Dossier Apprendre à lire une langue qu’on ne parle pas
« Être la maman d’enfants-sourds »
Propos recueillis par Monique MORET & Alain DÉCHAMPS
Nous avions rencontré Isabelle Bourdin lors du colloque « Apprendre à lire une langue qu’on ne parle pas » organisé par l’AFL en novembre dernier. Cette mère de quatre enfants sourds explique dans cet entretien le quotidien d’une personne entendante face au handicap de ses enfants : la surdité. Bien loin de nous livrer un portrait pessimiste, elle s’attache à nous montrer que les sourds ne sont pas condamnés, dès lors qu’on y veille, à un statut marginalisé et assisté, en particulier face à la question de l’écrit et de la lecture.
AFL : On évalue à environ 80% de la population sourde le nombre de personnes ayant des difficultés face à l’écrit et seulement 5% qui accèdent à l’enseignement supérieur. Comment réagissez-vous à ce pourcentage par rapport à vous et vos enfants ?
I.B. : Ces 80% je crois, viennent du rapport Gillot de 1998. Ce rapport, je ne sais pas sur quelles bases il a été fait. On ne sait pas s’il parle d’illettrisme, s’il parle d’analphabétisme... Je pense que les 80% ne veulent pas dire grand-chose. Ce n’est pas ce que, moi, je vois dans la communauté sourde : c’est assez surdosé.
AFL : C’est peut-être effectivement la différence entre « illettrés », « anaphabétisés » et « lecteurs » ?
I.B. : Entre scripteurs et lecteurs il y a un monde ; je pense que chez les sourds, il y a beaucoup plus de lecteurs que de scripteurs.
AFL : Dans votre entourage, cela se passe comment ? Pour vos enfants, leurs amis, les gens que vous fréquentez ?
I.B. : Mes enfants sont tous lecteurs. La petite dernière a dix ans : elle est lectrice... à son niveau pour l’instant. Elle l’est, mais ce n’est jamais suffisant pour moi ; je suis peut-être un peu trop exigeante. Au niveau scripteur, mes enfants le sont tous, mais il y a toujours des petits dérapages au niveau des mots-outils de temps en temps, au niveau des conjugaisons. Quand on lit leurs écrits, on ne fait pas d’effort de compréhension. Même si le genre n’est pas le bon de temps en temps parce que c’est assez arbitraire.
AFL : C’est finalement la même proportion que les enfants entendants qui ont des problèmes d’orthographe ou de compréhension. Quand on a 10 ans, c’est la même chose pour tout le monde.
I.B. : Là-dessus je ne peux pas trop répondre parce j’ai quatre enfants sourds et je ne sais pas comment cela fonctionne chez les enfants entendants : c’est peut être là mon décalage.
AFL : Vos enfants ont-ils été appareillés ?
I.B. : L’aîné a voulu des appareils ; il devait avoir sept ans. Il en a eu pendant seulement quatre jours. Il a voulu tester, il avait envie de découvrir. La petite dernière, elle, en a eu aussi ; elle a dû les garder pendant cinq... six heures en tout. Les deux du milieu n’ont pas émis de demande ; ils n’ont donc pas eu d’appareils. On ne peut pas dire que mes enfants ont été appareillés. Je ne leur ai pas interdit l’appareillage. J’ai juste répondu à des demandes.
AFL : Chez vous, vous êtes signeurs. Vous utilisez la LSF avec les enfants. On dit que si les parents utilisent la LSF, les enfants apprennent plus facilement à entrer dans l’écrit. Vous pensez que c’est exact ?
I.B. : Oui, je le pense. Pour mon premier enfant, j’étais très jeune. J’avais 19 ans et j’ai tout de suite choisi la langue des signes. Au début, ce n’était pas une question de lecture-écriture. Je me disais qu’il fallait être accepté dans la vie comme on était, pas pour ce que l’on pourrait être, et je pense que la LSF, outre le fait que, pour les sourds, c’est bien d’être mieux dans ses baskets, ça amène facilement à la langue de l’autre, puisque c’est un partage. La LSF, c’est la langue de communication de la maison mais l’écrit n’est pas en reste ; il y a en a dans les sous titres, dans les livres, sur internet... Il y en a un peu partout. Je pense vraiment que voir la construction de sa propre langue, cela aide à comprendre comment fonctionne une langue pour aller vers d’autres langues.
AFL : Quand vos enfants étaient petits, avaient-ils des contacts avec d’autres personnes qui utilisaient la langue des signes ?
I.B. : Quand Quentin (l’aîné) est né, les médecins ont mis un an à accepter de me dire qu’il était sourd ; moi, je le savais mais ils me disaient qu’il entendait. Dès l’annonce officielle de sa surdité, il est allé au CEBES (Centre Expérimental Bilingue pour Enfants Sourds) et il a eu un professeur sourd. De mon côté, au boulot, il y avait un sourd. Je ne l’avais jamais rencontré. Quand j’ai été confrontée à la surdité et que j’ai su qu’il « était sourd », j’ai pris contact avec lui. Puis au fur et à mesure, j’ai rapidement rencontré la communauté sourde pour que mon enfant voie qu’il y avait des sourds adultes, qu’il n’était pas tout seul. Cela me paraissait important.
AFL : Et les contacts avec les autres personnes entendantes ?
I.B. : Dans ma famille, mon frère et ma belle-sœur ont pris des cours de LSF dès le début. Mes parents aussi, mais ils n’ont jamais réussi à retenir un mot... Et je me rends compte que plus le temps passe, moins je côtoie de gens qui ne signent pas. Les rencontres sont difficiles à gérer quand on ne parle pas la même langue !
AFL : C’était une volonté de leur part pour rentrer en contact avec leurs petits-enfants, leurs neveux ?
I.B. : Oui bien sûr, et puis c’est dans mon caractère. J’avais décidé qu’on correspondrait en langue des signes et pas autrement. Ma mère aurait bien voulu aller vers l’oral, mais pas moi ; donc tout le monde s’est mis à la LSF. Mes tantes, qui étaient déjà âgées, ont appris la LSF dans les livres, car il n’y avait pas encore internet. En allant au boulot, elles avaient chacune leur dictionnaire « IVT » [1]. C’est un apprentissage moins aisé, mais l’ « autre » est assumé avec sa différence et sa langue.
AFL : On peut penser que les enfants sourds souffrent d’un manque culturel, qu’ils n’ont pas accès à la culture comme les autres. Qu’en est-il chez vous ?
I.B. : Si on regarde d’un point de vue général, c’est vrai que les enfants sourds n’ont accès à la culture que si soi-même, parent, on fait en sorte qu’ils y aient accès. On mutualise de l’argent pour avoir une interprète une fois par mois et on s’inscrit pour une activité culturelle en atelier (de type exposition ou autre). Je pense que c’est pareil pour les enfants entendants. C’est vrai qu’au niveau culturel, pour les sourds, ce n’est pas très ouvert. Et si les parents ne font pas la démarche, ça ne marche pas. Je pense que c’est un peu pareil pour les enfants entendants. Je me dis que ce n’est pas une spécificité propre aux sourds, mais plutôt le résultat de ce que la société a construit, où on a l’impression que l’école va tout amener à l’enfant.
AFL : Ces ateliers ne sont-ils réservés qu’aux sourds ou sont-ils accessibles à tout le monde ?
I.B. : Cela dépend desquels. Après deux ans de bataille avec l’espace Mendès France (une petite Villette à Poitiers), on a réussi à obtenir qu’ils payent une fois par mois une interprète pour un atelier ouvert à tous, le dimanche. Un atelier pour les enfants. Et moi, avec l’école de l’ADN, une petite association, je paie un interprète et on crée ensemble des ateliers ouverts à tous : enfants sourds avec copains et copines entendants. Comme un centre de loisirs.
AFL : Pour les entendants, il est souvent affirmé que les enfants de professeurs ne doivent pas avoir de problème avec la lecture. Ce qui n’est toujours vrai ; ce n’est pas parce qu’ils voient leurs parents lire que les enfants lisent. Il faut qu’il y ait une interaction entre les parents, les enfants et les livres. Quelle attitude avez-vous eu avec vos enfants par rapport à l’écrit ?
I.B. : Au niveau de la lecture, il y a toujours eu beaucoup de livres chez moi. J’ai toujours beaucoup regardé les bouquins avec eux en leur montrant que je suivais le texte par l’écrit, mais qu’ils pouvaient aussi y rentrer par l’image. Cela n’a pas été compliqué. En tout cas, j’ai accepté la LSF comme langue de communication et langue de vie. Pour tout ce qui est échange, que ça soit Facebook, les SMS, tout ça... c’est l’écrit. Chez moi, il n’y a pas de webcam.
AFL : Pour quelles raisons ?
I.B. : Parce que, justement, il faut trouver un intérêt au français écrit. C’est à travers tout ce qu’on faisait que nous l’a trouvé. Dès tout-petits, mes enfants ont toujours vu des sous-titres, même s’ils ne savaient pas lire ; je savais que l’influence était là. Puis, quand on a plusieurs enfants sourds, c’est différent. Quand le deuxième, puis le troisième voient que le grand sait lire ce qu’il y a à la télé et posent des questions, cela donne envie aux plus jeunes d’aller vers l’écrit.
Ma petite dernière a 10 ans, les autres ont 16, 18 et 21 ans : je ne contrôle plus leur lecture le soir, mais la petite ne se couche jamais sans ses livres et ce n’est pas moi qui le lui demande. Elle a eu l’habitude qu’on lui lise un livre tous les soirs et cela lui a donné envie de continuer elle-même. Maintenant, elle repère de plus en plus de mots, elle rentre dans l’histoire, fait des hypothèses et en général elle ne tombe pas loin.
AFL : Quand vous lisiez des histoires à vos enfants, est-ce que vous interprétiez le texte, est-ce que vous le traduisiez ?
I.B. : Je ne traduisais pas dans le sens où je n’avais pas un niveau de LSF suffisant quand mes enfants étaient petits, car pour moi aussi c’était une langue nouvelle, une langue que je découvrais. On commençait par regarder l’image : l’enfant parlait de ce qu’il voyait, et je cherchais ce qui correspondait dans le texte. Je leur donnais des indications, mais je ne traduisais pas mot à mot. Je n’en étais pas capable et je ne sais pas, d’ailleurs, si je l’aurais fait.
AFL : Maintenant on va parler de l’école. Nous avons lu qu’il n’y a que 4% des écoles qui reçoivent des élèves sourds en structure bilingue. Qu’en a-t-il été pour vos enfants ? Où sont-ils allés exactement ?
I.B. : Dès le début, j’ai dit non à l’institut spécialisé ; le vivre ensemble, c’est plutôt sympathique ! En plus, peut-être que je suis un peu exigeante, mais je me disais que l’institut, au niveau du programme et de leurs attentes, ne visait pas la lune pour atteindre les étoiles, mais ne visait que les nuages pour atteindre bien plus bas ; et cela ne me convenait pas... Même si je trouve l’Éducation nationale un « peu beaucoup » archaïque, il y a au moins un tronc commun, un programme... je sais où on va. À l’institut spécialisé, ce qui se passait à l’intérieur était un peu trop flou. Donc, les enfants ont toujours fréquenté les institutions bilingues : la crèche puis l’école, jamais en institut.
AFL : Actuellement, ils font des études supérieures ?
I.B. : C’est un peu compliqué. J’ai le problème de... je ne sais pas comment dire ça... J’aime leur faire découvrir plein de choses, mais parfois, je ne suis pas trop scolaire. On va dire que le moule scolaire n’est pas fait pour nous. Le grand passe un DAEU, un équivalent du BAC pour entrer en fac d’histoire. Il n’a pas de problème particulier au niveau de l’écrit. Le deuxième est plus sportif, il est actuellement en formation pour devenir éducateur sportif. Le premier jour, ils étaient huit, dont deux sourds, à faire un test de français. Le soir, il m’a dit « Mais c’est dingue Maman ! Le français c’est facile ! Ils ont vraiment un niveau faible les autres ! » Je me suis dit : « Ça va, c’est vraiment le meilleur ! » La troisième a eu des problèmes de vue l’année dernière et a dû arrêté l’interprétariat ; elle est maintenant au CNED en seconde. Enfin, la quatrième est en CM2 et va passer au collège l’année prochaine. Son prof, il y a deux jours, a dit « Arrête de travailler le français, il faudrait bosser un peu plus les maths. ».
AFL : Comment arrivez-vous à les aider à la maison ?
I.B. : En français, j’étais très nulle, je faisais à peu près trois fautes par phrase. Je n’étais pas du tout entrée dans le système scolaire. Cela peut paraître bizarre mais, avoir des enfants sourds m’a donné le goût du français. J’ai toujours essayé de créer des outils qui peuvent paraître plus ludiques que des cours classiques. Je suis actuellement en Master langues étrangères pour aller plus loin dans la création d’outils pédagogiques, dans la réflexion de ce qui peut amener mes enfants sourds à utiliser la langue écrite, sans que ce soit une contrainte forte, ce qui les dégoûterait... Au niveau de la lecture, c’est un peu compliqué. Avec la plus jeune, je suis toujours tentée de faire du mot à mot et elle, non. C’est elle qui a raison d’ailleurs. Elle lit, puis elle me signe ce qu’elle a lu. Elle me raconte ce qu’elle a compris de l’histoire ; si elle bute sur un mot, on y revient, mais sinon elle passe par le sens et non par le mot.
AFL : Quand ils étaient au CP, CE1 comment s’est passé l’apprentissage de la lecture dans les classes ?
I.B. : Le grand était dans une « méthode AFL » avec Anne Valin à Champs-sur-Marne. Pour les autres, je dois vous avouer que je ne sais pas trop comment ils sont entrés dans la lecture, parce qu’ils sont allés en classe entendante avec des Co enseignants sourds ou des interprètes. L’entrée dans la lecture ? Il y a sûrement un moment où cela fait « boom ! ». On ne sait pas trop comment, ni quand, ils y entrent. Mais, comment sait-on quand l’enfant entendant entre dans la lecture ? Je ne sais pas si on peut décrire le phénomène. En tout cas, une chose est sûre, je suis très proche des enseignants de mes enfants parce que justement je me réajuste sur ce qu’ils constatent. Ça a toujours été un gros travail pour moi. C’était aussi le problème de l’institut spécialisé : il n’y avait pas de relation avec l’enseignant, ce qui fait que ce n’est pas jouable pour l’enfant, pour la construction du projet de l’enfant. Après c’est comme partout, il y a des bons et des mauvais instituts, des années où on souffre plus que d’autres.
AFL : Pour votre aîné qui va rentrer en fac d’histoire comment ça va se passer ? Il va emmener un interprète avec lui ? Ou c’est une fac spécialisée ?
I.B. : C’est la fac en fait, avec sa cellule handicap, qui met à disposition des interprètes pour les cours. C’est plutôt bien. C’est vraiment un passionné d’histoire, et c’est vrai qu’il faut savoir lire et même plus que lire... vu tous les bouquins qu’il doit lire ! Je ne sais pas si j’aurais eu ce courage. Je suis contente qu’il ne choisisse pas un métier manuel, ou proche de la LSF. Je suis contente qu’il s’intéresse à autre chose qu’au monde des sourds.
AFL : Quand ils étaient enfants, comment les entendants étaient avec eux et vice versa ? Avaient-ils des copains entendants ?
I.B. : Sur les quatre, j’en ai une qui est plutôt sauvage. Elle n’a ni copains entendants ni copains sourds. Elle est plutôt réservée. En ce qui concerne le grand, il a toujours eu des copains sourds, entendants... cela ne lui a jamais posé de soucis. Tous les quatre disent qu’il est plus facile de parler avec un sourd. D’ailleurs, ce n’est pas une question de sourd ou d’entendant, mais tout simplement une question de langue. S’ils sont avec des entendants, ils vont passer par l’écrit pour discuter. C’est justement cela aussi le « vivre ensemble » qui fait que l’autre n’est pas inconnu. Si tu vis en institut, que tu vois des sourds toute ta vie, tu n’acquières aucune norme du monde entendant ; cela ne peut pas marcher. C’est ma vision du monde.
AFL : C’est vrai que c’est plus une question de langue qu’une question de handicap.
Le mot de la fin : En définitive, je pense vraiment qu’avoir rencontré l’AFL m’a donné une conscience du livre que je n’avais pas avant. Sur les hypothèses ; comment entrer dans le livre en lui-même sans passer obligatoirement par le mot, tout le temps par le mot. Prendre le livre dans son ensemble plutôt qu’en le déchiffrant. Ça m’a beaucoup aidé pour l’éducation que j’ai donnée à mes enfants. Anne Valin m’a donné pas mal de pistes. J’appréhende désormais le livre avec tout ce que j’ai appris de l’AFL : lire les illustrations, ne pas aller dans une collection où les dessins n’apportent rien. Ça ne m’est pas venu tout seul. C’est en formation que j’ai appris tout ça. L’AFL fait un travail intéressant. Cependant, elle a été créée par et pour les entendants, et je pense qu’l y a des réajustements à faire pour les sourds. Mais, nous avons une bonne base de travail.
[1] Dictionnaire IVT : IVT est un éditeur qui publie des ouvrages sur comment devenir bilingue en LSF