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« Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? » (Denis Merklen)
Lu par Sonia DECHAMPS
« POURQUOI BRÛLE-T-ON DES BIBLIOTHÈQUES », DENIS MERKLEN, PRESSES DE L’ENSSIB, 352 p., 39€
« Peu de personnes savent qu’en France on brûle des bibliothèques. » Et pourtant, Denis Merklen a recensé 70 bibliothèques incendiées entre 1996 et 2013. « Comme pour [les] étouffer », un silence entoure ces incendies, note le sociologue. Ces formes d’actions – violentes, mais ne prenant jamais des personnes physiques pour cibles – soulèvent beaucoup d’interrogations, et les interpréter s’avère difficile, à commencer par le fait qu’elles ne sont « pas accompagnées d’un discours explicite et revendicatif de la part de leurs protagonistes. » La présente enquête a notamment amené l’auteur à s’intéresser au rapport des populations à l’écrit. Il a ainsi pu rapidement constater que « [sa] place était au centre des révoltes, aussi bien en tant que mode de communication que comme enjeu politique et social ». « Les exclus de l’école et de l’emploi se sentent menacés par ceux qui assoient leur pouvoir sur la maîtrise de l’écrit », relève ainsi le sociologue, notant que le livre continue à être vu comme l’emblème du groupe des « lettrés, à tel point [qu’il] représente quelque chose de l’ordre du sacré. » Le livre comme objet de luttes. Très riche, cette enquête – de terrain – interroge également – et justement – le métier de bibliothécaire, et, de fait, sa professionnalisation. « De qui les bibliothécaires sont-ils socialement plus proches ? interroge Denis Merklen. De moi, sociologue, habitant et travaillant à Paris, ou des habitants qui devraient venir lire dans leurs locaux et le font pourtant si peu fréquemment ? ». L’auteur rappelle ici que les « bibliothèques populaires » étaient autrefois animées par des partis politiques, des syndicats, des associations diverses ou encore par des militants de l’église catholique. Se pose ainsi la question de la distance sociale et culturelle des bibliothécaires par rapport au quartier où ils travaillent. « Quand j’ai dit à ma famille que je viendrais dans le 93, ils m’ont dit ‘‘mais t’es folle !’’ », raconte Agnès. « Ils mettent des bibliothèques pour nous endormir, pour qu’on reste dans notre coin, tranquilles, à lire », explique Youssef, 28 ans. Si, d’un côté, la bibliothèque est perçue comme « ‘‘une chance pour le quartier’’, comme une forme d’accès à la culture, comme un investissement prestigieux, comme un espace ouvert à tous et apprécié de beaucoup », d’un autre côté, « l’attaque de la bibliothèque vient signifier tout l’arbitraire de cette ‘‘intervention’’ de l’État, et d’un autre groupe social, dans ‘‘notre espace’’ du quartier. » « Ces équipements ne sont pas pour nous mais pour vous » ; les citoyens se sentent dépossédés de leur pouvoir de décision. Après tout, qui décide des dépenses et des investissements ? À qui profitent les postes de travail créés avec la bibliothèque ? À des personnes extérieures au quartier. Complexe. L’auteur note qu’à l’inauguration de la médiathèque Ulysse, il n’y avait quasiment pas d’habitants. « Cette absence confortait l’impression selon laquelle l’inauguration ressemblait à une réunion de notables, de gens qui se connaissent, qui partagent un espace, qui se parlent et se répondent. Le climat était celui d’une ‘‘classe politique’’. » Quelle image pour quelle « mission » ? Pourquoi une bibliothèque « ici » plutôt qu’ailleurs ? Et quel « ici » d’ailleurs ? À Stains, raconte l’auteur, la bibliothèque Jules-Vallès n’est indiquée par aucun panneau, elle est difficile à trouver. L’auteur fait vivre son enquête : En bas de la tour Apollinaire, je la vois enfin, sale, sombre et toujours avec ses rideaux métalliques fermés. Si bien que la première fois, j’ai hésité à y entrer. « On a été volés [au début des années 1990] à plusieurs reprises. Les ordinateurs. Alors la mairie a soudé les grilles au cadre et depuis on ne peut plus les ouvrir. C’est ce qui fait que les fenêtres et les vitres sont tout le temps opaques de poussière. Mais quand j’y rentre, la sensation de familiarité est immédiate. » « Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? » Cette interrogation en soulève de nombreuses autres. Denis Merklen ne cherche pas ici à apporter des réponses tranchées. Il fait beaucoup mieux : il nous invite – avec intelligence et humanité – à réfléchir et débattre... Passionnant.