Bonnes pages

« Le maître ignorant » (Jacques RANCIÈRE)

Jacques RANCIÈRE

En 1818, Joseph Jacotot enseigne le français à des jeunes Hollandais qui ne le parlent pas tandis que lui ne parle pas le hollandais. Il cherche à établir un lien entre eux à travers une édition bilingue (français/ hollandais) de Télémaque. « Il fit remettre le livre aux étudiants par un interprète et leur demanda d’apprendre le texte français en s’aidant de la traduction. Quand ils eurent atteint la moitié du premier livre, il leur fit dire de répéter sans cesse ce qu’ils avaient appris et de se contenter de lire le reste pour être à même de le raconter. (...) Il leur demanda ensuite d’écrire en français ce qu’ils pensaient de ce qu’ils avaient lu. (...) Il ne leur avait pas expliqué l’orthographe et les conjugaisons. Ils avaient cherché seuls les mots français correspondant aux mots qu’ils connaissaient et les raisons de leurs désinences. Ils avaient appris seuls à les combiner pour faire à leur tour des phrases françaises (...) mais surtout des phrases d’écrivains et non point d’écoliers. »

En présentant la biographie de Jacotot, Jacques Rancière développe une vision pédagogique émancipatrice dénonçant l’illusion de l’explication. Pour lui : « l’explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes. » Sans concession, il développe sa démonstration en citant des extraits de Jacotot et en apportant des illustrations pratiques qui ont bien des points communs avec les exemples cités dans cette revue.

« Prends-le et lis, dit-il au pauvre. – Je ne sais pas lire, répond le pauvre. Comment comprendrais-je ce qui est écrit sur le livre ? Comme tu as compris toute chose jusqu’ici ; en comparant deux faits. Voici un fait que je vais te dire, la première phrase du livre : Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Répète : Calypso, Calypso ne... Voici maintenant un autre fait : les mots sont écrits là. Ne reconnaîtras-tu rien ? Le premier mot que je t’ai dit est Calypso, ne sera-ce pas aussi le premier mot sur la feuille ? Regarde-le bien, jusqu’à ce que tu sois sûr de le reconnaître toujours au milieu d’une foule d’autres mots. Pour cela, il faut que tu me dises tout ce que tu y vois. Il y a des signes qu’une main a tracés sur le papier, dont une main a assemblé les plombs à l’imprimerie. Fais-moi « le récit des aventures, c’est-à-dire des allées et venues, des détours, en un mot des trajets de la plume qui a écrit ce mot sur le papier ou du burin qui l’a gravé sur le cuivre. » Saurais-tu y reconnaître la lettre o qu’un de mes élèves – serrurier de son état – appelle la ronde, la lettre L qu’il appelle l’équerre ? Raconte-moi la forme de chaque lettre comme tu décrirais les formes d’un objet ou d’un lieu inconnu. Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut-il de plus ? Une attention absolue pour voir et revoir, dire et redire. Ne cherche pas à me tromper et à te tromper. Est-ce bien cela que tu as vu ? Qu’en penses-tu ? (...) Il sera temps après de parler de ce dont parle le livre : que penses-tu de Calypso, de la douleur d’une déesse, d’un printemps éternel ? Montre-moi ce qui te fait dire ce que tu dis. (...)

C’est Télémaque, ce pourrait être n’importe quoi d’autre. On commence par le texte et non par la grammaire, par les mots entiers et non par les syllabes. (...) C’est Télémaque ; ce peut être une prière ou une chanson que l’enfant ou l’ignorant sait par cœur. Il y a toujours quelque chose que l’ignorant sait et qui peut servir de terme de comparaison, auquel il est possible de rapporter une chose nouvelle à connaître. Témoin ce serrurier qui écarquille les yeux quand on lui dit qu’il peut lire. Il ne sait même pas les lettres. Qu’il prenne pourtant la peine de jeter les yeux sur ce calendrier. Est-ce qu’il ne sait pas l’ordre des mois et qu’il ne peut pas ainsi deviner janvier, février, mars... Il sait un peu compter. Et qui l’empêche de compter doucement en suivant les lignes pour y reconnaître ce qu’il sait ? Il sait qu’il s’appelle Guillaume et que sa fête est le 16 janvier. Il saura bien retrouver le mot. Il sait que février n’a que vingt-huit jours. Il voit bien qu’une colonne est plus courte que les autres et il reconnaîtra 28. Et ainsi de suite. Il y a toujours quelque chose que le maître peut lui ordonner de retrouver, sur quoi il peut l’interroger et vérifier le travail de son intelligence. »

« Le maître ignorant » (Jacques RANCIÈRE)