le travail, la réflexion, l’activité. Le dispositif pourrait s’envisager de la manière suivante : proposer des consignes et matériels de travail/activité ; accorder du temps de travail en autonomie et petits groupes ; mettre en commun les travaux des sous-groupes ; dégager les points d’accord et de désaccords (adulte ?) ; écrire sur les deux ou trois points qui font l’objet de désaccords. Cette façon de faire réduit au strict minimum le temps de parole de l’adulte au profit d’un investissement maximum des enfants.

6. S’engager avec eux sur de vrais sujets, de vrais problèmes pour en comprendre les mécanismes.

S’attaquer à la complexité du monde, c’est bien souvent pour l’adulte, être dans l’impossibilité de donner des réponses toutes faites.

7. Devenir « avare » en paroles.

C’est-à-dire s’astreindre à ne parler que lorsqu’on a du différent, du déstabilisant, du nouveau à dire. Comment fabriquer une parole rare et originale ?

8. Se dire en permanence qu’on n’est vraiment pas sûr d’avoir compris totalement la parole émise par les enfants.

Vérifier, devenir « adulte vérificateur » des trouvailles des enfants. Chercher ce qui se cache derrière une affirmation. Avant d’être proférée, cette parole a cheminé dans les têtes, elle est le résultat de liens, de rapprochements. L’enfant, quand il la formule, fait l’économie de tous les éléments ayant amené à cette conclusion. La parole de l’enfant est faite de « conclusions ». L’adulte doit la considérer a priori comme « légitime », et son travail doit consister à inviter l’auteur à rendre visible la partie des mécanismes de réflexion qui l’ont amené à dire ce qu’il a dit. Ce faisant, il permet à ce que les uns et les autres puissent s’emparer de ce matériel.

Oui ?

L’enfant aujourd’hui n’écoute plus et il a raison. Plus grave, l’enfant, aujourd’hui en vient à penser que la parole n’a aucun lien avec la pensée et l’intelligence. On parle bruit, on parle pour rien, on parle, on parle... Ils installent donc une résistance bien légitime : ne pas écouter puisqu’il s’agit d’un déjà entendu. Une belle résistance passive que l’adulte ne peut percevoir que comme une attaque personnelle. Pourtant il suffirait d’un petit rien pour que la parole puisse à nouveau permettre l’écoute.

Un enfant de 7 ans, à la question « Pourquoi trouves-tu cette phrase intéressante ? » m’a répondu : « Parce que je n’y avais pas pensé ! ». Comment alors l’adulte peut-il donner l’exemple du « pas pensé », puisse fournir un éclairage inattendu sur la réalité, puisse émettre une parole neuve ? Cet effort, pas simple en ces temps d’expressions toutes faites, aurait au moins le mérite d’instaurer un partage de visions, de mises en mots. Car s’il y a une chose que les enfants savent faire, c’est imiter. Alors autant qu’ils le fassent sur du productif, du neuf, une sorte de « fabrique du trouble » comme aurait pu l’imaginer René Char quand il disait « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni patience ». Quand une enfant de 6 ans vous dit « Au début j’avais peur et après, j’ai convaincu ma peur », on se dit qu’on approche car il sera très difficile à quelqu’un de lui montrer que « vaincre sa peur » est plus approprié.

Quand des enfants de maternelle se retrouvent face aux paroles de Gilles Deleuze dans son « Abécédaire » et qu’ils l’entendent parler des animaux frotteurs ou du zig-zag de la mouche, l’écoute attentionnée est présente car il y a le mystère d’une parole neuve. Et cette « nouvelle » parole devient le combustible du débat, de la réflexion, de la volonté de comprendre. Cette parole redonne de la valeur à la parole.

« Les enfants savent déjà résister »

[1Voir une tentative de collecte de ce genre auprès d’enfants parisiens (http://questions-enfants.org). La base fait état aujourd’hui de 1600 questions telles qu’elles ont été formulées par les enfants.