Hommage
« Hommage à Jean Fabre, créateur de l’École des Loisirs »
Yvanne CHENOUF
Chaque fois que nous avons voulu rencontrer Jean Fabre pour parler de littérature, il a accepté notre invitation et a participé à nos travaux avec bonne humeur, ouverture d’esprit, exigence et modestie, une attitude réitérée par ses « héritiers », fidèles à l’esprit de départ. Au moment où L’école des loisirs s’apprête à fêter son cinquantième anniversaire [1] nous tenions à rendre hommage au grand et à l’humble précurseur que fut Jean Fabre, décédé le 9 janvier dernier.
En 1965, alors éditeur scolaire, Jean Fabre parcourt les allées de la foire de Bologne et se rend compte que, s’il a bien publié des manuels, il n’a « jamais produit de vrais livres ». Il se lance alors dans l’aventure artistique et commence à réunir une solide équipe d’auteurs d’albums (Claude Boujon, Michel Gay, Arnold Lobel, Leo Lionni, Maurice Sendak, Frédéric Stehr...). Respectant leur liberté, il leur fait cependant part de ses conceptions : qu’un livre s’adresse à la sensibilité de tous les enfants quelle que soit leur origine (ethnique, sociale, familiale) sans être consensuel ni angélique. Pour lui, un enfant qui n’avait jamais refusé de lire un livre n’était pas encore un lecteur et ça, quel que soit son âge. Il lui semblait fondamental qu’un livre génère des réactions et débouche sur des conversations publiques et intimes, à travers les personnages, les auteurs... Le livre devait faciliter les confrontations de l’enfant avec le monde affectif, cognitif, social grâce à des récits documentaires et imaginaires. Un tel pacte impliquait des efforts de création (ne pas brader les ambitions artistiques sous prétexte de l’âge) et des efforts de réception (multiplier les relectures et oser les interprétations).
Jean Fabre mettait trois pôles en relation : les enfants, les auteurs et les médiateurs. À ces derniers, hautement considérés, il demandait des interventions patientes, discrètes, attentives et sincères. Écouter l’enfant mais aussi l’initier : lui apprendre à fureter, ouvrir des pistes, revenir en arrière, sauter des pages, changer de point de vue, embrasser un horizon de plus en plus étendu, se concentrer sur un détail, se recentrer, prendre du recul sans se couper émotionnellement de l’album, pressentir les manies de l’écrivain, démêler l’écheveau de l’intrigue par référence à d’autres récits. Il faisait de l’accompagnement une démarche de décantation et d’élucidation progressive. C’est dans cette optique qu’il construisait un fonds, varié pour éviter le conditionnement, et cohérent pour donner des repères.
Il tenait les auteurs en grande estime et adaptait son comportement en fonction de chacun. Il en parlait d’ailleurs très bien et souvent car il les lisait, les comprenait et soutenait leurs projets. S’il respectait leur liberté, il leur demandait d’ouvrir des fenêtres, de créer des ponts entre la vie intime de l’enfant et le monde environnant, entre les arts aussi. Il veillait à ce que chaque créateur soit bien accueilli, entouré et suivi. Il était d’ailleurs fier de compter dans son catalogue des artistes qui avaient commencé à L’école des loisirs en tant que manutentionnaire ou maquettiste. Il ne demandait aucune exclusivité et se souciait de republier, dans la mesure du possible, les titres épuisés.
À l’image et au texte, séparément et/ou ensemble, il demandait d’installer un climat, d’accueillir le lecteur, de mobiliser sa concentration tout en libérant son jugement et sa rêverie. Il réfléchissait aux liens entre l’expérience inégale des enfants et la nature écrite ou iconique qu’ils découvraient dans les livres. Ça le passionnait tant qu’il lisait les recherches et avait même demandé à l’AFL de l’aider à réfléchir à la différence entre oralité transcrite (fréquente dans les albums) et écriture. Il voulait contribuer à l’évolution des modes de narration comme le cinéma, la littérature, les arts graphiques. Il demandait aux romans de ne pas abuser de descriptions (environnementales ou psychologiques) pour ne pas plonger les enfants dans un monde étranger. Il ne voulait pas se couper du langage parlé et, en variant les styles, rester proche de l’expression spontanée comme dans les pays anglo-saxons.
C’est pour la qualité de ces rendez-vous que Jean Fabre a tourné le dos à toutes les formes de standardisation, les séries et leurs dérivés commerciaux, privilégiant l’originalité des styles et des rencontres, la mise à distance des situations et leur schématisation, l’imbrication des situations réelles et imaginaires. Une mise en scène où résonnaient les échos du monde vivant et du monde représenté.
Lire « L’album pour entrer en littérature », entretien entre Jean Fabre, Yvanne Chenouf & Jean Foucambert, A.L. n°76 (déc. 2001)
Lire « La lecture en version originale », entretien avec Jean Fabre, Yvanne Chenouf, A.L. n°12 (sept. 1985)
Il faisait des livres à relire pour redécouvrir à chaque passage le travail du créateur sur la matière écrite ou iconique. Entre la littérature générale et les textes littéraires pour l’enfance, il ne faisait pas de grande différence. Il savait que le simple se construit et que les phrases complexes sont souvent plus faciles à lire que les phrases courtes et juxtaposées. Il partageait avec nous cette chose toujours si difficile à transmettre à savoir que la technique accompagne, soutient les sentiments, les opinions du lecteur mais ne les précède pas.
Pour avoir été éditeur scolaire, il craignait le détournement didactique et cherchait à le contrarier. Dans ses productions para-scolaires, il cherchait à dissuader les enseignants de prendre la littérature jeunesse comme un hors-d’œuvre, un appât de motivation pour ensuite faire des gammes. Pour lui, le problème central était celui de l’engagement du lecteur dans un réseau personnel, existentiel, émotif, intellectuel et culturel. La fiction ne devenait féconde que si le vécu lui donnait du sens et cette approche du texte et des images, tâtonnante, hasardeuse, même si elle agaçait l’adulte, était une occasion exceptionnelle (mais pas unique) d’échapper à son quotidien. L’enfant se racontait en se racontant des histoires et cette épreuve le transformait. Persuadé que l’école n’était pas le seul lieu de formation il avait proposé son aide pour former les animateurs de rue d’ATD Quart-Monde.
Pourtant, dépourvu d’autosatisfaction, il continuait à vouloir améliorer une situation qu’il jugeait parfois ronronnante : comment renouveler les auteurs, limiter les traductions, accompagner une véritable création, laisser le temps aux auteurs de mûrir, créer de nouveaux espaces de lecture et toucher tous les enfants tout en maintenant un équilibre économique ? Il était heureux de présenter ses innovations qu’il s’agisse de nouvelles collections (documentaires, pièces de théâtre, liens entre la poésie et les arts plastiques) ou de nouveaux rapports avec les lecteurs (clubs lecture, abonnements).
Il savait l’importance de faire apparaître une identité éditoriale, raison pour laquelle sa production se découpait en tranches d’âges, en collections, en formats... autant d’indices de reconnaissance immédiate. Il s’attachait alors à lancer des passerelles entre ces compartiments, niant l’existence de tabous mais sachant certains livres difficiles à produire notamment pour les adolescents, un âge où la limite est si difficile à établir avec les adultes qu’il avait été plusieurs fois au tribunal pour défendre ses choix (le racisme, la guerre, la violence des enfants...). Il répétait qu’en littérature, il y avait des planchers mais pas de plafond et que l’âge n’avait rien à voir à l’affaire.
Il parlait de persévérance, d’assiduité, de fidélisation et pensait qu’il serait convaincant de donner le spectacle de ce que la lecture apporte aux jeunes, sans ronds de jambes, sans d’effets oratoires. Il disait que le monde n’était pas guéri taisant les blessures auxquelles il pensait.
Régulièrement, il écrivait, accusait réception, restait en lien avec les acteurs qui n’avaient pas besoin de lui ressembler pour l’intéresser. En 2003, après avoir lu Les Actes de Lecture, il nous avait écrit ces mots : « J’apprécie la teneur de vos deux derniers numéros et pour ne rien perdre, à l’avenir, de vos réflexions et de vos recherches, je m’abonne à votre revue pour en pourvoir, après lecture, notre service de documentation. »
Jamais partenariat n’avait eu si franche, si simple et si élégante définition.
Sans nostalgie inutile, mais avec un réel chagrin, on regrette la fin de ces éditeurs-là pour la dignité et l’efficacité des combats qui demeurent. Car le monde n’est toujours pas guéri.
[1] Manifestations en régions et présence « exceptionnelle » au Salon du livre de Paris ainsi que le projet d’une « magnifique » exposition, en septembre 2015 aux Musée des Arts Décoratifs au Louvre.